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Full text of "Œuvres complettes de M. de Marivaux .."

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V-ct . r-r II ii. 16 ■/ 



ŒUVRES 



COMPLETTES 



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M. DE MARIVAUX. 



TOME XI. 



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ŒUVRES 

COMPLETTES 

DE 

M. DE MARIVAUX, 

De T Académie Françoiji. 
TOME ONZIEME. 



A PARIS, 

Chel U Veuve DUCHESNE, Libraire, 
rue Saint- Jacques, au Temple du Goût. 

M. DCC. LXXXI. 

Jlvtc Approèation & PriviUge du Jtoî, 



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MODERNE. 



Tome Xt. 



K 



20JUL.1932 

OF OXFÛ^D 



vi 



L E 

DON QXJÏCHOTTE 

Jtf O J0 je Jft JT JE. 

PREMIERE PARTIE. , 

JL^AKS deux viJlages voîtÎDJ vlvoient datix jeu^ 
nespeifonnes dentêtne Sgf. L'une étoitum De- 
«noifells dont ïe père > depuis long-temps, était 
mon lelte vivoit ibus la garde d'une mère., bonno- 
femme, très -âgée , Dame du Village'» -où elltt 
bchevoit le refte de Tes jours dans le zepos. L'aiv 
<re étoit un jeune-Gentilhoaune qui , dit l'âge W 
fAus tendre, avohperdu fon pereft fa mère. Ua 
«Dcle qui avoit vieilli â l'armée , & qui fe reflè»- 
■tolt de cette franchife de cœurqu'avoieiic autre- 
'fois nos ayeuxi homme d'un caraâère fata fib- 
foa, jadi» ChevaUeiJe plus courtois auprès da 



4 LE DON QUICHOTTE 



i*M 



Dames, gouvernoit ce neveu & lélevoît fuîvant 
fil fnahlere. Il tâchoit , tous les' jours , d'infpireif 
à cel neveu ce qu'un fefte d'humeur guerrière Se 
de penchant pour le beau Sexe, lui infpiroit à 
lui-même. Les ancien^ Romans, les Âms^dis de 
Gaule j TÂriofte , & tant d'autres Livres lui pa« 
roifTôIetlt les leÇohs les plus propres & les plu^ 
capables de donner a fon neveu cette lîoble idée 
qu'il devolt concevoir & du bel amour & de la 
gloire, * Par malheur pouf le neveu , # étoit né' 
très-fufceptible d'impreflîon ; ces hauts faits des 
Héros qu'il lifoit , cette tendreiïe fi touchante i 
dont il les vôyolt agités ^ étolent cr .me autant 
d'étincelles de feu, qui tantôt redoubloient (k 
difpofitiotl à la Valeur , & tantôt excitoient foii 
penchant à ramôui". L'application âVec laquelle 
l'oncle voyoit lire fon tieveu , lui faifoit préjuger 
tqu'un jour ce neveu ferviroit de modèle à tou$ 
les honnêtes gens ; il lui faifoit fouvent répétée 
ce qu'il avoit lu : & Ce neveu pénétré , pleîst 
id'un enthoufiafme de plaifir , remarquoit ^ avec 
icet oncle , les endroits les plus tendres & le$ 
ptus merveilleux ; il (embloît qu'en cas de be- 
foin même , Ce neveu , à force de fentinlent , aurok 
tenchéri fut l'imagination des plus extravagante 
Kômanciers, L'admiration de l'onde au|;mei|^ 



vr 



MODERNE, 



i*"^ 



toit à chaque moment » & régaremeot de Tautro 
croifibit à chaque moment aufil. Ce ]WM, hom-* 
me fefoit déjà Iç fujet des converfatîons que 
Fonde avoitavecceu^cquile vçnoientvoîr.Ilétoît 
bien fait : l'air vif & les fentimeats dç fon cœur^ 
& la difpofition de fon efprlt , ajoutaient encore 
aux grâces de fa phyfionomie }e ne fçais quoi 
de noble & de férieux , qui fefoit qu'on ren^ar^ 
quoit notre jeune homme : en un mot ^ il fem-» 
bloit être fait exprès pour être un }our un illu& 
tre Aventurier. Il n'avoitque dix-huit ans 5 qu'on 
avoit déjà parlé de le marier. Son oncle Tavoif 
préfênté aux plus belles filles du voifinage; f^ 
£gure leur plaifoit ; toutes avoient tâché de l'eut 
gager : il avoit foupiré auprès de quelques-unes ^^ 
& déployé devant elles cette éloquence amou- 
reufe dont il étoit imbu : les fituations les plus 
tendfes ne lui coûtoient rien ; U les chercholt ; il 
fe plaignoît fans fujet ; U revoit de même ; & » 
quoique bien venu , 'û étoit tojujours occupé d'ia- 
quiétude ; & » répétant fans. cei|^ les mots de ri-? 
gueur 9 de martyre » il fe tuoiit à exprimer de^ 
malheurs dont fes maitrei][ês nç Taccabloient pas : 
elles fe tuoient » à leur' tour , 4 lui dire qu'ellesi 
ne le haïfToient pas. Leur tendreflè , trop aifée à 
gagner j leur facilité 4 ie UUIçr rendre viilte | 

A ••m 



LE DON QUICHOTTE 



leurgaîeté continuelle: tout cela le rebutoit. B 
tje voyôit point matière à imiter fes Héros ; il 
Vouloît Tétre à quelque prix que cç, fiât ; îl au-^ 
roît cru dégénérer de la noblefTe de fes fentî^ 
ments , s*il avoit continué à pourfuivre des coeurt 
qui fe rendoient fans lui faire éprouver des tour*-! 
ments. Quelquefois il venoit de lire Taventuro 
d'un amant qui , dans le chagrin de n'être point 
aimé, rempli0bit les forets de fes plaintes, &qui> 
de d^fefpoir, alloit fe tuer, fi (on écuyer ne l'en 
avoit pas empêché, {j'état de cet amant le pé-^ 
nétroit ; fes tendres lamentations lui doniioient d« 
fémotion , fon fort lui paroifTbit malheureux ; U 
grandeur de fop infortune lui faifoit envie;, il y 
trouvoit un merveilleux qu'il brûloit d'exprimer 
par lui-même : mais le moyen ? Dans le moment, 
fa maitrede accou«oit avec de grands éclats de 
rire, lui raconter une puérilité, dont elle exigeoit 
qu'il rît comme elle ; îl falloic qu'il étoufBt toutes 
les belles chofes qu'il auroit dites ; ^ mouroit 
d'une réplétion de beaux fentîments. Quelle moi> 
tification pour lui ! On exigeoit qu'il fît le badin , 
qu'il fût tranquille , que rien i^e troublât la certi<« 
tude qu'on lui donnôit qu'il étoit aimé ! Ah ! que) 
amour! s'écrioit-t-il alors; un fi gr^nd calme co^t 
yieot*il à de belles âmes } aimeroisi^'je un. çœuç 



MODERNE, f 



^ 



^ai m'auroit coûté fi peu ; un coeor fans fierté jf 
lkn$ rigueuif , ^ui ne cdmioît pas le prix du mien} 
NoA g fiofi ; quittons , di(bit*>it » uit engagement 
qui n'eft pas digne de Iboi : qu'elle porte , cette 
Siaitrefle ^ ht c<sur à des amants dont lê caraco 
tere répcmd^ à la petkefâfe du lien s laifTons ati 
ftui Vîdgâire des inciiiiattons qui ne peuvent oc- 
cuper ines femblables. Puifque le Ciel m'a fart 
naître s^vec une âme capable des mouvements lei 
plus nobles ; que }e rëilèns en moi cette fource 
cte grandeur qu'avoient autrefois ces fameux Hé^ 
10S9 fi.di£feifefits des autres hofnimes , attendons 
€|ti6 le Ciel me préfente les occafions de ôie dis- 
tinguer t^mmé eux* Il réferve fans doute moA 
cœur à quelqufe objet digne de le poiféder ; & 
le hafard # ou quelque aventure particulière mi'- 
nifeftera tes deffeiftllilsi'il a fur moL Vôilâ les ré^ 
flexions qu'il fefoit ; il les fit fi fouVent , qu'enfin 
il réfolût d'attendre le moment auquel le Ciel , 
{lar une invincible fympathie , devoit attacher fon 
cceur à ceki d^une aut#e ; H quitta toutes cc^Ues 
à qui fan otïçle l'avoît préfentéf il ht voulut poirït 
entendre parler de mariage ^ penfant eu lui-toexoe 
que^ s'il fe maricfit^ éette haute réputation quS 
efpéroit d'acquérir , feroit un bien perdu pour ja* 
wms. Avam qu'il çn vînt là» il devoit avoir lem* 

A iv 



^ LE DON QUICHOTTE 

%— ^— ' ' «^■■■. ■ ■ ■■ ■ M.. ■ Il n i | mmm^i^m^ 

pli rUnivers de fon nom & du bruit de tes mat* 
heurs. En vain fon otîcle le prefla, il ne voulut 
plus entendre parler de maitrefle ^ elles n^étoient 
pas des Héroïnes ;. elles l'a voient aimé fans qu'ift 
^ût eu le temps de fe defefpérer de leur cruauté) 
il le pria de ne lui en plus parier. Cet oncle ce*- 
pendant ne goûtoit point les raifons qu^il lui allé* 
guoiti il lui dit que 9 quoiqu'il fût riche, il ne (dU 
loit pas rejetter des partis avantageux^ qu'au refte 
celles qu^on lui propofoit étoient extrêmement ai* 
^isiables ; qu'il en étoit aimé , & que leurs agré- 
ments 9 joints à leur naiflànce , méritoient tout 
l'attachement du plus honnête*homme; que, d'ail* 
leurs, il l'avoit produit fur- le pied d\in Cava<^ 
lier galant & refpeâueux, & que feii mépris pour 
^Q telles perfonnes le déshçnoroit du côté de la 
•politèfTe & du fçavoir- viv4lp|^toient4à les répri^- 
.inandes que. lui fefoit cet oncle, dont le caraâerè 
42ni & franc ne s'accommodoit pas de l'humeur , 
rde fon neveu ; mais it l'aimoit beaucoup , & il 
ceflTa de combattre ùl répugnance, : de forte que 
le neveu ne vit plus perfonne* La chaflë & la pê- 
che firent fon unique occupation, & les bois étoient 
)ej( confidents des vives ré^^xions que lui infpir;- 
loient les leâures. 

.Uoç ^nnée entière ie paf& dans cette oifîveté^ 



■il "' ■ I 1 1 1 » Il ■ ■ .^ I ■ 

M O D E R NE. 9 

Un jour qu'il avoit fuivi foii oncle à la chafTe^ fie 
^ue la viteflè avec laquelle cet onçle pourfuivoÎÊ 
un cerf Ta voit emporté loin du neveu , le reflbu- 
venir d'un endroit touchant qu'il avoit lu dans un 
Roman l'arrêta , & lui fît mettre pied à terre dans 
un petit bois : là, il^ rappella dans fa mémoire uti 
Chevalier indifférent qui , fe défaltérant au bprd 
d'un ruiflèau y avoit apperçu une belle perfonne 
endormie^dont l'afpeâ: Tavoit touché. Le bruit que 
ce Chevalier avoit fait en fe levant ^ avoit éveillé 
la belte dormeuCb , & il avoit alors été faifî d'une 
timidité refpeâueufe ; mais il n'avoit ofé témoi- 
gner â ce bel objet la furprife où il étoit de la 
trouver endormie dans une forêt ; fa furprife avoit 
été accompagnée de toutes les marques d'un 
amour naiflant. La Belle , en regardant le Cheva- 
lier, avoit rougi & paru interdite ; elle s'étoit ék>I« 
^gnée du Chevalier d'une manière à lui prouver 
que fa rougeur ne venoit pas de haine. Par ref- 
peft , le Chevalier n'avoit ofé la fiiivre ; il s'étoit 
contenté de rSver à fon aventure , de partir plein 
de rêverie , & d'arrêter fa courfe peu de temps 
après , fentant bien que cette belle perfonne avott 
emporté fon cœur avec elle. L'aventure de ce 
Chevalier ^ dont s'entretenoit le neveu , lui pa- 
fQiflpit charmante j il y trouvoit quelque chofe 



I 
I 



lo LE pan QUICHOTTE 



iMMMaa 



de grand & d'admirable ; il fouhaitoit que pareil 
accident mît fin à cette indifférence qu'il avoh xé^ 
folu de con&rver )ufqu^att moment marqué poui 
(à défaite» 

Cette idée romanefquel^occupoit^ quand il efi» 

tendit la voix d'une femme qui fembloit parler i 
une autre peribnne > il écouta %(f^û çntendit qu'elle 
difoit ces mots ? 

ce Non 9 ma chère , Fatime > non ; fbn ceeur 8c 
»> le mien ne font point faits Tun pour l'autre; fa 
d> tendreflè eft d'uuQ eQ;ii?ce trop commune 5 ii 
»> m'aime beaucoup^ j'en conviens; mais (a ma^ 
3> niere d'aimer ne me fàtisfait pa» s Je ne veu:i9 
^ point un amour ordinaire ; cçlui que je reileiv- 
d> tirois pour un homme qui me toucheroit , (è'« 
99 roit & trop noble & tro{r tendre > & deman-^ 
9» ^eroit danç un Amant une ime qui répondit 
^ à la dignitç de la mienne^ Ajoutez à cela qu« 
9» l'aventure qui nous a fait connaître l'un ic l'au- 
M tre 9 n'a rien d'aife^ fingulier* Des coeurs que 
»> le Ciel defiine l'un pour l'autre 9, ne font tou* 
^ chésque par un ha(àfd farpretiacit; on eft ému 
a» en fe voyant^ je a'ai point (enld cette émoûoa 
9> qui doit précéder une belle paûioa : aînfi ,i>^a^ 
9> time 9 ceâè de me parler pour lui ; il n'eft pM 
99 çn mon pouvoir de f aimçj: ^h 



MODERNE. II 



Le Ton de la vaix de la perfonne qui parloit ^ 
(es paroles approchantes de celles que d^ît pro-^ 
noncer une Héroïne de Roman ,. la rencontre qu'il 
en fefoit dans une foret, tout cela mit notre jeune 
homme dans une agitation qui lui annonçoit qu'en<« 
fin il ne feroît plus indiffèrent ; il avança du côté 
d'où venoit la voix : le bruit qu'il fit en mar« 
chant , obligea la belle qui parloit à fe retirer. Il 
la vit qui, (butenue (Pune femme de chambre,mar- 
choit d'un pas précipité ; il s'avança refpeâueu^ 
(ement vers elle » & lui dit , en imitant le Che^ 
valier dont il s'étoit refibuvenu : ah I Madame y 
où fuyez vous? arrêtes un moment, & laiiTez-moi 
fouir de l'agréable furprife de rencontrer ici une 
aui& beUe perfonne que vous. N'impute2 point 
ce que fôfe vous dire à un manqua de refpeâ; 
le Ciel m'eft témoin que le mien en ce moment 
eft infini pour vous : mais ^ Madame ^ je ne fuis- 
point le maître du mouvement qui me fait par** 
1er ; je ne l'ai point été de celui qui m'a porté 
vers vous ; je vou$ vois , je n'ôfe vous exprimée 
rembarra^ où je me trouve : je ne fçais s'il doit 
TOUS offenfer ; mais ^e fçais bien que j^ufqu'ict j,# 
pe l'ai jamais connu. 

D prononça ces mots d'une manière împé-' 
tueufç j il n'ofoU {ever les yeux fur celle à qui 



12 LE DON QUICHOTTE 

îl venoît dç marquer tant d*empreflèment ; il de* 
meuroît interdit en attendant fa réponfe , qu'elle 
fit en ces termes. 

Chevalier, jMmpute à notre rencontre Inopî^ 
née l'audace que vous me témoignez ; & fi quel- 
. que chofe peut me venger de votre hardieffe , c*eft 
la confolation dé n*€tre encore qu'un inftant enf 
danger de vous voir oublier le refpeâ: que Ton 
doit à mes pareilles, Âh ! Madame , répondit le 
jeune homme à qui le plaifir de s'entendre nom- 
mer Chevalier avoit penfé couper la parole , pour- 
quoi faut-il que vous m'accufiez de manquer de 
ïefped ? Pardonnez-moi , fi f ôfe Vous dire que 
je fouhaiteroîs de tout mon fang pouvoir vous 
Ôter une opinion que , dans toute autre que vous , 
jfappellerois injufte : vous avez raîfon de dire que 
vous ferez affez vengée , puifque je ne vous re^ 
.Verrai plus; mais vous ne fçavez pasTufq^'où va 
cette vengeance 5 le chagrin de vous laiffer offèn- 
fèe, la perte que je ferai de vôiis... Arrêtez; 
dit la Belle; prouvez-moi, en eeflaht ce difcours, 
que vous ne voudriez point m*îrrîter ; & puifque 
vous me témoignez avec tant d'ardêûr le chagrin* 
que vous avez de Tavoîr fait , fçachfez-moi bon gré 
dé vous empêcher d'en dire davantage. 
[ En diCint ces nàots, elle fe retira, Le Chevalier ^i' 



*i*i 



M O D E RN £i 1} 

ni ' ' ■ ' ■ I < 

Jiavré tfâmôur , pouffé d*uû itiouVeûient plus fort 
que le premier, ou plutôt animé par une ferveur de 
novice , s'avança encore^fe jetta aux genoux de la 
Belle 9 & la pria en baifant avec appétit le bas de 
ià robe > de ne point partir fans avoir la bonté de 
Taffurer qu'elle oubUoit fon crime. Je tremble ^ 
lui dit-il y que chaque mot que je prononcerai ne 
foit un crime encore; mais. Madame, il faudra 
que je meure , fi vous me laiffez croire que vous 
êtes irritée ; daignez , par un mot , délivrer ua 
inalheureux du trouble éternel où vous le plongez^ 
il vous vous obftinez à Vous taire. / 

Ce difcours & fon air ému infpirèrent à la belle 
fugitive une tendre compafïîon; une rbugeur,dont 
elle ne put fe défendre , décela une partie de ce 
qu'elle voulut cacher 5 alors elle jetta fur le Che- 
valier un regard qui le raffura. Allez , Chevalier, 
dit-elle d'une voix qui n'étoit plus irritée, je veux 
bien oublier votre hardieffe en faveur d'un repen^ 
tir qui me paroît fincere ; vivez , je n'ai plus de 
colère > & je d'en veux plus avoir. 

Dieux 1 y eut-il jamais un fort plus charmant 
que celui de notre nouveau Chevalier ? La dou« 
ceur avec laquelle venoit de lui parler la Belle, le 
rèmpliffoit d'une joie qui reffembloit à l'extâfe : il 
fut long-temps fans rcpoodre; enSn, après avoir 



14 LE DON QUICHOTTE 



irfi 



ûTK^ott une fois baifé fa robes je vivi-aâ^ Madame^ 
ptiifque vous fne le permettez , dit- il ^ mais }e ne 
irivrai que pour me relTouveair de vos bontés I 
£ cependant ce teflbuvenîr me fait déformais re(« 
peâer mes jours , pourrai « je les conferver long^ 
temp, puifque }e tous perds? 

Chevalier , lui dit la Belle » je me retire ; bien^ 
t6t vous ne mériteriez phis la grâce que je voui 
ai faite 9 & je fetois fichée de la retirer. Elle \t 
quitta là-deflus. Notre jeune -homme n'ofa plus 
la fuivre ; il refta éperdu <ians la pofture où it 
étoit ; il la ^perdit enfin de vue , les arbres la lui 
dérobèrent* Je vous perds ! s'écrioit-îl , que vais- 
fe devenir ? Faut-il que le jour heureux où j'ai 
vu tant de beautés , commence en même temps 
pour moi un malheur peut-être éternel ? Il & 
leva après ces plaintes ; il délia la bride de (bu 
cheval qui étoit attachée à un arbre , &* remonta 
pour fuivre le chemin qu'il avoit vu prendre i 
la belle inconnue. 

A peine eut-il fait cent pas, qu'il renccMitra fou 
oncle , qui revenoît avec toute la bande des Châf- 
feurs. Le tumulte & Tembarras ne convem>iefit 
guères à un homme auffi agité qu'il l'étoit ; il 
voulut fe détourner; mais fon encle l'avoir ap- 
perçu 9 il l'appeUa} & , remarquant qu'il avoit l'aii 



M* 



mm 



MODERNE* if 

penfif, U lui demanda ce qi^ le rendoit; fi rêveur» 
X<a iblitude & le filence où j'ai demeuré depuis 
que je you$ ai perdu , rép<Midit ce neveu ., con- 
tribuent uns doute à me donner Tair que vous 
me voyez ; car il n*eut garde d*apprendre à (oa 
oncle Taventure qui lui étoit arrivée ; le in)rfiere 
la rendoit encore plus touchante. Son oncle lui fit 
un récit de ce qui s*étoit paifiS pendant la Chafle» 
ic ils arrivèrent infenfiblement au Château en dît 
courant ainfî tous deux. Quelques Gentilshommes 
voifins, qui avoientété de la partie , fouperentle 
foir chez l'oncle; on y but; on y mangea confia* 
dérablement : mais le neveu ne fit prefque ni l'ua 
fil l'autre ; il fçavoit trop bien fon Roman pour 
manquer à cette particularité : la rêverie & Tin- 
quiétude furent pendant le repas fes mets les plus 
délicieux. Son oncle fit ce qu'il put pour le tirer 
de (k triftelTe ; il ne put lui faire partager la joie 
bachique qui animoit tous les conviés ; on le foup- 
çonna d*étre amoureux. Pour le coup , difoit le 
vieux oncle 9 tu aimes , mon cher neveu, ou je ne 
m'y connoîs pas ; & j6 me doute* que , pendant 
€iue nous avons été éloignés de toi, il faut ab- 
folument que tu aies fait quelque découverte nou- 
velle qui t'a coHté ton cœur. A ce mot de dé- 
couverte 9 notre homme laxifa aller un foupir , 



* •< 



15 LE PON QUICHOTTE 



& leva les yrax au Çlel. Les- conviés réjouis lui 
firent la gUerf e » & lui préfentei^ent chacun uà 
.verre de vin , pour noyer, difoient-ils^ cet amour ^ * 
qui n'étoit point encore aij^z grand pour fe fau^ 
ver du déluge de la liqueur. Mais tout cela ne 
rexcita pas davantage ; il fçavoît qu*il falloît rê- 
ver 2 c'étoit Tordre & la maxime des Amants Ro^ 
inanefques ; il auroit mieux aimé ne boire de f^ ' 
nrie, que d'enfreindre des Ibijc qu'il ïegdtâoit 
comme inviolables à tous ceux qui vouloient air 
mer noblement* Le repas fini, les gentilshommes * 
voifîns fe retireront ^ & notre jeune-homitië s^en^r^ ' 
ferma de fon côté dans fa chambre. Jufqu'ici leis ' 
réflexions qu'il avoit faites étoient vagues ^ & n'ar 
voient point eu d'objet* Quel charme pour lui 
que de pouvoir à préfent trouver dans fa propre 
iituation matière à ces grandes idées qu'il avok 
£ long* temps empruntées des autres 1 > 

On peut aifément s'imaginer qu'il parla toUt 
feul 9 qu'il fe lamenta ^ qu'il fe promena en dé« 
fefpéré , & qu'étant à même du plaifir. d'etire 
amoureux comme un Héros ^ il n'épargna qi tons 
ni foupirs. Pendant la nuit , il fît quelque trêve 
à fes maux , pour penfer aux moyens de fçavoif 
quelle étoitla Divinité qu'il adoroit. Déjà, pout 
la récompenfer du titte de Chevalier dont elle 

Tavoî 



MP«^9«AMl«MM 




M O D E R N. E. 

Tavoit honorée , il l'avoit , {>li}S de cçnt fois datj 
(es pt^întes^ qualffîée d^ PTincêife. -L'impatience 
de la revoir & de/ça voir où étok le Château {ar 
pGtbà m elle fdfo^ic (à 'demeure , li^i fit prendra 
la réfolution de fortir & dé monter | çhevd dèt 
qu'il feroît jour» Un jeui^e-iiomme qui avoît 4^ 
dans la fnaifon de Tonde ^ à-^peu-prèç de litgie dé 
BOtre Chevalier , dévoie Raccompagner 8c lui (e«-# 
vîr d*écuyer. Ce jeîKje4ioin^4étoit fort aimé ch| 
Chevalier i la conformité d'hutïieur & dç carj^c^ 
ter^ i'ayoit (Hi^^g^ ji iul codifier tous (es fentl-è 
TEients ; c'ëtôk avec loi qu'il fefôît Xts ledures ^ 
& le cerveau nde Fféc^y^er' 4i*étoît pas moîitK: drA» 
^fé à fe coiirheir que oèlul du Chevalier. 

'Dèsquie^lei^our j)ar)iit, il fç levé, s'habille^ ^ 
^ évéilleir XcKj -écUyer ; iuî ouvre fpn coeur, âi 
finft'ruîtHde<&-rffo4utioQ. y^cuyer , charmé d» 
^ouVêlf à^fte^à 4ine recherche auffi curkufe^ 
î|*tti-peiit-4tr^ fêroit (ai^ '4*4îne entrevue dharr 
*«MHllre-, f0^évm£''^hË^ille.auffi, en promettaifi|; 
qu'il s*acquîtteroit du devoir d'écuyer ^vec ai]^ 
<âht donneur, que n^tle-autreg écoyets^e ^o* 
mm qù^l^omifia , & -ê&r^ il ra|>pelioit i'hiftoir© 
îeni?hàbîliaf!t. ^Juand îFfiit^êt , noisdeux ÀVenife' 
turiers-partenrt; le Chevalier marche devant, Quelr 
i^tte chicaneur • tne ^irii iôtfis^ d^fè^ue ce jeuixf 



m 



18 LE DON QUICHOTTE 



Gentilhomme ne pouvoît fe perfuader qull étoît 
Chevalier , puifqu*U n*en avoit pas l'armure ; mais 
]e réponds à cela , que fa folie n'avoit point eiH 
core été îufqu'à vouloir en tout reflembler aux 
Héros 4e (es livres ; il n'en aimoit que cette et 
pece de tendrelTe avec laquelle ils feroient l'amour; 
leurs aventures luifefoient plaifir ; je parle de celles 
où les jettoient , ou la rigueur de leurs MaîtrelTes, 
ou la perte qu'ils en fefoient. Voilà celles qu'il 
fouhaitoit d'éprouver, n^àyant point encore poulTé 
l'extravagance fufqu^^ s'imaginer qu'ils pourfen* 
doient de véritables géants ^ & qu'ils combat* 
Coient contre des enchanteurs. Les Romans lut 
àvoient laifTé une impreffion qui lui dtanôit du 
goût pour L'amour héroïque , & qui même lui 
eût fait inéprifer le danger le plus évident : ea 
un mot , fa folie étoit un compofé de valeur ou- 
trée & d'amour ridicule ; voilà tout» Pour ce qui 
eft du titre de Chevalier , il lui fuffifoit d'être aé 
Gentilhomme, pour que fon imagination fut trom^ 
|)ée & fatbfaite. 

Revenons à la . marche de nos Aventuriers ^ 
qu'une digrefllîon aiTez inutile m'avoit iaitquitter« 
Le Chevalier étoit devant 9 ayant fon chapeas 
enfoncé fur les yeux ; il fe livroit à fouhait à (es 
penfées amourçufes } quelques fottpir$ feulQmeoic 



V » 



' - ■ i. - -l 'i .- T ■ . ■I-- — — ■'■ "^/.'^u. ' . ' J.- ■ ■ . > > 

M Q D g Ji N £, ip 

^pa^fci^l— a»HWH^— ||>ia I i f II |gl W l I — «^if. I I ■■<■ I , ^««Wi—— lyp—— yiityy^ 

întcrrompQÎejit le profond filençc quff fa trifteilf 
& fçn incjuiçtudç iyi fçfoient garder. Vçcujrer 9 
(ligQ§ Suivant d'un tçl maître , marchoi( aprçs la{ 
faqs rien dire, gc fç .éleétoit lui^mémç durdl» 
fubalteirne qu*il jpuQit dans çettç noble aventurçf 
trois, heures çptiçre$ f^ paiT^nt f^ns que rl0*n rpur-?* 
niflfe bçcaHon dç parler^ 11$ lentriçrent dans I9 
même hoîsoù s'étoit fait, Içjpur précédent, Ta* 
l^rçablç rçncontre de nos Amants, La vpe de céf 
Ùeux redoubla l'iqquîçtudç ic Iç$ foupirs du Che^ 
yalierj il arrêta (çn cheval pour rejg;arder vf^ç 
plus (f amour Kpndroit où il avolt parlç à cette 
t>elle perfoqnqf \ fes y^MX fur-rput fe ^xoient fuc 
celui oiiL ellç (ui avoip pardonné fpn çrlmç 1 11 ap^ 
pella. foa .ççuyer^ qui T^xaminoît ayeç adr^lir^-» 
^on , ^ qui peut-êtr^ , daqs Tintérieur , fe trou-v 
voit hçure^x d'^PP^^^eoir à un homnie qui fçf 
foit fi noblen^eqt fon perfonpa^e. C^t écuyeir 
^pprpçhç : vois-tu ce déçcyr, eç chemin çou« 
l^é, lui dit-il» mon chçr Qiton : (ce npm lù{ 
coula çpmmç de foqrçe ,. iç ç'étolt un nom d'^ 
puyer de ^oman , qu'en t^adinant illui ayoit dpnn^ 
depuis long-temps ;) c'eft là, lui 4it41 » o^ à g<^nQu^ 
9 (^s pieds ;^ )'ai v\i fa belle bouche nie proiioqr 
çcr ces mots : Vive^ , ;V ne fuis plus en çoferem 
X'^cujrer ^ à cps tçndrçs xppts, p^iyrQÎt d,e grand» 






"^o LE DON QUICHOTTE 



yeux; & femblable, fi vous voulez, a ces chîeTO 
' de chaflè , que le fentîment rend ardents à trouver 
ïe gîbîer , il confidéroît ces ïîeux avec une at- 
tention qui le ren^oît impatient de voir Tobjet 
dont on lui rapportoît les paroles. 

Après avoir donne quelques moments-^ f un à 
fes regrets & Pautre à fa curîofité, ils pourfuivoîent 
^ur chemin , quand ^ ils virent tout-d'un-coiip 
un Cavalier accompagné d*un valet ^ & qui coù- 
roit le grand galop ;. ce Cavà|ier leur parut de 
bonne mine. Notre Chevalier, que Rappellerai 
dans la fuite Fharfamon , fuivit de loin ce Cava*-^ 
lier, par je ne fçais quelle ènvîe de fçavoîr ce 
qu*il devenoît. Après une demi-heure de courfe 
de part & d'autre ,.Pharfamon Vit dé loin un graoii 
château, où fon oncle ne ravoît.jama(îs conduit. 
Le Cavalier qu'il fuivoit mit pied à terre à la 
porte du château , & y entra, La jeunefle dtt'Cavâ* 
lier, fon air, le peu de diftance qu'il y ayoît de 
ce château au lieu où îl avoit rencontré lia beîfe 
Inconnue, tout cela luî*perfuada que fa maîtrefle 
fefoit là fa demeurei, & que ce Cavalier fi bien 
fait ne pou voit être qu'un Amant, qui I^ vehoit 
voir. Il s'imprima fi fortement cette idée * âans 
Tefprît , que , fe tournant vers fon écuyér , il lui 
dit ; Cliton , je fuis l'Àmaot lé plus malheureùk 



«•«i 



MODERNE. ^1 



içx^ïl y ait (ut la tçrr^: ce i)*eft poîpt aflez 4'a-*» 
voir à combattcç le$ rigueur^ de celle qi;e î-ai,^ 
me ; j'ai un riv^l , CUton :.ou plutôt j'en aj 4^ux ^^ 
fi fçQcroisi ce que j'ai ei^tetxdu bien Maî^j^deceti 
deux rivaux , Tun eft faqs doute aindé. , & 0100^ 
cœur me prédît que ç'eft celui qui vîeat d'eintreç 
dans ce château. Pour des rivaux » lui dit Qi^ 
ton, il eft avantageux pour vous que yous ei| 
ayez; vous en aurez plus de gloire à vaincre i; 
mais pourquoi vous perfuader qu'il en eft ut| 
qui eft aimé ? Non, Seigneur ; perdez cette in-? 
«quiétude , je n'y vois point d'apparence^ , & î^ 
manière dont vous a parlé cette, incomparable 
perfonne n'annonce rien de ce quç vousi craignez ; 
file ne vous auroit point dit de vivre , (i ellç n'a^ 
voit pas envie que vous vécuffiez pour ellç. 

Cependant la matinée étoit prefque déj^ p.a(^ 
^e; Fharfamqn , malgré la violence de fpn aroouf 
& de fk jalouGç , fe fentît fi fatigué, qu'il defcendijt 
de cheval pour fe repofer quelques moments; U 
n'y avoit que cent pas pour. aller au château, de 
l'endroit où il s'arrêta : il vît par hafard , en defcet\- 
dant de cheval, une petite porte de jardin ouverte; 
ce jardin, étpit du château; Çc cette porte étoit 
ouverte alors^ ou par cas fortuit , ou par la né- 
gligence du Jardinier, don| la chaumière étojt 

B uj 



ÉliÉiiiÉaÉfiiHMtt 



mtmJ^mmktéMmÊbiàméÊi^tÊ 



ftâ L£ DON QUtCHOTTE 



i.rj'^» ■ liai II hi 



pTt% dt'ÏL Vehyfit dé fe mettre à l^ôihbré » taf 
ib folcil étôit très - chaud » fît entrer Pharfaitidif 
dans ëe jardin. D'abof d ui^é grande allée touffuef 
fe prékûti 4 fei yeux ^ il s'y pf omëi^a t cette aP 
iée àvoii plùfîeurs avenues ; & jettailt fa vue dtf 
lotis côtés i il àj^petçut au bout d'une autre pe^^ 
tite allée ^ui aboutifToîtà celle où il fe proihenoit^ 
title jeiiiie Demolfélle dans un tiégligé chaifftiant i 
élld ëtdit affife fur un gazon , tettant iiti livre ^ 
et ^kf ôiffant réVer très-profondément : la pofturéf' 
6Ù elle étoit » cimpêchoit que Pkarfamon né pûC 
Vt)ii! fotl vifage ; n^ais ce qu'il eti vit ne laiffa pai^ 
de lé ckâritléfi Elle appuyôit fa tête fur tine de 
fés ïcïûûii bi laiiïbit tombée Tautre brâS noh-^ 
eKâiàmihént fuf elle i ce bi-as i cette ttîairi » lui 
fkât-tiréfit admirables ; aufll étoieht-ils Vuû & l'autre 
fbfi biàtlëSi ïl fe (êntit ému, & regardait céttti 
*^fiibtidt1 tdmint une Infidélité qu'ilifefoit à fa belld 
îtiÊobnuë^ il eh rougit» s'en fit des tepfôche^} 
ët^ itialgfé ce dépit conti-e lui-même^ il jugea 
t)ièA que plus il avanceroit ^ plus il deviéndfoit 
Ci-lfflltiel. La poftùfe de celle qu'il vôydit, MhH 
taillé que tnài'quôiéflt là fihefTé & la bonne façon 
de fés kbitij tout, lé mettoit en dad|;ef d'étftt 
Vdlagè t & il àtiôit i^ébf dufle^ ëhertiinr | quiifid ceifè 

belltt pstre&fli eHifigësi dé poftuf s i «< fil V6if ft 



J 



J l - .. . . . . ..J,... . ♦ .1 . ■ . — 

M O D E R N £u 2^ 



Phatraifton, en fe remuant, ce même vi&ge , ces 
mêmes traits qui. Tavoient tant charmé , & qu*il 
cherchoit à revoir. Elle voulut d'abord fe retirer; 
mais il étoit accouru fi vite» qu'il eut le temps 
de l'arrêter» Se de fe précipiter à fes genoux. Je 
vois bien , lui dit-il , que ma rencontre dans ce 
jardin vous paroît vin nouveau crime ; mais , Ma« 
dame, le ha(àrd a tout commis; ne m'ôtez point 
le bonheur qu'il me procure ; je le cherchôis , il 
eft vrai , & je ne m'attendois pas à lé trouver 
ici. En même-temps il lui expliqua de quelle ma» 
mère il étoit entré dans ce jardin ; il lui parla de 
As inquiétudes , du piaifir qu'il avoit eu à la voir de 
loin (ans la reconnoître , xbss reproches qu'il s'é« 
toit Buts de ce piaifir ; enfin , illui cqnta Tes tendres 
peines, en atteftant le ciel de la nécefiité où il 
étoit de l'aimer jufqu'au dernier fou|f ir, & n'exigea 
d'elle que la çompafiion qu'on accorde aux Amants 
hs^ plus malheureux. Il avoua qu'il n'ofoit efpé* 
ler de retour, & qu'il ne pouvoit envifager un 
fi grand bonheur, (ans preique mourir de joie» 
Ji la pria d'agréer feulement qu'il portât fes chaî- 
nes , & continua de parler long-temps avec une* 
impétuofité de diicours que la belle écoutoit avec 
«ne attention qui ne lui en laiiToit pas perdre un 
mot; Enfin» il çellk de parler » pour en avoir trop 

B iv 



l,jVj.rir.Vjiv-i wn-Mrn(rr(.nrriririiM jÉ^ 
$4 LE DON Qt/ICJIOTT£ 

ik ; maît il témoagooit ^ par l^aâion la plus foo-^ 
Éilfe , qu'ti fe ta^Ifûit bien snoins par un épuife*^ 
ment de tendreâe, que par un épuifement dû 
forceii 

' Là Ëeltei^ ^tai avoit domê tcmte fou attention 
Siu difcôurâ qu'il vetioît de débiter , charmée dir 
tour de fon efprit, & plus encore de fes fen^ 
timeiits 5 fut quelque! mamei3t& irréfolue ; elle no 
fçavoit que répotidrê. £^le avoit aime Pharfa^ 
fiiotl dès le premier inftant qu^elle l'avoit vu ; etlo 
étoit tentée dé céder à Ton amiour^ h fierté lai 
retenoit; il falloit prepdre fod parti» & fur le 
ehamp i Voilà ce qu*elle put tirer de (es irréfo^^ 
Jkition9« je vdu3 avoue ^ Chevalier, lui dit cettd 
Belle ^ que votre vue jn'a furprife : }*dl cru d^a^ 
tK>rd qu'un amour peu refpeâueuxvousavoit con^ 
diiit ici j & que vous fçaviez que fy étôis : vous 
id^a^uirez que vous ne vous y trouvez que pai^ 
)Mktd > & }e fuis bien^aife de vous voir en cela 
ttoinâ coupable : la manière doiit je vous parlai 
hier Vdu si de voit convaincre qu'il étoit Inutile dà 
^eo^ferver 'des fentiments qui m^offenfoient i U 
Violence de.votte amouf l'a emporté fur cè.qud 
)é. Vous ai dit) vous continuez de m'aimei^ ; je 
ïi*ett puis douter par tous ^toi tranfports ; iha fierté 
txig^ qUé.jè Vau^ ^candàiilâe à,oe. ipe vàir dû 



9S 



«M«MiÉÉ«««|aM|BMÉMIMaM««MMip)MI«*ai«BMHnMai 



ijrf. 



MODERNE. afi 



MMMtoAi 



votre vie; je f^ats à quoi m'engag>ent & 
iteur & le devolt« Mais 5 Chevalier 9 je vous |dams; 
& vous êtes VérkablemeM à platine 1 te re(pe& 
a coâibatu pour moi dans vo^te cceur ; ce ref« 
peâ calme ma coIerê ^ & saUnfpice pour vous étà 
fentimeiits plus doux : mats n'opérez point què^ 
fi }e ne vous éloigne pas de moi pour jamais , f e9 
fols plus favorable à votre paflioQ ; je veux feu^ 
lemeitt eflayer fi la douceur avec laquelle )e vout 
traite fera plus d'effet fur vous que n^en fit bleit 
moû courroux* Ah 1 Madame , s'écria Pharfamon; 
eft^il en votre pouvoir d'éteindre une llamme que 
vos yeux o»e une fois altumée ? & 9 quand od vood 
aime i peut-on perdre fon amour à caufe du peu 
d^fprrance qu'on a d'être jamais aimé i Non , non 4 
Madame; ma pa^on^ malgré moi ^m'emporte a 
elle ne-peut finit qu'avec ma vie ; difpo&z ^ commtt 
Vous voudrez» de mon (otti mais de me piettea 
plus dans Ftof^puifiance de vo^s qbéir^ çn mW^ 
donnant de ne plus vous aimer. .Voilà cequ'oa 
peutappeiler ui^ imitation de||»aut£byie. Lacune 
Dame 9 qui s'ycpmioiâbit mieulc quepetfonne^ 
le fentoit «n eUcHméme bien çhatoulUée.du piaîfit 
d'avoir fait iteitre une fi he^le paffîpn ; elle n'a^ 
voit jamais VU d'homme fi ds^ngereux pour elle} 
kdui &ixd>l0k l^k ea Pharlamon -quelqu'un d^ 



/ 



.^^ggtiÊmÊÊÊÊÊÊiÊmmiÊÊÊÈmÉÊÊiÊÊÊÊÊÊÊmÊÊmMÊÊÊtmiÊÊmÊÊmÊÊÊm 

-nr r -■——'■- ■>.-••-- - ... .. - • . ... 

afi !£ UOJy^ QUICHOTTE 



tmmmmm^^Êim»u 



teesrahtiehs PaladihS5 qui, touché de Tes appas ^ 
avoit trouvé le fecret de revenir de l'autre Motide 
]x>ur brûler encore du^feu de fes beaux yeux» 
Ses regards a'atiuonçoient rien de fatal à Phar*' 
Ëtmon. Et comme il étoît à genoux : quittez f 
lui dit- elle 5 une pofture où je rougis de vous 
voir ; j'ignore encore ce que le ciel veut que 
}e réferve à votre amour : mais puifqu^il eft inû« 
tîle\de vous défendre d*aimer, je ne m*y oppo« 
ferai plus ;.je ne vous dirai pas que mon intention 
fôit de répondre à vôtre amoun Non , Chevalier ; 
cependant je devrois vous fuir , & je vous écoute i 
«e m'en demandez pas davantage , & ceflbns un 
entretien qui n'a que trop duré* Hé bien! Ma« 
4ame , répliqua Pharfamon , je ne vous importune* 
rai plus du récit d'un amour que vous haïiTez ; 
sims, en me condamnant au (ilence, finiiTez, Ma« 
dame, une inquiétude affreufè. Les Dieux' n'ont 
pomt fait d'objet plus aimable que vous» & ]e 
trouverai des rivaux dans tous les lieux où l'on 
▼erra vos charmes4|Mais f hélas ! que je crains d'eq 
trouver de...« N'achevez pas, dit la Belle, & 
ne mettez point au jour des foupçons qui m'ou- 
tragent s croyez que , fi mon cœur étoit fenfible^ 
si ne l'miroit été que depuis» ••• Elle n'acheva 
pas elle^oiémei elle bailTa les yeuxj elle avbit 




MODERNE. ari; 



•* 



Voulu dire depuis hieh Les înterroptîons de <ti& 
<^oufS font fettiées dans les beaux Livres ^ & la 
Belle fçut 5 dans cette occafion , faire uiàge de fei 
leâufes* 

Pharfamoii » comme Chevalier inftniît & cit^ 
éonfpeâ j feignît de n^avoir pas entendu ce qu'elle 
Vouloit dire ) il pourfuivit fon difcours ^ fc fit uil 
récit de TaVenture qui Tavoit fi fort inquiété. U 
lui peignoit5 trait pouf trait , le Cavalier qu'il avoit- 
fuivi , & k mit fi bien au fait , qu'elle lui avoua 
ftoA^feulement qu'elle connoifibit celui qui avoit 
lait tiaître fes foupçons , mais qu'elle M étoit ai« 
méé. Je n'ai pas cru ^ pourfuivit-elle» devoir vouf 
eh faire un myftcre^ que je devrob vous cacher} 
t'eft que je ne fuis venue dans ce jardin » que pouc 
tie le pobt voir ^ fçachant bien qu'il viendroit me 
itiiàté vifîte. Ah » Dieux ! i'écria Pharfamon ^ 
^uel calme n*apporte2«»vous pas à mon ccsut» belle 
PrinceflTe ! Car enfin ^ vous méritez de l'être ; & 
)e n'êfe m'imaginer que vous ne le foyez pas^ 
puifque parmi tous ceux qui vous adotent^ nul n^a 
touché votre cœuré Laiflèz-moi le trifte & doux 
plaifir de vous aimer & de vous le dire { donne»* 
moi la liberté de vous voir , pour confîdérer dans 
Vos jreux cette compaOSon que vous avouez que 

|e Mérite» £û dUknt ces mots» JBliat^ittOA l'étoifr 




ti^mÊÊmÊmÊÊÊÊmtmmmmiiÊÊÊmtÊmÊmmmmm»^ 



m il »i M i ii>» 



LE J>aN QUICBQTTS 



remis à genoux Mais » qfUel fut fori étonDci^^nt, 
quanti il "vit approcher le méméCavaiier qu'il avoit. 
feivî jti(qi/au château ! la Prôvrefi^ d^ nouvellei 
édition n'eut pas la force en ce moment de k fer-* 
vîr nîde fon aùtocité» lû^de cette. tfs^fK^îllité que 
ks gra,ndes^âmes confervent dans le^plusi facheufe^ 
fiiuatioQs« 

Dans cet accident înopîne ^ eUe ch^Qg^a de çqu^ 
leur & demeura m^uette*Le CavaUer^en Tabordant^ 
donna to^utes les marques d'un bo^isae au défefpoir^ 
Quoi ! Afadame ^lul dit4l, je vot$ uo hofnme à vos 
genoux! Vous êtes feuie avec lui dan^ un jaçdin ^ 
pendant que vous me renvoyer > & qu'on na'at 
fûre que vous n'êtes pas ici ! O Dieux 1 Madaqie ^ 
eft-ce là cette grandeur^ cette nableife de ccpuy 
chimérique ^ d(»it vous vous parez ? Elle k tet^ 
mine donc à fçavoir me tromper, ingrate ? A çcf 
reproches, Pharfamon , que b furprife avoit em- 
pêché de parler jufqu'ici^ ne put fe contenir ; Seir 
gneur, lui dit4!, ou qui que vous ioyet^ fçache? que 
vos reproches font injurieux; vous m*ave2 trouvf 
iiux genoux de cette belle perfonne, il eft vrait 
»ais le hafard-feol m'a conduit îci<; elle n'eut J2l- 

r 

maïs' d^ffeîn dé m*y voir t 8t quand elle auroit 
"Voulu fa*y entretenir , vous devriez en gcmîr^ 
èÉivoè pas vciUs 'an .plaindre avecbardîei&uAmoQ 



MODERNE. 2^ 

regard , peu m*importe que voos irte ibttpçônnîes 
d'amour ou non ; &, pour vous isp^gner mêitic 
une inquiétude mutile ^ je vouç' avertie qoe je 
l'aime : oui, Seigtiseur, je fuis votre ri v>l^ &te 
ferai de tousceux'qui attront mesfenâitffitts. Votes 
voyez, dît le CavaHer,fans réponâre àuxiparoï^ 
de Fharfamon^ dc^dre^Tant le difcèiîrs à (^ Mai- 
treffe, vous voyez. Madame, te qfoe làcertittsdb 
'd*étre aimé inCpire d'audace à det hon^nfiet^I^ 
jnident, s*écfia^ï^harfembn , *entendsmt ces paroled; 
"du céfle de paHer, Ou porte aiHeûrs & ta fureàr 
'& ton ihfolencé Prends grâces à. cette *que to bn^ 
'trages & qùeîe refpede , fi lïron bras iie^^a^gs 
cheore punî. Toi , die ^purrir ^ di«:iè Gavalicrtf 
*Hé bien ! .^ .Valsi!e contràindi^ aà franchir tin 
peâ que fe he fiiis ^as obiigé^de ^gsràsx auffi 
iîgîeufèmènt que tou £n pranonçant x:és ifflow^ 
i\ met l^épée à là main , ^s-asvanoo pour >pi^eor 
Phar&môn, quivënoit de "remarquer dans lé^Ti^ 
gards de fa Princeffe, que le danger oà.il fetroiDvb 
répouvaftroîtî' de forte qu^âwiiffé ide l'intérêt qu'il 
la voyoit ^rôiidre â fês jounrs', il Te mtet^dé^ 
fcriftj-maîs av«c une intrépidité ^ptopôrriottftée^à 
la graridexir dé fa-paflidn. La Prfooefle les vo^rtiiit 
aux mairts j' tremblante pour lès jours 4e'^h»r- 
iiunon^ ou peut-être faifîe d'^ioe firayôur iiaimd^ 



m 



50 LE DON QUICI/OTTE 



aux femmes, fit im cri en regardant cet Amant 2^ 
n'eut que le temps de sWeoîr fur un fiége de 
gazon , & de s'y évanouir. Nos champions fe t>at- 
f oient vigoureufement. Cependant » malgré h fu* 
reur qu'infpire^ la vengeance » le Cavalier fentoit 
bien que Phariâmon avoit une adrefle ou une forç^ 
fupérieure à la fienne. Que n'avoit^l lu comov» 
lui rhlfioire des fameux Paladins? Le combat on 
eût été bien plus beau, bien plus opiniâtre , Se 
bien plus digne du grand coeur de Pharfan^on» lit 
étoient tous deux blefles ; mais Pharfamon ji ou-* 
tré qu'un ennemi qu'il avoit vu outrager fa Priiv* 
cefle , l'arrêtât par tant de réfiftance , s'élança â 
tout hafârd fur fon épée, lui faifit Ip. bras; ^ lui 
mettant la pointé de la fienne fur ta gorgç ^ Iç co9^ 
traignit à rendre les armes» «9 lui fefan; promet- 
tre qu'il reviendrait les rapporter aux pieds de 
celle qu'il avoit outragée , ic qu'il la prieroit dq 
foufctire à la grâce qu'il lui f^oit df nç pa^ l«i 
6ter la vie. 
Le malheureux vaincu promit & exécuta tout 
>^e que Phariamori voulut ; le fang lui rui0eloit 
en deux ou trois endroits auffi-biçn qu'à fhsLt^ 
■lamon : il fe retini honteux ^^xonfus» traverp^ 
tout le jardin 5 fc remonta i cheval 9 mi^tmt W» 
prompte v«n|;eançe> 



M O D E R N E. 511 

Pharfamon refta auprès de la Princeflfe : il étoic 
au défefpolr que révanouïfTement où elle fe trou- 
vait lui dérobât le plaUir de k montrer à. Tes 
yeux , (^glant & bleifé comme il étoît.^ II. crioit 
à perte de voix : vous èu% vengée , Madame ; 
le fang de votre ennemi coulç en punition de tout 
ce qu'il vous a dit d'injurieux. A fa voix, la belle 
évanouie en tr'ouvit les yeux & fit un foupin I^haiy 
famon» dans le moment, tenoit une de fes belles 
mains, labaifoiti& fe pâmoit d*àife. La Princeile 
vouloît retirer fa main ; la force lui - manquoit* 
N'abufez pas , lui dit-elle d'une voix foible , da 
Tétat où je fuis. Pharfamon, là-deifus, préparoic 
un torrent de tendres fentiments, quand il vit des 
jdomeiliques qui , ayant vu que le Cavalier s'en x^ 
toumplt bleffé , venoient fçavoir ce qui s'étok 
pafles ces domeftiques étoient fuivis de F^utime^ 
femme*de-chambre de la Frinçeife* ' *^ 

Cidalilê commençoit à revenir entièrement ^ 
quand elle apperçut fa femme-de-chambre.;.. elle 
lui tendit le bras , & lui témoigna par cette ac*- 
tion > qu'elle fQuhaitoU qu'on la reménât dan3 (a 
ch^fpbrç» ^. 

Cependant Çh^rfamon, qui étoit bleffé , perdpic 

dufangcQnOdérablçmçnt; déjà même, àfon tour» 

ii^'i^fipibUÇfoit, Son écuyer, le pauvre ÇUcoon 



3a LE DON QUICHOTTE 



♦• 



ïavoît toujours attendu à la petke jporte du jar^ 
'dih. A la fin , 3 s^impatlenta de ne point voir venir 
f^harlànïon ; il ^toit tard. Le plâifir d« panîr lé 
natb 9 ponr aller en aventure , ne Itm m*vmt pajr 
<Ionné te loifir dé fé précautîonner contte la fakn , 
-«1 cas que leur courfe fik de trop longue ha-» 
leiâe. Notre apprentîf écuyer jugeoît mieux 
de l'heure ^ù*il étoît pat fyn appétit que par le 
^leil. ïi efntri dans le jardin , pour chercfiçir'Phaiv 

làmon, t l'osant petrt»-être que ia laflînide & rom- 

■ » • ' ♦ 

i>re raùrbîeh'tnnvîté'au fommeih II s'avança dans 
ia même afléfer où Pharfemon s*étoit iff abord pra- 
tnéné î fc re^tdant ée touter parts , H vît Cl- 
Sdalîfe affifè A&ns la bofture tî^utie femme Wij fe 
ïfouHré mal. ta-bèàiirtë de cette ijerfoiine tre lui 
^aMSi'poiàt-doutet què'ce neïik-^ Fôbjet chaf- 
«âiit'AjM Phàrfetrfôri ^!t iamôui'è'ux. 'K vît auflî 
les domeftîqucs eiïipréffes autour d*éHe, & îa ferti- 
nîè-'de-cihambrfequîîâ ptenoh par-dtflcms le$ bras 
'^piyutfemmenerf'fl vît enfin iPhaAmpu feirglant, 
"fetîàlnt en tttahînnè épée nUe* 
^ <5fe^jetmti i^cu5''er étôîttm boti rfomeftiqufe; îl 
aimolt véritablement fon maître. Il s'avança' vefs 
xettc troupe , qui lui Tenïtrloît en maùVars ordre, 
•Son maître ,' le voyant , fit briïîer fon épçe, -îa 
lùanîcrit encore aVec fierté, & fentoît tin fecret 

pUiCc 



mmmaam 



M o D E R hr Er 5} 

plaîfir de ce que fon éciiyer le trouvoit dans une 
fîtuatîon qui devoit lui faire imaginer qu'il s'a- 
giflbît de quelque aventure confidérable. Eh I 
grands Dieux! que veut dire tout ceci , dit'-îl 
en l'abordant? Vous voilà plein de fang;je vols 
une Dame prefque évanoyie. Qui vous a donc 
fî bien ajufté. Seigneur Et que dira votrfe on- 
cle 5 quand il vous verra revenir en pareil équi- 
page ? J'avois beaii vous attendre à la porte dix 
jardin , avec iHmpatience d'un homme qui n*a bu 
ni mangé d'aujourd*huî ; vous étiez , à ce que je 
vois, dans de belles affaires , pendant que je vous 
attendois ! Eh ! qu# ne Hi*âv*ez *- vous appelle à 
votre fecours? Maudite foit cette belle matinée i 
où nous (bmmes partis fi joyeux ! 

Taîs-toi , dît Pharfamon , entendant parler de 
fecours & de malédiftion ; je' n*ai eu befoîh de 
perfonne , & tu me fais outrage. Ho, hoî' ré- 
pondît Técuyer , qui voyoit fon zèle fi mal payé) 
parbku 1 je vous cbnfelUe de me donner de votre 
«péedarislè ventre, parce. que je juré contre le 
malheur qui vous çft arrivé, vous devenezdéjà bien 
fier, pour avoir fait uriè.dèmi-journée de'cQurfe. 
Allons , allons , Seigneur » remontez prompte- 
ment à cheval : nous trouverons" peut-être quel- 
Tom€ XI§ C 



wmmmmÊmmmmÊÊÊÊÊmÊÊmmÊammmmmÊtmmÊmÊmmiÊaÊÊÊÊÊÊÊÊmmaÊmÊÊmmmÊÊiÊmÊmÊamê 

— — ^^"i— "^i"»— — I I ] I I ■ ■ ■! ■■ ■■ ■ —.1 II M ,, , 1^ 

Si LE DON QUICHOTTE 

_ . .. _____■ !» 

que Chirurgien dans le village vaifin , qui mettra 
lan appareil à vos bleiTures. Votre oncle nous at- 
tend , (ans doute ; & le bon-homme nous réga^ 
iera d'une belle fcène , quand nous ferons arrivés ! 
Pendant que Técuyer tenoit ce difcours , on 
emportoit la Frinceflè. Pharfamon n'en pouvoit 
plus : il voulut marcher pour la fuivre , mais il 
avoit tant perdu de fang , qu'au premier pas 
qu'il fit , il tomba. La Princefle vit cette chute j 
elle pouflà un foupîr qui pouvoit pafler pour un 
cri : elle n'étoit pas encore ftylée à foupirer ea 
Héroïne; c'étoit-là faplusconfîdérable aventure; 
elle outroit un peu Ton rôle. L'écuyer , qui vit 
fon maître à terre , ne parut pas non plus en cette 
occafion un écuyer d'expérience : it s'avança en 
fefant des hurlements affreux^ fe lamentant fur 
jie chagrin qu'alloit avoir l'oncle en apprenant l'é* 
tat où étoit fon neveu Les cris de Técuyer , la 
chute du maître intéreffei^nt les domeftiques. La 
Princefle ^ d'une voix comme expirante , leur dit : 
Secourez ce Chevalier ; qu'on le mette au lit , Se 
qu'on cherche des Chirurgiens. O Dieux ! s'é- 
cria-t-elle , malheureux Chevalier , c'eft moi qui 
termine aujourd'hui ta vie. Cette penfée redoubla 
fon mal } elle ^'évanouît encore entre les bras de 



W T i I I r ■ àmÊtmmmtmm i ■— — — «m 



MODERNE, jy 



tt^ 



ceux qui la foutenoîent. Que d^évanouïflTements 1 
dira quelqu*un; un feul auroit fuffi. Il cft vrai} 
le premier étoit naturel , & le fécond n'étoit que 
par forme : c'étoit un de ces évafiouïflements de 
commande » qui fembloit nécefTaire à Cidalife 
pour revêtir fon aventure de toutes les forma- 
lités requifes : elle aîmoit mieux pécher par le 
trop que par le trop peu. Les coups d'eflai font 
rarement des coups de maître ; & fouvent on fait 
inal , parce qu'on veut trop bien faire. Bref, une 
partie des domeftiques enlevèrent FharCamon ; 
Tun par une jambe , Tautre par un bras , Tautre 
par la tcte. L'écuyer , pleurant comme un veau , 
fuîvoît ce lamentable Cortège , que commençoient 
ceux qui emportoient Cidalife : la marche étoit 
accompagnée d'une trifteilè qui avoit quelque 
cbofe de funefte ; ils montèrent Tefcalier du char 
teau avec bien de la peinç. Pharfambt) fut un peu 
balotté ; mais enfiii il fut porté à bon port juf- 
ques dans une chambre. On le déshabilla (ans 
qu*îl remuât & qu'il donnât aucurt figne de vie ; 
ou le coucha après. Quelqu'un de h bande s'étoit 
détaché pour aller chetctier un Chirurgien. 

Cependant TécuycV qui avoit eu toute la ma- 
tinée le foleil fur la tête , & qui avôit long-temps 
îeûnc , s'étoit aîEs ^ans un fauteuil ; foit par f é- 

Cii 



3<î LE DON QUICHOTTE 

■ . - - 

pouvante où l'avoît jette la trifte chute de (on 
4naître , foît par inanition , il fentit que le cœur 
lui manquoît , & demanda un verre de vin. Maïs 
rembarras où tout le monde étoit , empêcha 
qu'on ne fît attention jau befoîn qu'il avoit d'un 
confortatif; & bientôt, à fon-tour, le voilà qui 
s'afFoiblit , qui pâlît & qui va jnourir;. on eût dit 
qu'il y avoit ce. jour-là un fort jette fur ces mal- 
heureux Aventuriers, Ceux qui étoient d^ns la 
chambre, qui îgnoroient combien l'eftomac de 
l'écuyer étoit yuide, ne fçayoientque penfer d» 
tant d'accidents ; on étoit fi fuorpris, que chacup 
s'attendoit à fe trouver maU Eh ! mon Dieu! 
difoit l'un , cela ne finira jamais ; nous allons 
tous nous évanouira notre tour. Cettç crainte en 
fit déferrer plus de la^-fjxo^jtié 3,. dp peur de la cou- 
tagiori. De fon oâté, ÇldaUfe , s'étoit mife au lit-, 
& envoyolt a tQus. moments demander de? nou- 
velles de la fente de PJi^rfenion. Sur ces\ entre- 
faites , le Chirurgien vmt : ç'étoît une efpeco 
d*honnête-h6mme, demi-Çayfan & demî-TB^mr- 
geois , qui Tça voit afTez paflablement; fon-^m^t;!©!: 
de Barbier; mais dont 1^ ipâin étoit un ^t\X gvqÇr 
fiere , & qui manioit (^ jOutils Iqurdeipeiît» II 
approcha du malade & viÇt^ fes bleflur.es ayec ua 
ïîlence qui fembloit pronoftiqucr^ la mof t ; eôfili 



r — 

MODERNE. 37 

m\ I II I II I I II I I ■ 

îl parla & dît: Vraiment, il eft bien malade ; rrais 
nous y mettrons bon ordre : quoique j'habite au 
Village , ce n'eft pas à dire pour cela que je n'en 
fçache autant qu'un Chirurgien de Ville. Là, là^ 
Mon{îeur, foyez tranquille: dans fix femaines, 
tout au plus, il n'y paroîtra pas. Dans fix femaines! 
s'écrièrent les gens de la maifon. Nous voilà, ma 
foi , en belle pofture ! voici pour nous un joli 
furcroît de peine ! N'y auroit>il pas moyen ^ 
répondit le malade , qui avoit repr's ks es- 
prits , de me tirer d'affaire plutôt , Monfieur ? 
Ho ! dame, répartit notre Barbier, cela ne va 
pas auflî vîte que la pofte , & cela n'eft pas auflî 
aifé à guérir , que cela eft aifé à faire : repofez- 
vous , ne vous impatientez pas ; il faut du temps 
ce qu'il en faut, St j'en fçais la mefure comme celle 
de mes palettes. Eh difant ces mots , il effayoît les 
blefTures , les fondoît, & tout cela de manière 
que Pharfamon fefoît à tout moment des cris per- 
çants. L'écuyer eut, de bonne grâce, fait avec 
lui la contre-partie , s'il eût été en état de cela : 
les autres , de temps en temps , levoient les épau- 
les en figne de compaflîon. A la fin , le Chirur- 
gien acheva ; on recoucha Pharfamon : après quoi , 
on fe tourna du côté de Técuyer , qui ne revejiolt 

C îl] 



38 LE DON QUICHOTTE 



■««■ 



point de fa foiblefle ^ & fur le vifege duquçl on 
avoît déjà verfé près d*un feau d'eau fraîche î 
tops fes habits en dégqutoient , tuais cette aboi>- 
dante afperGon ti*avoît rien produit. Le Chirur-- 
gien lui mit la main fur le front ^ lui tîta Iç pouls ; 
& ne lui voyant prefquç point de mouvement , dit 
d'un grand férieux : ce garçon-là fe trouve mal, 
Il y a un quart-d'heure que nous en difqns aut* 
tant ^ répondirent le$ donieftiques, Qu'on ^pport^ 
vn peu de vin ^ répliqua le Barbier ; rien n'eft plu$ 
fouveraip pour rendre la parqle. Auifi-tôt on va 
tirer du vin; on en apporte plein une grande bour 
teille \ on ouvre la bouche du qialade , & oh lui 
fait couler ^ \ longs flots , de ce ju3 dans le gofier, 
X.Ç vin fit tout - d*un - coup fon effet ; le pauvre 
cçuyer remua , touiîa. Encore , cncprç , difqit le 
Barbier ; & de reçh^if , ^ ces iqqtç , on lui en re- 
donne unç éçuellée ; pn lui en verfa tajit » qu'à 
la fin réçuyçr ouvrît les yeux, apperçutla bou- 
teille de neâar^ Sçla prenant de$ mains de celi^î 
C[ui la tenoit , il en mçt Iç goulp.t daqs fà Couche, 
& , fans aide de perfonne ^ hauffa C long-temps 
le coude <\\jlï\ vqida la bouteille, Mç voilà mieux;, 
dit-il après; fans mentir, fayoij befpin de cett.Q 
^éparsitiPP ; (i |ç mç trouve m\ à prçfçnt , ce m 



I MODERNE. 3pF 

miÊm^mmimÊm^m^mmmÊtmmÊmmmm ■ n ■■ . n i —————1—1— 

fera pas par foibleiTe. Les domeftiques & le Bar- 
bier demeurèrent émerveillés d'avoir vu ce jeune 
homme reprendre fi fubitement fes forces. Par 
la jarni I dit Tun de la compagnie , s'il falloit au- 
tant de vin à tous ceux qui fe trouvent mal pour 
les faire revenir , il n'y en auroit pas après ven- 
dange pour une demi -année feulement; votre 
corps eft d'un terrible entretien y l'ami ! Ma foi , 
dit récuyer , fans vous amufer à philofopher fur 
ma boifibn , apportez-moi quelque cho(è à man« 
ger : vous n'auriez pas envie de tant jâfer , fi vous 
n'aviez pas le ventre plus plein que moi. Oui-dà î 
répondit quelqu'un ; c'eft bien affez bu pour man- 
ger un morceau : mais fi vous avez autant d'ap-. 
petit que vous avez de foif, noiis.n^avons, ma 
foi 9 qu'à embrocher tous l^es dindons de la baffe* 
cour. Une fervante ne laiila pas de defcendre dans 
la cùifine , & de dire à l'écuyer : là , là, fuivez- 
moi ; vous devez avoir de bonnes jambes à pré- 
fent. Oh ! de bon cœur , dit Técuyer , qui fe leva 
auffi-tôt 9 & la fuivit. On peut s'imaginer qu'il fit 
fon devoir au buffet , Se qu^il ne démentit point ^ 
en mangeant 9 ta noble vigueur avec laquelle il 
avoit bu. 

Tout le monde fortit de la chambre de Phar- 
famon. Ses bleflures & la perte du fang qu'il avoit: 

C iv 



k 



fa^ÉMMMMi^ 



4.0 LE DON (QUICHOTTE 



faite, affoiblirent beaucoup fes idées d'aventures. 
On a beau être fçavam en théorie, à moins d'une 
longue pratique , on n'eft jamais ferme en rien. Il 
rêva quelque temps àfon hîftoire, à fon oncle , 
à fa Princeiîe, mais tout différemment qu'il ne. 
l'avoît fait le refte de la journée ; les chofes fe 
prcfenterent à fes y^eux à-peu-près dç la maniera 
dont elles étoient; & de chagrin de fe fentir unpeu 
âéfabufé, ou d'accablement , il s'endormit. 

La Princefle qu'oa avoit mife au lit , revoit auflî 
de fon côté à tout ce qui s'étoit paffé, & fe pro-. 
«ettoît , des commencements de fon aventure , 
une fuite qui furpafferoit en beautés & en inci- 
dents toutes cçlles dont elle avoit l'imagiuation 
remplie* Elle commença par admirer la manierq 
dont ^Ile avoit connu Pharfamon ; enfuite elle 
pafla àleur feconde'entrevûe. Le combat du Che- 
valier avec celui qui étoit venu les troubler dans 
le moment qu'elle alloît peut-êtr.e lui témoigne^ 
qu'il pouvoit tout efpérer, fut pour elle un fur- 
croît d'admiration , & qui lui fournit matière à dej 
très- amples réflexions. Enfin fes réflexions lui firent 
conclure que le Chevalier étoit fans doute çeluî 
que le Ciel lui defl:inoit pour époux , & par con- 
féquent le feul homme digne de toucher fon cœur, 
Qn peut juger , par c^t échantillon j. que noXX% 



MODERNE. 4t 



"■sm 



jeune Demoîfellê avoît le cerveau encore plus 
dérangé que Pharfamon , quoique ce jeune homme 
fût paflablement extravagant. Les Romans ne lui 
avoient pas manqué non plus qu'à lui; maïs Tima- 
gination d'une femme, dans ces fortes de leâures , 
( foît dit fans les ofFenfer ) va bien plus vite que 
celle d'un homme , & en eft bien plutôt remplie : 
de forte que notre jeune Demoîfellê pouvoît , â 
peu de chofe près , pafTer pour une véritable 
Jléroïne de Roman. 

Je ne vous dirai pas ce qui fe pafla pendant 
quelques jours. Le Barbier venoit matin & foîr 
panfer Pharfamon, La PrincefTe ehvoyoît aufïî 
demander de fes nouvelles par une femme-de- 
chambre , digne compagne d'une telle Maîtrefle. 
Cette femme-de-chambre efpéroît que , quand fà 
MaitrefTe auroît rencontré ce qui lui convenoît , 
fans doute l'écuyer de cet Amant fortuné mcrî- 
teroît de fon côté toute fon attention ; & quoique 
la tendreflè qu'ils auroîent l'un pour l'autre éàt 
être une tendreffe fub^lterne , cela n'empêchoît 
pas qu'elle ne s'attendît d'aimer & d'être aimée 
d'un amour qui n'auroit riçn de reffemblant à l'a-* 
mour ordinaîrç. N'étoit^ce rien , avec cela , d'être 
de moitié dans toutes les aventures de fa Mai- 
trèfle , d'être ifa confidente , de ménager quelque? 



4i LE DON QUICHOTTE 

fois de petits raccommodemeDts, qui fuccéderoienc 
aux querelles , que la trop vive ardeur de TA-* 

mant, la fierté de TAmante , ou de petits fujets 

de jaloufîe rafinée , feroient naître entr*eux ? Cc^ 

toit-là refpérance flatteufe dont cette femme fe 

repaiilbit ; ce qui fait voir que (on caraâere ca- 

droit afleï bien avec celui de THéroïne qu'elle 

fcrvoit. 

L'écuyer de Pharfkmon n'avoît ofé retournée 

chez Toncle : il craignoit d'être battu i car cet 

oncle ne laiilbit pas que d'être prompt ; il aimoit 

que tout fe Ht dans l'ordre ^ & il n'étoit pas dans 

l'ordre que nos Aventuriers fuffent partis de leur 

chef & fans lui rien dire : de forte que Cliton s^é« 

toit déterminé à refter chez Cidalife , en attendant 

la guérifon de fon maître. Pharfamon ^ que Cl- 

dalife n'étoit point encore venue voir ^ ne fçavoît 

à quoi attribuer cette réferve ; mais les réflexions 

qu'il fît à ce fujet firent bientôt place à de plus 

facheulès. 

L'inquiétude que fon abfence devoit caufer à 
fon oncle , le tourmentoit furieu(ement. Il pria 

Clitpn de lui aller dire de fes nouveHes: mats 
Ctiton ne lui cacha point la répugnance qu'il avôic 
d'aller faire un tel meifage ; & il fbndoît fâ ré- 
pugnance fur la crainte de mille coups de bâton j; 



MODERNE, ^ 



mm 



dont on ne manqueroit pas de Taccueillir , quand 
onfçauroît que fon maître étoît blefTé. Pharfa- 
mon , qui jugeoit de la bonté de Tes raifons 5 
n'ofa l'en prefTer davantage. J'ai déjà dit que fes 
idées romanefques étoient déchues; il aurolt voulu 
être guéri , pour pouvoir retourner chez lui : mais 
il étoit tombé en de trop bonnes mains 5 pour qu'il 
eût le temps de profiter de cet heureux çommen* 
cernent de converfîon. 

Cependant les fréquents meflages que fefoit Fa- 
time, femme -de -chambre de Cidalife, avoient 
déjà formé une connoi0ànce entr'elle & Cliton ; 
ils k parloient fouvent. Cette fille étoit d'aifes 
.bon goût : Cliton , quoique laid , étoit un gros 
garçon appétiflànf , & qui lui fefoit les doux 
yeux ; grands préjugés d'un amour réciproque. 
Cependant 9 les premières jours y notre jeune fille 
avoit feint de n'y pas prendre garde ; elle répon-^ 
doit aux galanteries de cet Amant, d'un air mo^ 
defle , à demi-fier & férieux » voulant propor- 
tionner avec juftefle les manières qu'elle devoit 
avoir avec lui , à celles que (à maitreffe auroit 
avec Pharfamon. 

Cliton y à qui la bonne chère & la vue de Fa- 
tîme ai^oient fait oublier les conféquences de 
Jêttrs aventures , fe llvroit tout entier à fon amour 



•I 



44 LE DON QUICHOTTE 



n^ 



D voulut , un jour qu'il fortoît de table , & que 
quelques verres de vin avoîent dérangé cette gra- 
yité qu*il s'étoit promis d'obferver , il voulut ^< * 
dis-^je, étant près de Fatime, porter une main 
téméraire fur fon fein , dont Tafped chatouilloît 
fes fens un peu plus que de raifon. Fatiine s'irrita 
de cette audace , & lui fit connoître , enfe reti- 
rant, qu'un amour pareil ne lui convenoit tiulle-» 
ment. Le regard irrité qu'elle jetta fur Cliton lui 
rendit fon refpeâ:, & le fit reflbuvenir de ce qu'il 
étoit & de ce qu'étoit celle avec qui il ea avoit 
agi fi librement. 

Un jour ou deux après cette aventure , Cida-^ 
life fçach^nt que Pharfamon fe portoit mietux , 
renvoya Fatîme lui annoncer qu'elle alloit le venir 
voir: elle avoit cru devoir laiflèr pafler quelques 
jours par une bienféance d'ufage parmi les Amants 
du premier ordre. A cette nouvelle , Pharfamon 
fentir réveiller dans fonâoie toutes fes idées, qui 
commençoient à le quitter : il alloit voir fa Mai- 
trefle au chevet de fon lit : il étoit bleffé , &: 
c'étoit pour elle. La fituation lui fembloit com- 
plette , & ne lui laiflToit rien à Xouhaiter , pour 
qu'elle eût rapport à celles piï mille autres Amants 
«'étoient trouvés. 

L'après-dîtïé^ , Cidalife , accompagnée de Fa-J 



,1,1 I—— I ' n miàii^ 

MODERNE. 45" 



time , vint , comme elle l'avoif fait annoncer. 
Elle étoît dans ce charmant négligé fi convena- 
ble aux aimables femmes , qui , bien loin de dif- 
traire les regards par d'inutiles ornements , leur 
laifTe l'entière liberté de ne s'occuper que de la 
perfonne , d'admirer la partie des beautés qu'il 
laiHe à découvert , pendant que de fon côté l'i- 
magination fe repréfente le refte avec les traits 
les plus avantageux ; & que le cœur , qui fe met 
de la partie , s'attendrit , s'enflamme , & ne donne 
plus de borne à fes defirs. 

En entrant, elle regarda le Chevalief d'une 
manière qui lui marquoit combien elle étoit con- 
tente de lui. Il crut devoir payer un regard fi 
favorable , en la regardant à fon tour d'un air qui 
témoignoît l'admiration que lui caufoitune C char- 
mante vue. Elle s'adît dans un fauteuil ,, <{ni étoit 
au chevet de fon fit* Fatime & Cliton s'éloigne- 
xent par refpeâ. 

Je fuis fâchée , dît Cîdalife en cooimençant le 
dîfcours , de l'aventiire étrange qui vous met dans 
l'état où vous êtes. Ce n'eft point que \e ne. fçache 
bien que vos pareils font accoutumés à venger les 
Dames & à combattre pour elles ; mais j'aurois 
fouhaité, dans la frayeur où m'a jette le péril 
pu vous étiez ^ que vous euffîez eu moins de pein^ 



ÉÊÊÊmÊmÊmlmtmÊmÊÊmtmÊimtmmÊÊtama$mmtmÊÊi^mmàmmÊÊKmmmmmmÊm 

■mig^p^llP— ^1#wp^>— — — — ^— — — i— ■ Mi.i I II I vil l U li M 

^ LE DON QUICHOTTE 



\ vaincre 9 9c que votre ennemi, moins redouta- 
ble» eût été moins dSgne des terribles coups que 
vous lui avez portés. 

Pkarfamon , malgré fa (blie , ne laîfTa pas d'ê- 
tre furpris d'un compliment fi bien copié d'après 
le Roman; mais fa furprife ne fèrvit qu'à aug<* 
snenter l'eftime qu'il fefoit de Cïdalire. 

Le danger où;e me fuis trouvé pour vous » Ma* 
(dame y n'a pas mérité que vous y fifÏÏez tant d'at- 
tention. Ma caufe étoit trop jufte, pour que vo- 
tre ennemi échappât à la punition qu'il méritoit; 
& les plus redoutables ennemis n'auroient pas 
tenu contre un homme qui avoit la hardieilè de 
yous aimer 9 de vous le dire» & qui vous ven- 
geoit de l'outrage que vous aviez reçu. Mais , Ma- 
dame» oferois^je» non pas pour prix démon ac- 
tion ^ mais pour prix du zèle que )'ai pour vous» 
vous prier de m'apprendre quelle eft l'aimable 
perfonne pour qui j^ai combattu ? 

Lefervîce que vous m'ayez rendu » répendit Cî- 
'dali(è»& le noble mépris que vous avez eu de votre 
vie , pour venger mon honneur » me mettent hors 
d'état de vous refufer la grâce que vous me deman- 
dez : mais Je n'ai pas moins d'impatience de fçavoir 
à qui je dois tant de marques de zèle » que vous 
$n avez d'apprendre qui je fuis. Votre curlofitç 



mmmimm^mmmmmimmmm^a^mmmmm^Êm^mÊm'mmmfm 



MODERNE. 47 

m'honore trop. Madame, dit Pharfamon, & je 
Taurob déjà fatisfaite , fî j'avois cru que vous en 
puffiez avoir fur ce qui me regarde. 

Après ce petit trait de modefUe, Pharfamon 
lui fit un récit de toute fa vie , avec des expref^ 
fions (}ui la rendoient éclatante , & qui tenoient 
lieu de faits. Il lui parla des livres qu'il avoit 
lus y des impreifîons qu'ils lui avoîent laifTées , de 
la répugnance pour les perfonnes qu'on lui avoit 
propofées en mariage , de fon habitude à rêvec 
dans les bois. II habilla même en aventure deux 
ou trois petits accidents qui lui étoient arrivés» 
Il lui parla de fon oncle » & lui cacha l'inquié*- 
tude ou il étoit de ne lui avoir point appris de fes 
nouvelles. Il lui dit de quelle manière il étoit parti 
de chez lui, & n'oublia pas l'attention amoureufe , 
ou grotefque , qu'il avoit eue pour les lieux où 
il l'avoit rencontrée. Il raconta tout au long Ta- 
poftrophe qu'il avoit faite à fa chère PrinceiTe : 
car c'étoit ainfi qu'il l'avoit toujours nommée dans 
le cours de fa narration; Le Cavalier qu'il avoic 
fuivi ne fut point oublié. £n un mot , il rendit 
ua compte exaâ du temps qu'il avoit paffé juf« 
qu'au moment fortuné où il l'avoit apperçue de 
juin , tenant un livre à la main. 

Ce ;céçit ç)x^rm Cidalife } c'étoit pour elle une 






48 LE DON qUlCHOTTE 



vraie trouvaille qu*un homme de cette cfpece. 
Elle témoigna l'admiration où elle étoit de ce com- 
mencement de fa vie y & lui dit mille autres belles 
raîfons que j'omets , pour paffer à deux Amants 
inférieurs, qui , pendant la converfation de leurs 
Maîtres , mettoient de leur côté le temps à pro- 
fit; je veux dire, Qîton & Fatime, 

D*abord, Fatime ne regarda pas notre écuyer ; 
ellefe reffouvenoit encore deTinfalte qu'il luiavoit 
faite. Cliton, qui avoit lu mille raccommode- 
ments, & des plus tendres, médita quelques mo- 
ments comment il feroit le fien. Enfin , prenant 
tbut-d'un-coup la parole , il dit : ne puis-je efpé- 
rer , belle Fatime , de pardon pour.l'ofFenfe que ma 
témérité m'a fait commettre ? Et ne vous relâche- 
irez-vous pa^ de cette févérité que vous gardez 
avec moi? En difant ces mots, if prit une des 
mains de Fatîme. L'ardeur avec laquelle il par- 
loît ne lui laiflànt point aflez de prëfence d'efprit , il 
ferra cette main avec un zèle fi renforcé , qu5 
Fatime fe Tentant bleïïer les doigts plus que dé 
raifon , fut obligée de déranger fon férieux, &c 
de crier: vous m'écrâfez la main IL'écuyer rougit 
de fa féconde fottifé; il voulut, à force de baî- 
fers amoureux ,. faire oublier à Fatime le mal qu'il 
lui avoit fait ; maïs Fatime craignant ftpparém- 

xnent 



Moderne. ^9 



ment 4u'ii ne ia mordît , la tiï'a au plus vîte dû 
danger où elle ia voyoii expofée , & lui dît : Je 
vous croyoîs plus fage \ & je vous avouerai même 
que le mérite de votre Maître me fefoit préju- 
ger que fon écuyer eh auroit beaucoup auflî ; mais 
Je me fuis trompée , & f en fuis fâchée. J'en aï 
fort peu , fans doute , répondit Cliton ; mais , belle 
Fatime , jamais homme n'a plus tâché d*en avoir 
que moi ; & j'ôfe vous afliirel: que , fi jamais voUjs 
m'aimiez , peut-être ne me trouveriez- vous pas 
fi indigne de votre attention. Et fçavez-vous com- 
ment on aime, dit' Fatime? Vous penfez, fans 
doute , que Tamour que vous avez pu avoir pour 
quelqu'une de vos Villàgeoifes foitun amour dont 
tin cœur un peu diftingué fè Contentera î Non , 
fans doute ; perdez cette idée. La confidente d'une 
Maîtrefle telle que la mienne , méprîfe & tient au- 
delFous d'elle ces fortes de teùdrelfes triviales. 
Ah ! que vous me charme^ , répartit Cliton , avec 
ce langage; vous êtes un livre vivant, & préci- 
-fémeht ce qu'il me faut. Nous avônis la même 
humeur, le même caraâere; & ^e vousaimerois 
plus' qu'une couronne , fi Vous daigniez m'écou- 
ter. J'ai lu, comme vous, de quoi m'înftruîre; 
îe fçais par cœur tous les mouvements que deux 
cœurs comme les nôtres doivent avoir. J'ai dans 
Tome XI. D 



mmmmmÊÊÊÊttmmÊÊiÊÊmÊmiÊÊmm 

■ ■. I ■ - i I II - N I I I ■ * 



SO LE DON QUICHOTTE 

^B— w^— iw— — — — — — ■■ — — " Il ■ — ^— —M < 

ma chatnbre, belle Fatiine^ une pile de livres 
qui (êroient caution de ce que je vous dis. Moti 
Maître & moi nous avons appris à la même école : 
Ik fi le Ciel m'avoit fait naître ce qu'il eft^ ja 
vaudrois peut-être mieux que lui. 

Cliton parloît avec tant de véhémence , que 
Fharfamon & Cidalife ne s'entendoient prefque 
plus. Ils crioient de leur coté , pour que leur 
voix furmontât Le bruit; le Maître foupiroit , Té- 
cuyer foupiroit aufli ; les deux filles s'égofilloient : 
de forte que cela compofoit un tintamarre dans 
la chambre , qui fit ouvrir la porte à une vieille 
fervante de la maifon , qui, lifànt dans fes heures 
fur le degré , avec des lunettes , vint ouvrir la: 
porte de la chambre y fes lunettes fur le nez. L'ap* 
parition de cette vieille, fufpemlit Timpétuofité de 
ces quatre perfonnes. Cette vue mortifia Cida- 
life. Dans .un château bien réglé , tels que le 
font ceux dont parlent les Romans , on ne nourrit 
point de vieilles indifcrètt^es à lunettes , qui sHn-* 
gèrent d'entrer avec tant d'etfronterie dans une 
chambre où repofe pn Chevalier bleffé. 

Hé Ique fignifie tant de bruit » dit la vieille ea 
s'écriant , & en ôtant fes lunettes ? J*ai cru , notre 
Demoifelle , que vous teniez bal dans cette charn* 
bre QÙ vous étourdiflez çp pauvre malade qui a 






^ 



3L 



M O D E RN Ek jri 



befoin de repos. Ces paroles libres & familières 
auroient révolté une féconde fois Pharfamon ^ (î 
l'ennemi avoir été plus redoutable. Il regardoit 
Cidulife ) comme pouf lu marquer Tétonnement 
où il étoît de Voir entrer (i hardiment cette vile 
Créature , à qui l'entrée de la chambre , & même 
du château devait être défendue : mais fa fur* 
prife augmenta bien davantage, quand Fatime 
{Prenant la parole , dit à la vieille : allez- vous-en 
dans votre cuifine 5 Dame Marguerite ^ & ne vous 
mêlez point de ce que vous n*avez que faire. Ho I 
ho l dit la veille courroucée , vous êtes bien glo- 
ûeixk 9 m'amie ) ce n'eft pas d'aujourd'hui que 
vous faites la Maitrefle céans : mais je veux que 
vous (cachiez que je fuis ici avant vous , que vous 
êtes une petite fotte , Se que quand Madame fera 
Venue ^ elle vous rabattra votre caquet. 

A ces 'mots , qiii préfageoient une vive que- 
relle 5 Cidalîfè fe tourna du éôté de Pharfamon , So 
lui dit : Chevalier , je fuis au défefpoir que Tim* 
pertinence de cette domefHque nous interrompe ; 
je vous prie de n*y prendre pas garde. Pharfamon 
fouritàce difcours, & ne r^ondit rien. Cidalîfe s'a- 
vança pour congédier la vieille, à qui Fatime^ 
outrée du terme de fotte , cbantoic fièrement des 
injurest La vieille ^ fes deux poings fur fes côtés , 

Dii 



ji LE DOtJ qVICHOTTE 



■a 



fe défendoit avec une voîx rauque ^ & roulait de 
gros yeux rduges, qui témoîgndient fort émotion:; 
Infolente ^ lui dit Fadûie en fe mêlant dans la 
querelle 9 fi )e n'avois du refpeâ pour ma Mai* 
trelTe , je vous apprendroîs à parler. Hélas I per- 
ronelle , reprit la vieille ^ il y a foixante ans que je 
parle , & il y en a dix-huit que je fçais que vous 
^V&s une petite béte* Cliton , animé d'un beau re(^ 
fentiment , voulut prendre le parti deFatime, & 
dit à la vieille qu'elle eût à fe retirer ^ ou pac 
force , ou de bon gré. Je vous trouve plaifant , 
vous, Monfieur le laquais, répartit-elle : c*eft 
à vous à fortir ; & fi j'appelle Maître Jean, vous deC^ 
cendrez les degrés quatre à quatre. Le terme de 
laquais emportoit la pièce. Cliton , oubliant qu'il 
n'étoit pas chez lui, & perdant la mémoire de Tes 
livres , qui dévoient lui apprendre à méprifer une 
femme, faidt la vieille par le bras pour' la mettre 
hors de la chambre : mais elle , l'ayant pris par 
fa cravate , le châtioit à coups de poing fur le vî- 
fage. On eft bien fort, quand on eft chez foi. Cliton 
la trainoit cependant dehors : la vieille maudifloit 
femme-de-chambre & Maitreffe. Cidalife étoit en 
jeu ; c'étoit un carrillon terrible. Pharfamon vôu 
loit fe lever pour mettre le holà, & crioit de toute 
fa force» Maître Jean , le mari delà vieille ^ ar^ 



Lfc.l, 






« 

«« 



MODERNE. S3 

fc— — — "^ I II I ■ I I II II— — ^i^—— — 

riva (ur ces entrefaites; & voyant maltraiter (a 
femme , il s'élance parmi les combattants , & fuc 
Cliton , qu'il bourroit à grands coups-de*pied 
par derrière. On n'entendoit que cris , que ju- 
rements; la bataille s'échau£Foit à chaque inftant^ 
des cravates , des cornettes déchirées , des mains 
égratignées étoîent les (ignés évidents de la fu- 
reur avec laquelle la troupe fe gourmoit. Enfin ^ 
malheur ferdit peut-être arrivé , fi les autres gens 
de la maifon n'étoient accourus au bruit qu'ils en- 
tendolent. Il en vînt fept ou huit, tant payfans 
que payfannes ; chacun cependant inclinoit à pren- 
dre parti, mais les plus prudents pacifièrent les 
chores. On fépara les combattants; Maître Jean, 
Dame Marguerite & les autres fe retirèrent. Ci- 
dalife , Fatime & Cliton fe remirent à leurs pla- 
ces, après avoir fermé la porte de la chambre , avec 
une ferme réfolution de ne l'ouvrir à qui que cefoi^r 
Cidalife recommença la converfation avec 
Pharfamon , & Cliton continua de parler avec Fa- 
time, & lui fit adroitement remarquer la chaleur 
obligeante avec laquelle il avort pris Ces intérêts* 
Fatime oublia les injurçs que Dame Marguerite 
lui dvoit dites , & ne penfa plus qu'à fe blâmer 
elle-même d'une fenfibilité qu'elle avoit eue mal- 
jB-propos, Cliton la confola du mieux quil put^ 

Duj 



J4 LE DON QUICHOTTE 



te réuffit fi bien qu'enfin il obtk^t d'elle j^ qu'elle 
fouffriroit qu'il l'îiimât, 

Cependant Phatfamon, qui avoît cônté ThiGr 
toire de fa vie à Cidallfe , la pria de lui faire rbHr 
toire de la fienne } mais elle lui dit qu^il étoit teai|xs 
qu'elle fe rétirât , qu'il y «(voit long-temps qu'elle 
étoit avec lui , & que Taccident qui étoit arrivé y 
l'avoit fi fort dérangée » qu'elle n'étoit p^s eo étatt 
de faire ce récit ; qu'il y avoit dans fo$i hiftoire. 
des chofes d'une allez, grande importance ^^ & quç 
fe lendemain il fçauroit tout^ 

PharfamoQ ne la prefia pas davantage, ^ cru^ 
9e le devoir point faire. II tira , comme eUe fe, 
l^voit, une de ks mains hors du Ht, & rarrétâ^nf 
par le bras qu'il baifa : reCouvenex-yous > lui dit^c 
il. Madame, de la promefTe que vous ayez 1%. 
bonté de me faire. Damnez ne plus fonger à m'iiH 
Irrdire des fentiments que mon coeur çQnfervent 
éternellement. Adiey , Chevalier^ lui répondit Ci- 
dalife ea Ce retirant : }ç ne m'oppoferai plus à ce^ 
fentiments , pu^fqu'il n'cft pas en votre pouvoir 
de les perdre ; mais Q''abure^ point auffi d'une iat 
dulgence que j'accorde peut- être iaiprudemjnent^ 
Après ces. mots, elle fortit. Fatime, qui s'açcou-^ 
tumoit infenéblement à Cllton, fuivitTa Maitrefle^ 
ç{i téinpignant à cet éçuyer qu'el^ Iç jfpeyçtrqit^ 
déformais fans pej^ne^ 



MODERNE. y^ 

A peine Cidalîfe fortoit-elle de la chambre de 
Pharfamon , que fa mère , qui étoit partie pour 
aller dans une ville fameuie folîicicer Un Procès 
de conféquençe ^ arriviiJ On ne Tattendoit en^ 
core de fix lemaines : mais Ton a£&ire avoit été 
plus vite qu'eue ne Tavoit efpérc; & fon arrîvéo 
précipitée chagrina & furprit Cidalife, à qui Ton 
abfencedonnoit une liberté dont elle eût été char- 
mée de jauir plus long-temps. 

Cette Dame étoit juftement arrivée un moment 
après le bruit que Dame Marguerite & fon mari 
avoient eu contre Cliton & Fatime. Dès que cette 
vieille vit (a maitrefle de cetour : Soyez la bien 
venue , dit-elle , Madame , encore outrée de ran- 
cune; vous trouverez ici d'étranges affaires ! vraî- 
xnent , votre maifon eft en bon ordre ! 

La bonne Dame , qui étoit d'une humeur af- 
fez revèche , fe fit înftruîre de tout ; apprît la 
querelle, l'aventure du jardin, le combat de Phar« 
famon, iès bleflures, fon féjour, qui duroit en- 
core ; en un mot , tout lui fut conté , jufqu'aux 
évan^uïïFements de Cidalife. 

L'extravagance de fa fille ne lui étoit que trop 
connue ; la bonne Femme n'avoit rien négligé 
pour détruire les impreffions qu'elle avoit prifes : 
les RomaAS , mille fois , avoient volé par la feno^ 

Div 



S6 LE DON QUICHOTTE 



mm 



tre ; mais Cidatife avolt toujours trouvé le fecrét 
d'en avoir d'autres. Elle monta, irritée, pourvoir 
de fes propres yeux ce dont il s^agifibit , & pa-- 
rut dans le moment que Cidalife fortoit de la 
chambre de Fharfamon, La porte en étoit encore 
ouverte; elle apperçut ce jeune, homme au lit; 
& fon écuyer à fon chevet. Elle entra fans parler 
à fa fille , & fe contenta de la regarder en courroux* 
Cidalife, qui craignoit fa mère , perdit toute coflte« 
nance , & courut vite s'enfermer dans fa chambre* 
Cliton y qui vit entrer la mère dans cette cham-i 
bre , d'un air fi réfolu , & qui n'avoit garde de 
la connoître, dit : Ne feroit-ee point encore ici 
quelque Dame Marguerite ? A qui en voulez-vous, 
la bonne Dame, pourfuivit^il ? La bonne Dame 
ne le lui fignifia que trop ; car elle s'approcha , & 
lui donna pour toute réponfe un foufflet des mietix 
appliqués. Infolent, ajouta-t^elle; qui te donne 
la hardieffe , à toi & à ton Maître , de venir lo-» 
ger chez moi ) d'y venir voir ma fille fans ta cod-< 
Boître , ^ d'y battre mes domeftiques ) Sortez 
tous deux, & ne m'irritez pas davantage. Il eft 
étonnant , ditPharfamon en fe levant , quHm étran- 
ger] & qu'un homme de naifl^nce fait èxpole à la 
brutalité d'une femme fans politeiïç. Mais quiquQ 
vous foyez qui nous appelles infolents ( car pouf 



MODERNE, S7 

la mère de Cidalife, j'ai trop de refpeâ pour elle, 
pour m'imagîner que vous Têtes i ) je vous méprife 
aflez pour ne vous pas rendre compte de ï'accî-* 
cident qui m'a conduit ici : & je vais fortir, moins^ 
par la crainte des infultes que vous pourriez me 
faire , que pour m'épargner la vue d'un objet aufli 
défagréable. En prononçant ces mots, ilfe fit ha- 
biller par Cliton , qui lui difoit à l'oreille : Il 
faut que ce foit la mère ou quelque chofe d'ap* 
prochant , Seigneur ; car j'ai vu Cidalife s'enfuir 
comme un lièvre en la voyant. Décampons vite*; 
la place n eft pas tenable : cette femme4à n'efl: 
pas bonne. 

Pendant que Pharfamon s'habilloit , la mère ap- 
pelloit fes domeftiques , & fit juger par l'autorité 
avec laquelle elle leur parloit, qu'elle étoit du 
moins la maitreflè du château* Elle ordonna à deux 
ou trois de refter dans la chambre , & de faire 
fottir Pharfamon , en cas qu'il voulut réfifter. 

Pharfamon alors qui ceignoit fon épée , la tira 
du fourreau , en enfonçant fon chapeau : Tout 
foible que je fuis, dit-il, voilà de quoi écarter 
ceux qui -feront affez hardis pour m'approcher» 
Cliton alors tirant \2n vieux fabre du fourreau : 
Et pour moi , dit-il ^ voilà de quoi cûuper les 

oreilles à la viçillQ mafque de Marguerite , fi je la 
fçnçoiître. 



LE DON qUICHOTTE 



Pharfanaon étoit déjà habillé ; 11 s'appuya fur 
Clkon y fon épée nue à la maÎD , & pafTa au travers^ 
des domeftiques & de la mère, qui avoient formé 
comme deux haies pour les laîfler pafler. 

Jamab on ne délogea d'une maifon ^ avec moins - 
d'embarras & de bruit. Cliton fella leurs chevaux, 
mit fon Maître fur l'un , & ûionta fur l'autre f 
puis ils fortirent tous deux au petit pas , en gardant 
le fîlence. Nul des aififtans ne. le rompit ; on re^ 
ferma les portes fur eux. : ainC finirent & /éclip-' 
ferent ces apparences de bonheur & de^laidr qui 
&ttoîent Phaxfkraon* Tel fut le fuccès de fa pre* 
miere aventure. Il pouvoit fe vanter que jamaî» 
aucun Héros n'en eut de pareille. Nos Aventu- 
riers prirent ' le bhemin de leur Village r ils nô- 
prononçoient pas un mot dans leur marche , Se 
ils arrivèrent chez eux à nuit» clofe. 

Laiilbns maintenant CLdalife à la merci de laca^ 
1ère de fa mère, & voyons ce qui arriva àPhar-* 
famon, quand il fut cheï fon oncle. Ce bon-homme 
l'avoît fait chercher par-tout ; il n'en avoit appris. 
loicune nauvelle : 8c quoique l'abifence de fon ner« 
veu n'eât duré que quelques jour^s > il ne l'en, 
^oy<xiSï paa moins perdu » que fi elle avpit dura 
4es annéer litières. 





M O D E R N E, 


Î9 


»»3^^ 


■jn.jr'^Ê^rr..:r^.__. 


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•• -^Fwm TWi i^^Pr '^»W» ''•W "^ 

SECONDE PARTIE. 

\^v E JL Q u^ S Gentilshommes du voîfinage che« 
qui l'on avoit été s'enquérir de Pharfamon , étoient 
Tenus voir Tpacle à la nouvelle de fa perte. La 
manière dont on leur racontoit £i fuite , étoifi 
Ctrconftanciée de tant de raifoos de mauvais pré-« 
^j[^ 9 ^ue ces pitoyables voifins, prefque tou9 
k larme i Tttil ^ levoient les épaules en figne 
de compaflloh ; & (fuoiqu-ils fuflent tous autoui^ 
d-une table aflez bien garnie» pas un ne penfeit 
\ manger , tant ils étoient pénétrés de douleur* 
Cétoit dans cet état que fe trouvoît i*oncle 96 
toute la compagnie , i^uand Phai?famon & Clitofi' 
9rr:vérent , & fe trouvèrent à la porte du Château; 
Pharfamon s qui, pendant qu'avoit duré le che- 
min 9 avoit gardé un morne filence , ne le rompî(^ 
pas à la porte du château. La converf^tion qu'il 
îvoit eue avec fii qiakreflè avant que de partir , 
l'arrivée de h mère quHl regafdoit comme ui^ 
femme commife.à k garde de k Princede Cida^ 
liie , (^a il fuppofoit déjà expofée \ Tamour mr 



6o LE DON Ql/ICHOTTE 



pudent de quelque Prince effronté : tout cela 
sivoit jette Ton imagination dans un défordre fi 
grand , qu'il avoît comme oublié qu il eût un 
oncle.ll.paffbit même la porte du château. Mais 
Cliton , à qui le foufflet qu'il avoit reçu de la 
mère de Gidalife, & la manière impertinente dont 
on les avôit fait fortir , avoit rendu fon bon-fens, 
l'arrêta tout court : parlez donc , Seigneur Phar- 
famon , ou allez-vous comme cela ? Prenez- vous 
notre château pour une maifon appartenante à la 
pcfte de vieille qui nous a congédiés fi honorable- 
ment? Entrez, entrez; nous ne femmes pas me- 
nacés de coucher dehors : mais , en revanche „ 
nous n'en ferons pas mieux reçus. 

LaîflTe-moi feul , & entre fi tu veux., répondît 
Pharfamon, d'un ton de Chevalier penfif & plein 
de fouci ; tu me retrouveras demain à la pointe 
du jour dans cette forêt : car il y en avoit une 
auprès de la maifon, Eii ! de par mon âme , quo 
veut dire ceci, reprit l'écu ver furpris. Etes- vous' 
enforcelé ? Paflerlanuit dans. une foret pour ctrç 
rongé jufqu aux os par les loups. Entrez , Mon- 
fieur, chez votre cher oncle ; la broche tourne 
à préfent. Faites réflexion que vous vous cou- 
cherez fans fouper. Ah , Dieux ! s'écria le Che- 
Talier ^ de quoi viens- tu m'entre tenir ? Ma Pria* 



MODE R NE. 6t 

ceSè a befoîn de fecours ; J'ai reçu moi-même un 
outrage de l'infolente vieille qui la tient captive : • 
ah ! je feroîs le plus lâche & le plus infcnfible 
de tous les hommes , fî, dans une fîtuation pareil* 
le , je m'occupois d'autre chofe que du foin de 
la retirer des mains de fes ennemis. Retire-toî, 
Cliton; je te le permets: laiflè-moi feul. Sçavez- 
vous bien, Monfieur, répartit Qîton, en rete-* 
liant le cheval de Pharfamon par la bride , fça- 
vez»voùs bien que je crois que vous êtes ma- 
lade? On diroit, par ma foi, que Vous avez le 
tranfport au cerveau ; vous pourriez bien mourir 
fur la Telle au milieu de la campagne. Entrons 
îcî, Monfieur, nous avons l'eftomach vuide; quand 
nous aurons mangé , nous ferons mieux. Eh ! 
encore une fois, laiffe-moi; les malheureux comme 
moi n'ont point affez de goût à la vie pour chercher 
à la prolonger , reprit Pharfamon ; mon amour 
m'occupe ; je fuis éloigné de ma Princeilè. Ah ! 
Cliton , après les bontés qu'elle m'a témoignées 5 
après les dangers où fans doute ces mêmes boni- 
tes l'ont expofée pour moi , peux-tu me con- 
ieiller de prendre du repos? Ne dois-je pas lan- 
guir, me défefpérer ? Mais , Monfieur , répondit 
Cliton , vous languirez bien plus fûrement dans 
]une chambre , que dans un bois où perfonne n'au« 



l u i M i ru ] -j ii i 1 i i ' i Ti if - i • i nr'-'rr i ' n n. JÊitim^ 
^4 X£ Z?OiV qiriCHOTTE 



Jm 



X2. pitié de vous. Encore un coup, Ciitoti^ laif^ 
fe-moiy je le veux , f éprît notte Chevalier ; ou 
va*t-en , ou refte avec moi. Hé bien } Monfieur ^ 
répartit Cliton ^ d'un ton lamentable , privez^-vouS 
aujourd'hui du plaiOr de coucher fous un arbre 
â h belle étoile par compaffion pour le malheu^ 
reux Cliton que Thontieur d'être votte écuyet 
n'empêchera pas d'être frotté tantôt par votfd 
oncle. Si je ne vous ramené ^ qu^aurai*je à lui 
répondre ^ quand il me demandera où vous êtes ? 
iVotre FrincefTe Se la mienne ne feront pas des 
Talfons valables pour lui ; & franchement , il aura 
raifon d'être en colère; car votre Frinceffe n*eft^ 
à vrai dire » qu'une petite coquette qui ne va-» 
loit pas la peine qu'on répandît du fang pour 
elle ». plein feulement une coquille de noix ; peftè 
foit d'elle, & de fa camarade de fille^ietchani't 
ftre ! Nous avions bien la berlue » quand nous 
les avons prifes pour quelque chofe de rare* 
Croyez -moi 9 Monfîeur,les FrincefTes font plus 
çlair-femées à préfent qu'autrefois ; nous aurions 
4e ja peine à en trouver. Le monde a changé d& 
iiiode: il n'y a plus, maintenant que de {Impies 
ComtefTes ou Marquifes , & des Gentilshommes; 
& vous auriez beau jurer que vous êtes Cheva« 
liçr^ & que }e fuis votre écuyer, vous n'en fe^^ 



■g—*— »■■«» 



M O D fi R N E. 6} 

— ^— ■■■■ ■ I ■■ ■ ■■ a 

riez pas moins Pierre Bagnol, neveu de Jeaa 
Bagnol , Seigneur de la Méry ; & moi Colin 
Michard , fîls de Mathurin Michard , votre va* 
let-de- chambre très - humble , &. un peu votre 
parent 9 dit- on, dacôté de votre père. Entrons 
donc , Monfieur , & ne fongeons plus à notre mau- 
dite aventure. Si les Meilleurs de nos Romans 
en avoient eu de pareilles , ils n'auroient, je 
penfe , guères eu le cœur au métien 

A tout ce beau difcours , Pharfamon enfoncé 
dans la rêverie , ne réppndoit pas un feul mot. 
Hé bien! difoit Cliton , vous ne bougea pas; 
vous n'écoutez pas feulement tout ce que je vous 
ai dit de beau & de bon; & fi pourtant notre 
Curé ne préchoit pas mieux; Cliton en vain (c 
tuoit de vouloir faire parler Pharfamon ; il n'était 
plus à lui. Le plaifir de fe trouver la nuit dans la 
campagne ; le titre de Chevalier dont il (è regar^ 
doit revêtu ; Taventure de fa FrincefTe ; fon com^ 
bat ; le fatal congé que lui avoit donné la mère; 
toutes ces chofes s'o£Froient à la fois à fon ima- 
ginatiqn échauffée: elles lui paroiiToient comme, 
autant d'aventures^dSmportance , sKTorties au mé- 
tier de Chevalier. En pareille occafîon , ceux 
qu'il prenoit pour fes modèles auroient été rê- 
veurs & peojSfs, U le deviat fi foxt » qu'il ne fut 



I ■ 



v7 



64. LE DON Quichotte 

tfc— i— **— *■ « Il , 1 ' ■ . . .1 , ■ I. ■ I tmi 

plus queftion dans fa mémoire , m dé Çlîtori , ri i 
de fon oncle. Le château dîfparut à fes yeu?^. 
Clîton le tira d'abord par la manche, ennuyé du 
filcnce obftiné qu*îl gardoît. Mais le Chevalier , 
idîgtie imitateur de fes Maîttes , rfavoit garde d'at- 

' voir une fenfibilité mal placée , qui choquât les 

, règles d'une rêverie cdmme la fiertne. Cliton fel- 
coua la manche éticof e plus fort , mais fans effet. 

. (Alors ce malheureux écuyer , fur qui la craînfe 
déi coupi de bâton qu*il receVroit , s'il ne rame- 
noit fon maître , agîflbit peut-être autant que 
l'afiFeéKon qu'il lui témoîgnoît, çommençoif trè^- 
férieufement à (e défefpérer, ïl rhaudiffoit les 
Romans; leurs héros lui paroiffoient pendable^: 
&, fans refpeâ pour la Princeffe & pour fa confi- 
dente , il les appelloit dans fa colerë , des aven- 
turières împertirientes , à qui il auroît fallu tordfe 
le cou. A l'égard de Meflîeurs les Auteurs, il 
prioit Dieu qu'il en ejtterminât là lïation , Juf- 
qu'au dernier. Que de bon ccfcuf , difoit-îl ''d*un 
ton. de déph , je les mettoîs en preflè , comme 

. on y a mis leurs ouvrages ! Mon cher maître ! s'é- 
crioit*il, après avoir tout excommunié jufqu'a l'en- 
cre des livres, revenez à vous; vous m'ave2 quel- 
quefois témoigné de Tamitié , ne m'abandonne» 

pas dans cette occafion» 

Clitoii 



étal 



IJ ^ . - . ^-..--.l..,!.! . 



M O D E k NE. 6f 

Ok&n ftvoit exhorté foa maître à faire retraite; 
fa voix plaintive ne pouvait percer fes oreilles *' 
PharfaUfton » towd à fes cris , goûtoit eft paix le- 
plaiftr de rêver, fans fçavoir que fon malheureux 
écu jet aurait , aux dépens de fes épaules , à 
tépondre d'une conduite que toutes les Princefles 
du monde Se le métier de Chevalier ne poa« 
Yoiefit exempter de ht cenfure d'un oncle bîfarre^ 
qui ne ve^âer^it fÀ motif de valeur^ ni d'à- 
mour« Qiton alloit peut-être mourir de douleut 
ic de crafiniât y qu^^ 1^ contenance immobile ic 
\i ûlettce de Pharfamon lui fournirent un expc^^ 
di&at qvà le ma d^aff^fe» îl s'avifa de prendre le 
theval de Fkarfamon par la biide , & de faire 
ainfi eôiHrer le Chevalier penfif dans la cour da 
château* Le mouvement du cheval ne tira point 
Pharfamon de fa rêverie. Mais à peine le Héros: 
ic fon coorfîer forent-41s arrêtes dans cette cour ^ 
que la violence de l^inquiétude qui occupoit 
PKarfamon » lui fit , en ces termes & d'une voix 
jhaute , exhaler une partie de fes penfées : belle 
Princetle } hélas 1 dans quels dangers vous ai-je 
iaiffée? peut être mainten^t êtes-vous au pou* 
voir du Prince odieux & barbare qui vous tient 
captive : peut être fdufFrez-vous de fa part des 
emportements dont vous aveî tout à cramdre« 
T^mt XL £ 



■ ^ 



'66 LE DON QUICHOTTE 

«Te vous eàtends i vous m'appjéllez à votre fe^ 
cours ^ hélas ! le nombre de nos enoemis a çon^ 
traint ma valeur à céder; les Dîeuit mêmes, les 
Dieux, toujours pi^oteâeurs dç l'innocence , fem-< 
blentnous avoir abandonnés. J'ai çomt^attu : moq^ 
fara^ a fait voler la mort ; mais ce jbras p'a pu 
vaincre: de fatales portes fe rontpppofées à mon 
pafTage: je vous ai vu difparoitre avec les cruels ^ 
qui vous ont ente vée. Dieux ! privez-n)oi du jour p 
ou rendez-moi Cidatife. 

' ' • • • • 

Après ces mots , que Pharfànion avait pronoii« 
tés d'une voix enrouée , il fe tut. Mais le tranfport 
qui l'agitoit avoit prêté tant de force à fa voix » 
que toute la trifte compagnie qui fe trouvoit dana 
là faile en fut émue. L'oncle fe leva » prit un flam«^ 
beau ; la troupe le fuivit« A la lueur du flam-^ 
beau ,«Cliton reconnut fon maître : il trembla , it , 
en pâlit; il vjoulut avancer , la force lui manqua r 
d'une roa^in mal ailurée , il ôta feulement fon cha^. 
peau de deflus fa tête. L'pncle Se les domeftiques 
le reconnurent. Hélas! s'écria la nourrice du Cbe-, 
valier » ai*je la berlue ? je crois que. voilà Colin 

avec notre jeune. Seigneur : Dieu foit loué » con-. 

...»■. ' ' 

tinua la bonne femme réjouie ; méchante marchan- 

4ife fe retrouve tôt, ou tard; les voilà tous deux 

,■«.'-• ■ ♦ • . • " ■ • 

\enps là, comme champignons. . 



âàfata 



M O D $RN E. Cj 



^ 



A tefta , Phàrf^rmon*, tés bains croifées fur foti 
feftainach i ^é répondit pas ie înot: il avôîtlei 
yciix ou tevés au Giel $ lou fermés ^ & Vimagi^ 
Aott {zns doute être auprès dé quelque tronc d'ar^ 
bre 9 à déplorer délkieufemeht fa trifte dellinéeî 
L'éeuyer mademé , enhardi par les quolibets dd 
fe noarricé, avança pour (kluér la compa|;me. Cbat^ 
que tloineftiquè alla le tâtèr pour le reconnaître^ 
Zie voilà 9 €ifbieht*ils ^ jufqti'âux ^loiàd^ei che^^ 
Veux. A ce& oiots fuccéderent its einbraflèmeàts: 
foyez .les bien venus; mais nous ne Vous atten-^ 
(fions pas^ s'écnoient'-ils. L'oncle fit deflferles em^ 
braiïades^ & demanda àCôIin^ ce que faifoit ibit 
teveu far fon clievaK A-t-il perdu ta parole dàn* 

- _ _ ^ 

foti voyage » dit-H ^ Là-dèiTus , marchant .à luit 
ho ! ho ! s'écria-t-H ,. vous voilà plu^fi^ qu^itVI 
Gendarme , mon ne^eu ; qu<e Ggnifie c^tte poi^ 
Cure? A ces mots prononcés d'un air familii|r^:PJbiaâ> 
Êimon enfin reviôt à lui.t iBai^peu çontetitdeJa. 
manieredont lui parbit fon oncle, dont il act^ndolli 
une réeeptio'â p^s cohvenabte à ce qu'il s'îtfiiar 
ginott être. Seigneur , répon4it*il , PharfamoU 
a des fujets de trîfteffe qui vous Ibnt inôoimiisi 
& quand vous les fçaurez , vous ne lui dfiman* 
derez plus la raifpn de fou fîlence« Tu n'es pai 
ipn^ote bien éveillé» 91911 èis^ répartit Ifoncle^ 

JEij 



«8 LE DON QUICHOTTE 



fVMfl 



f ufteflteot étonné de Tak grave àmt (m noVeu 
prononçolt ces parbki: nous m'avons pcmit ici 
ëe Seigneckr parmi naus^ je ni'appene loo onde ^ 
eu autrement , Monfîeur de la Méry ; & tous ces 
Mef&eursqui font ici, font de bons^Gentiîshom4 
tiies^ tes aaifs £c nos yoifins : defcendsi, ide(cebd$ 
de chevM , & va achever ton rêve au &• ; tu mtf 
parois avoif plus i^efoin de dormir que de man*» 
^%tMxA dormir! Seigtfeur^ repli<iuaPbarramant 
ail ! mes tïiativsurii font trop grands & xsk . dou* 
} kur trop }ufte, pour chercher du re{KM.:CMi^ ' 

parfambieu f tr^e de Seigneur , dit ronde $ fai» 
me à m*ehtMdfd appelUr par mon nân»* 

Là-âèiTus Meffieurs les Gentilshommes , pé!ei« 
inêle avec ks domeftiques, entourèrent leChe-f 
traiter. M. Beghol , lui difoitrl^m y vous nbus av^ 
donné bien de rinquiétude; d^o veoea^vous? Mo A 
cher ehfeiit, vous voità dofie? r^pfeuoitle perd 
i^ûri-icier ; notre, ^itttnse & moi avons bien fait 
des V<G&ux pour votre f^%4 < ^é > là , là, venez vous 
Tflfràrcmr; il èft afifèz «Bird poiH')>0iire un coup* 
Quel labgaige pour un Ckèvatièr qiu*fie colfnoîf^ 
foJt que le ftyîe grahd , & dont !a tété étoît roBfi» j 

plie d'rdéîés tîe malheur î Mes enfa^àfs; i^épondit^ 
B, le zëfe que vous me témôignézv i^éttcl eKCJU^ 
^\tà k maniéré dont votfs me partez : fliab c*eÉ 



M O D E A N E. _. tfp 



cft afle2 , U (îlence voii$ conviendra mïtvac^ Ho ^ 
ho i dit la nourrice , faime à parler quand )e fuis 
tife ; vraoïant , vramantl )$ vous en d^ai biea 
d'autres tantôt. Trêve de cottiplimene^ ^ ^ Ton^ 
cle; defbendeZ) mon neveu -$ nous ferons mieux 
dans la (âlie , où vous nous eoncerex vos raifons^ 
Les moments me font chers , Seigneur, rdpHqua 
Pharfamon ; je ne puis m'arréter; je vo^s laiflo 
Clhoa , qui vous apprendra tout ce que vous avez 
envie <le fçavêir. Oh ! pui(que vous voiià ici , vous 
y reftetes ^ r^ondit la nourrice. Où efi<^il C& 
ton j répondit Toncle , qui ne voyoit que (on ne^* 
veu & CoUn. Vous Pavez devant vot yeu)c , d^ 
Pharfamon ^ en montrant Colin. Quoi 1 répliqua 
l'oncle. Colin Rappelle Cliton , & moi Seigneur I 
Si cela dure , nous ne fçaurons bira-t^t plus qui 
nous (bmmes. Quelle fantaifie as-tu donc d'inven* 
ter ici de ces noms bifcomus ? Je ne fuis point 
Élit à de pareilles converfations , Seigneur, répli« 
qua Pharfamon : le refpeâ que j'ai pour Vous ^ 
m'a fait jufqu*ici fupportet celle-ci ; mëis (buffirèi 
que je ih'éloigne ; des foins plus importants rn^ap^ 
pellent ailleurs. A peine notre illuftre:Ghevaliet 
eut-il prononcé ces paroles , qu'il fe mît en dc-t» 
Voir de fbrtîr : Tonde cria qu'on le retfot. Garre I 
s'écria la nourrice pas un excès de tèlè & ^'iA 



«||É«ftMrilMHM*MriMAi 



70 LE DON quiCHOTTE 

mitié pour fon noumfTon ; je pcurdraî plutôt la vie j^ 
que de fouffrir que ce pauvre ejifant npus çchappe %• 
ireveneZy mon fils, )e fui$ votre nourrice.; c*eOs 
U diable qui vous teote. Dieux ! ç'écria Pharfa^ 
mon, par*tout des obAacIesl Suis«-n(ioi, CIitpn> 
éloignon&^nous de ces lieux » & fuivons notre: de«9 
voir. Belle PrinceiTç » hélas !; paurdoiinç^ tes mo? 
ments que je perds* 

Ah ! Meffieurs y s'écria l'oncle , ç^tn ^ft faxt | 
mon neveu eft devenu fou : des Princefles,. des 
Oitons, des Seigneurs, où em fommes^nousS 
'Grand Dieu ! Ta-t-on enforcélé , ce garçon qui 
Ctoit fi fage? Qu'on le faifiCe, au(C*bien que la. 
firipon de Colin > à qui je veux qu'on donne tes étri^ 
vieres, afin qu'il pousdife ce que tout cela fignî^: 
fie. L'ordre fut exécuté fur Je champ. Les dor» 
sneftiqujes, avec leurs bras nerveux , arrêtent te 
Chevalier ;.il fe, débat entre leurs; mayis: il crte; 
il appelle les Dieux impitoyables ^ pendant que^ 
4'uQ autre côté d'autres don\eftiques arrêtent CUr 
Ion*. A quel fort fuis- je donc réfenré, s'écjioit le 
Chevallier furpris! £t vqus, vile canaille ^ qui ofeç 
in'arreter 5 tremblez dp ce que nia main vous préf. 
paiçe* Ces, paroles fçfoient hérilfer d'étonnemenÇ: 
|es cheveux à tou^ les ^ifi^nts. Déjà Pharlàmoi;^ 
êmx 4«|cep4tt 4e çfeçy^ll , <iuatr^ 4fis plu* for^. 



« 






M O D E R NE. 71 



i*vi 



iValets le portoient comme un paralytique $ la 
nourrice accompagnoit le prifonnier » & Texlior* 
toit à ne point être rebelle. Cliton fuivoit par dei<« 
dere ; & comme ta folie du maître fefoit peniêr que 
le valet n'étoitpas plusfage 5 on le tetroitprefque ett 
pareille attitude Je penfe» difoit l'up, que tu en dipas 
de belles ! Je dirai plus que je ne fçais , poiirvtt 
qu'on m'épargne les étrivieres, répondoit le trifte 
éicuyer. On porta nos deux apprentifs aventuriers 
dans la falle « & Ton en ferma la porte. Phar(à^ 
jnqn fut placé dans un fauteuil. Dès qu'il fut a^. 
fis , il )ettit fes regards fur toute l'ailèmblée. Il 
fembloit frappé d'étonnement ; le plus fort de & 
rêverie étoit pâifé ; un excès de douleur l'avoit 
diffipée« £h bien ! mon ^fils, vous reconnoiiTês-' 
.vous, dit la nourrice? voyex-vous votre oncle? 
jCes mots rendirent entièrement la raifon au ne** 
.veu; il foupira plus de la perte de fon extravagance 
que de chagrin d'y être tombé : toutes ces idées le 
quittèrent dans îinftaht. Cidalifé tiè lui parut plus 
une Princeilè ; fa folie fe réduifit à la regarder feû- 
lement comme le fujet le plus digne de l'atten- 
tion d'un hpmme qui fçauroit comme lui le pvis^ 
4Nin çcçur noble & tendre, Sqn fiyle & fa mzr 
mère lui revinrent dans l'éfprit : l'efpece de ien^ 
fireife qu'elle lui aVoit mâyquée', le çharmoit cik% 



^m 



72 LE DON QUICHOTTE 

«dore; & quoîqu*il en féparât tes id&s et Priit« 

^€»ffe & de Chevalier» il avouoit en hii-méiite 

iftt'elle méritott bien qu'on fît en fa faveur tout ce 

«que les tendres & raillants Héros des Roinansi 

revotent fait pour leurs PrinceiTes : il joignit à cela 

la manière dont il Tavoit connue ; cette fimpa* 

ithie d'humeurs 9 cette conformité de grandeur 

'dans leurs fentiments : le titre de Chevalier doitt 

.elle l'avoit honore , le fLattoit encore ; mais il n*"^ 

toit plus au pouvoir de fon efprit de le rega^Nlér 

comme réeU Cette troupe de (jentibKoâïmes fés 

; Vaifios 9 ces domeftiques 5 fou oncle ^ leur msH 

.«fiiere de paHer triviale ; tout cela avoit fait cet 

:fer le chaii;ne; il foupirok de n'être p^ce quil 

.fouhaitott d'être; il reconnoiilbît 111tu£on où IV 

.Yoit}etté la noble imitation de ces fiimettx amants : 

.ic^ fans perdre le goat pour ce qu'ib avoseât fait 3^ 

il fe défabufoit de la reiîEbmbiahcc qu'il crOyott 

.avoir ivec eux* 

La honte fuivit fes réflexions ; Il baifia tes yt\xt l 

•les releva fur fon oncle 5 &'ies rebaifSi entôre: 

■ 

un foupir accompagna ce^ marquée 4e ctMl&iion ;: 
& quand il eut afles fait le hontè^ , fl )etta fès 
yeux fur Cliton , qui de £311 côte le tW^tak pi« 
toyablement 9& aveciià air<fuiexpiiii3a^itlâctlâi^ 
iquc lui infpiroit Tifliie ^'uM f^inêilà ai9^rti% Ctt* 



MODERNE. 7j 

ton , lui dîc-U , que me veut-on ? & pourquoi tant 
de monde ? Hélas ! Monfieur , que voulez-vous ? 
répondit-il. Monfieur votre oncle croît que vous 
^t^s fou , & Ton dit auffi que refprit m^a tour* 
né : cependant , Dieu fçache la vérité , fî vous 
n'êtes pas raifennable » ce n'eft pas ma faute : mais; 
pouf moi y c*eft à tort que Ton m'accufe. 

Alors » Pharfàmon fe tournant du 'côté de fou 
oncle : Quoi, mon oncle ! s*écria-t-il , vous mfc 
prenez pour un fou ? Ouï , mon neveu , répartît 
fonde , je vous ai pris pour ce que vous êtes» 
Quelles font ces afiàires de conféquence qui vous 
demandoient ailleurs } Que flgnifie cette apoftro* 
phe à votre Prînceflè? Vous nous changiez no? 
noms à tous tant que nous fommes : eft-ce rêve- 
rie de maladie , ou bien pure folie ? Je veux fça- 
voir le noeud de tout» auflî-bien que la raifon de 
votre abfence , & je trouverai moyen de faire dire 
îa vérité à Colin , fi vous ne la dites pas. Oh I 
•patdî , je n'ai pas fait ferment d'être dîfcret, ré- 
partit Colin ; j'aime mieux tout dire» que de fouf* 
frir feulement la moindre chiquenaude : il n*y a 
que les étrivieres que vous m'avez promifes qui 
m'inqufttent , & je parlerois bien de meilleur 
t:aur , fi j'âvois f efprît tranquille. Eh ! mon bon 
Monfieur ^ à quoi bon me donner les étrivieres , 



^P— ^'^■*'— — Il I I I I • I I ■ ' I ■ Il ■ I 1 1 t I ^mmÊ^ammm 

74 LE poif QUICHOTTE 

^ III . . I i m i . . I. ■ ■ I — — — ^ 

£ )e parle bi^n fans cela ? Ils m'écorcheront , fis 
& vous n'en ferez pas plus fçàvant. Pendant que 
Colin faifoit ce difcours , Pharfamon , qui no ^ 
pou voit iniagîner (ans. rougir que (on oncle fçau^ 
jroit toutes fes folies , regardant fon indigne écuyec 
4'un air qui tenoit encore de la fierté rcmianef-^ 
que 9 lui dit , quand il eut fini : Quels font dono 
les grands fecrets que tu veux révéler? Oh ! Mon* 
fieur , je fçais bien que ma (incérité vous déplaira^ 
dit Colin : mais mettez- vous à ma place; ne f^-» 
xois-je pas un grand fou de me laiiler frotter avec 
patience » plutôt que d'avouer que ce font deux 
guenippes de Princeffe & de femnie^-de- chambre- 
qui nouç avoient enforcelés , voqç & moi? Voyez 
le beau feçrçt, pour le garder aux dépens de 
m^ épaules l Après tout, MonÇeur, c'eft ua 
bonheur que la guenon de mère nous ait fait paC- 
fer la porte ; nous ferions encore au pouvoir de 
ces deux fojFcieres-là*,., Arrête infolent, & ne 
continue pas devant moi ^ dit Pharfamon j que la 
franchife des termes de Cliton penfa re)etter dan$^ 
toute fon extravagance; tu peux rendre grâces à 
ceux qui font icij^ de ma patience ; fans eux j Je t'ap- 
prendrois le refpeâ que tu dois à la plus n^oble » 
& à la plus adorable de toutes les Demoifelle^ 
Phai:(^mQn prononça ce$ termes d'un air X^wà^ 



MODERNE. jf. 

ifU. A quelque çhofe près , fon courroux pou voit 
parier avec celui d'un antique Chevalier le plus 
brave.. Il fçavoit avec quelle févérité ces Héros 
punifToient autrefois les injures que Ton fefoit k 
leurs Princeflès; ôç, quoiqu'il fçût bien qu'il tfér» 
toit plu$ Chevalier y la grandeur, de l'infulte que 
Cliton fefoit à fa maitrefle , avoit , pour Tinf- 
tant 9 fuppléé à l'idée de Chevalerie qui Tavoic 
quitté. Clitoq n^ofa plus répondre , & Pharfamon 
s'adreilànt ^ fon qnçle : Je fuis , dit*il » accable 
de laffitude ; fouffre? que je me retire dans ma 
chambre ; Tinfolent de qui vous voulez tout apv^ 
prendre 9 en aura plus de liberté de parler ; & fi 
je l'écoutois. , je ne répondrois pa$ de la lui laif- 
(er,^ Allez , mon neveu , répartit Toncle , ces Mef^ 
fieurs VQUS le permettent, 8ç moi au(U : couchez^ 
.vous ; votre tête a plus befoin de repos que vou$ 
pe penfez. Pharfamoji . ne daigna rien répartir à 
ces dernières paroles ; il quitta brufquement la 
compagnie , d'un air qui tenoit du grand & du 
mélancolique r & s'en-alla s'enfermer dans fa cham- 
bre , pour rêver à tout ce qui venoît de lui arr 
^iver, Çlîton r^fta dans la falle , avec le refte de 
Vaffemblée. I^e courroux de Pharfamon lui avoit 
6té le graqd enaprcffement qu'il avoit de parler* 
5Jua9d Pharfemon fut. forti, l'oncle & les Geqr 



7« LE DON QUICHOTTE 

■ ■ ■ 

tilshommes fes volfîns > eurent entr*eux ^ pendant 
quelques moments » une efpece de converfatioQ 
muette : ils hauflbient les épaules ; ils croifoient 
\ts bras. Un , que veut dire tout ceci ? quelle étrange 
ehofe ! & de pareilles exclamations étbient les feuls 
mots dont ils accompagnoîent les fignes muets de 
leur étonnement. Les domefUques , qui étoient 
aufli reftés dans la falle , fefoient entr^eux à^peu^ 
près la même cHofe , avec la différence que leuri 
geftes étoient un peu plus grands. La nourrice » 
fur- tout 9 le voit les mains au ciel de toute fa force » 
& fembloit , en cette pofture » lui demander rai* 
fon de Taliénation d'efprit de Pharfamon. ISon marî 
frappoit fes mains l*une contre Tautre , en jettant 
les yeux fur Toncle & fur les Gentilshommes, pour 
fe faire remarquer, & pour ne pas perdre le mé- 
rite de fa douleur. Les derniers de la gent do^^ 
meftique , moins en droit de (ignaler leur chagriA 
avec 'liberté, fe contentoient d*exprimer par leur 
trifte pofture , combien ils étoient touchés dtl 
malheur qui fefoit gémir tout le monde. Colin , 
prefque au milieu des deux Bandés, les regardait 
triftement Tun après Taiïtre : on eût dit que c'étoît 
un criminel au milieu de fes Juges. 

Cependant , voyant que perfonne ne lui parloît ; 
Il conçut ^ malgré fa peur ^ une réfalution digne 



n 



moderne: 77 



de l'écuyet d'un illuftre Chevalier \ je veux dir^ 
qu'il fut capable de méditer retraite. La hardielTe 
de fa réfolution ne l'empêcha pas de prendre le$ 
snefures les plus fages , pour pouvoir s'échap|iec 
iurtivemeitt. Il regarda pour une dernière fob 
ks affiftants ; & jugeant que leur affllâion étoit 
au degré oà il falloît qu'elle fut pour leur âtec 
Fufage à^% yeux » il traîiSa (es pas les ui» après 
les autres. A chaque fois qu'il recommençott à 
marcher 9 il failoit qu'il s'armit d'un nouv«aa 
courage : le nnomdre lirait pouvoit réveiller la 
bande ; & fon deflêin découvert feroit juger que 
les rai/bns qui le lui avoient fait entreprendre, 
étoient bien coafidérablès* 

D^à f avifé Qiton avoit franchi les deux tier$ 
du danger; déjà cet infortuné / que foo coora^» 
& £i prudence guidoient y mais que le Cid no 
&voriibtt pas, atrivoit au feùil de. la porte; mi 
&ttt enfin alloit le tirer d'afi&irb » lorfqu'une malW 
keufeufe prévo)rance te perdit. Avant de faire oo 
dernier faut » il voulut encore une fois .cbnfultec 
ta mine des affîbnts^ Héla^l il n'y vit rien de 
fiÉineftè p^ot kiî ; tout étoit tranquille^ Mai$ comme 
*û étoit près de^la. porte ^ & qu'il voulut faatee 
dans le moment qu'il avoit la tête tournée du 
ttèté4ela^om{>àgnie^ cette tite» cette, todifcrett^ 



tttriMWNMiÉiÉAMMHlMÉiMiÉMlÉliliMÉIJiÉill^^ 

•78 LE DON QUICHOTTE 



tête, alla juftement fô cogtier contre la porte. . 

Cllton fit un cri, & tombai Ce cri de lé bruié 
(du toup , portèrent le réveil & Tallarme jufquei 
dans le cœur àes affiftants afToupis de douleiuf ï 
tout le ^ inonde k tourne ; quel fpeâatle ! Clitoit 
étendu au pied de la porte ^ fe$ cheveux pleinsl 
de fangt A cette horreur fe joignent encore les 
cris perçans du blefle. t^hacun avance; les Gen-^ 
tilshommes , Tonele , les domeftiques fe mêlent^ 
& ne font plus qu'un. La pitoyable, nourrice ^ 
gagée par droit d'ancienneté pour fe rendre la plus 
nécefTaire de la maifon , fe baiflè pour le relever ^ 
en ordonnant qu'on lui aide* A fes ordres , vingt 
bras relèvent Cliton & le mettent fur fes jambesj 
Ctiton , qui n'avoir jamais vu fon fang fortiif d'un 
endroit fi dangereux , témoignoit par fes cris , d& 
par les grimaces les plus défèfpérées , combien jl 
le croyoit près de la mort. Il s'agitoit entre leH 
bras de ceux q[ui le tenoient , avec une violencer 
qui marquoit le regret qu'il avoit de fortir fi^oi 
de la vie. Son agitation & fes* cria furent,^ msiii 
heureûfement pour, lui , interprétés d'une autrd 
jnaniere. La nourrice » qui , d'un mouchoir & d^ 
fon tablier , avoit déjà eifuyé le^ fang qui lui. coiTr 
loit fur le vifage , prit les mouvements convulfifs 

de QitoD^ pour des accès de foUç» Hé vite lfa# 





MODERNE. 


79 



yàtt ! cria»t-£lle à d'autres domeftiques , qu'on aille 
chercher d&^ cordes tne lâchez poiat, vous autres; 
apparemment que ce malheureux garçon s'eft 
voulu tuer : s'il s'échappoit , il (b }etteroit fur nous«^ 

A ces mets » que Colin entendit , il fe débattk 
encore avec plus de violence qu'il n'avoit fait \ 
îene fuis, crioit-il^ ni fou nipoifédé du diabie« 
Tenez bien! tenez-bien! r^partoit U nourrice , 
il vous^ battroit comme plâtre. Que ne puis-jo 
C'attrapper , maudite femelle , s'écrioit Colin ? 

Pendant ce débat , les Gentilshommes yoiiiri» 
& l'oncle entouroient ce pauvre garçon , & ta--. 
choient 9 a force de douceur ^ de calmer la ité^ 
Délie dont on lecroyoit atteint : ce ne fera rien » 
mon fils 9 lui difoitl'un^ en le touchant de la stiai» 
fur l'épaule » avec cet air de care.fTe dont ufe un 
écuyer , quand il flatte un cheval fougueux* 
CoUn •' à tous leurs beaux difcours • furieux dct^ 
voir (on fahg couler , ne répondit que par des 
çris^, qui pouvoient paffer pour hûrlemens ; fa 
figuré avoit quelque chofe d'affreux & de rifible 
tout enfemble ; on eût dit que chaque trait d$ 
fpn, vifage avoit fa grimace ; & comme naturel- 
lement il ctoit laid & d'une laideur comique 5 
jamais mafque, quelque bifàrre qu'on eûtpul'in- 
Sfenter^ n'eut offert aux y^ux rîeia de plus hideux 



H ■ '■ I W lll— M il ■!■ » I III I I I ^H— < 

80 LE DON qzriCHOTTE 



met 



|6 de plusextnfcordbaire. Il avoit déjà fatigué ceuat 
qui le tenoient.» qiundles perfides meflagergque la 
notUTice avoit dépêchés pour aller chercher des 
cordes 9 arrivèrent ^ Tun avec uoe vieille corda 
de puits de dix aunes » Tautre avec un rouleau de 
petites ficelles. A Tafpèâ de ces nûnîft^s db 
mauvais préfage^ que Cliton regardoit comme fes 
bourreaux t Tes cris , fes hurlements , fes contor^ 
fions recomoiencereot, mais avec tant de fureur 
qu'il y eut alors e^eâivement lieu de penfer qu'il 
avoit perdu Feiprit. La pe{te vous étouffe tous ! 
£ vous ne me laiflèz rendre Pâme 5 les pieds fc 
les mains libres « s'écriait-iL Mab ea vais îl fa^ 
(iguoit r^ poitrine à cricr^ Tméxorable charité de 
la n^uirriée la rendoit fourde i toutes les pfad^^e«r * 

On fut quelque temps à confolter avèclaquelle 
'i^es deux cprdes oa devoit le lier^ Les dome£» 
tiques opHioient qù'atitendu la iuireur de Cofin ; 
il faHoit (ê fervîr de la. corde de puits ^ iOdmintf 
de la plus forte; mais Tondb &. les Qeacils^ 
> hommes jugèrent que* la ficelle valiût mieux i 
d'autant plus que l'autre pourrait le bleflèr. La 
nourrice acquiefça; on coupe la ficeUe y on la met 
en double. A l'afpeâ de ces triftes prépacatifs ^ 
Colin fit un deirniec efibcit pour échapper aux cor- 
des s après quoi les im^s l'abandonfierent : il ni 

remua 



MODERNE* St 



n«MMh*Ma«M*rfB 



r^mua prefque plu$. Côuk qui tenoi^t la cotés, 
^procherent ^ pendant que les auties préfenterent 
lés pieds de Colin : quelques légers fecoueoientJ 
furent les feuU obftactes iqae fon cœur put encore 
apporter à Tinfulte qu'on lui fisfolt^ Mais dé)à let 
pieds fo^t liés : ônlui prend les mainJi elte étoienC 
trop fôibles pouf venger Tafiront qu'on leur £tm 
foit. Colin y en baiffant la tête fur les bras ii^ 
ceux qui le lioiént ^ n'a plus pour défeniè que 
Tulage de fes dents; il s'en fert, mais avec tant 
de courage, qu'on put dire de lui qu'il ne fut: 
Jamais plus redoutable que dans (a défaite. Le 
malheureux mordu fait un cri^ & donne fur là 
tête de l'écuyer un coup de poing vigoureux pouiî 
'. l'obliger à quitter prife ; mais la bleifure eft faite-^ 
& Cliton vengé. 

Lotfqu'on eut achevé de le lier, onfofigea à^ 
ajréter fon (àng qui couloit toujours. Pour Tétan* 
cher plus aifêment , on étendit Colin fur une longues 
table: il ouvroit de grands yeUx» où la fatigue j. 
Pépuifement , & la douteur étoient peints. La nour^ 
rice s^arme de Ut cizeaux , & coupe les cheveux* 
de l'écuyer , pour fçavoir fi la plaie ell grande^ ' 
Un des Gentilshommes , expert , difott*-il , à }uger 
d'une bleiTure, après avoir àffuré qUe ce n'étoît 
tien 9 & l'avoît fait la¥«r^ ocdonnet qu'oa y 9p> 
Tome XL F^ 



m 

82 LE DON QUICHOTTE 



pfiqoe une fiatte d^empl&tre. On exécute ce qu'il 
dit ; ft » k remède. af^U^ué > on bae4e la tête a 
Colin 9 qui » pour toute teconooiCaïK^ji ne le^ 
afsoftraphe qu'avec de« io^récattom t^mUe^i» 
9c prie Satan de leur tordre k qQU« Quand C<t tête 
ftit bandée 9 Ift nourrice charge trois ou quatre 
domeftiques du foin, de VaU^r porter fur un fit^; 
m attendant que Taocès de fa folie fe paflât. Ces 
domeftiques remportèrent dapa une cha^mbre ^ oà. 
4uetqu*tta dVux refiai pour yéijl.eç à ce qu'il; 
£eroir« 

L'oncle de Pharlamon > pénétra d& Tégarenifatt 
'de fon neveu » congédia fes voÂGnsi , & fut ayeei 
b nourrice dans k chambre du Chevalier, l^s 1% 
Couvèrent couché (ur foA Ulî» &: dormanê d'uil{ 
profond fommeil: la fatigue & h, ^Okude à% 
corps Tavoient emporte (ur ta doMCeuiç de rêver. 
Bs ne jugèrent point à propos de le réveiller « 
«fpérant que le fommeil. cahneroit. les vapeurs du^ 
cerveau , dont il étoit malade^ Ik (brtireat toust 
d'eux» & l'eo&rmerent dana fa chambre. Il étoifi! 
iRi^d » lesdomeftique&fç retirèrent» &toutlempnda 
fè coucha. 

Le leQdemaia, Toncle fe leva allez ftatia» tû 
At appeller la nourrice. Il voulut, d'abocd allei» 
îfV^il^etf (boi neveu j. mais: ellâ klcofifeiUa. de, vois 



v»? 



jg^ii0i«fSmeimmâmfim^^ 



m^m 



. M O £> £ R ^£^ 8i 

]|upâira¥ànt ea qud état ^toit Colin , aâa qxi'oQ 
pftt' apprendre de Iih k vérité de tout ^ ea ca& qa^ 
Ton bcHirfetis loï fût tevemi. Ce q^ui fut confeiU^ 
iâtfaàu ïh Voat tous deux trouver Colin, qui^ 
tnalgré fes menottes > in'avoil pas laiflfé .que df 
f;éder' aux d^u^ charmes de Morg^hée* On Tavoit 
loog-temps g^rdé à vue; maïs le profond fommei^ 
qui l'avait gs^rié^ a voit fait juget à celui qu^oo 
)|v0Îf 0^% à Qà g^rde , c^'iL iecoit inutile d& 1^ 
veiller davantage^ 

Quand l'oncle* & Ià âou^tice entrèrent dans bf 
dskambie , notre écuyer garroté dormolt encc^re# 
Au. btuk qu'ils. ficeftt en entrant^ il ^'éveilla conup 
jEBe^ en furiàut ^ & cria t que voulez- vous î Aprà$ 
tes mots i oubliant qaHl étoil: lié ^ il voulut tiret 
fes rideâiax i mais la ficelle qui le retint ^ le Et 
ire Souvenir ' q^u^it n'avoit que la liberté d»la lauf 
^ue. ifZ nourrice fot la piremiere qui parut aux 
yent de Colin» tl ne put ht voir fans fe fecrtit 
no ttiQiiwniene de rancuM 5 qu^il témoigna pat 
^i^'ût&tsi que veAez^vous faireîçi « Madame- î^exf- 
CQmotfâiée ? Vous qui sn^sives fi bien &it lier, 
?Vet|iek«voQf jiour me changer de corde? N'appr^a^ 
idie pas>» v-ois-ttik ! cair je te mordrai pour toutes 
fer puèes qdl ni'otkt inc^i)» ce^te nuit ^ fans qi^ 
fûdt i^a me. gcattet:}. )k ÀiAblfi^ lâorbleu t ^vko 

Fij 



«4 LE DON QUICHOTTE 



les chiennes ont deviné que }e n*avois plus àê 
mains pour me défendre. Non , mon fils , répar-^ 
tit la nourrice ; je ne viens te faire aucoâ mal; 
6i tu fçavois combieâ tu étois fou hier , tu ûié 
iremercîerois de t'avoir mis hors d*état de te nuire* 
Vous en avez nienti » dit Colin ; je ne fus jamais 
JTou ; & depuis Adam jufqu^à moi , je gagerois Isl 
première foupe que je mangerai , que y dans no^i^ 
tre famille 9 il ne nous eft pas tourné It moindre 
, f^ervelle. Eh ! mon fils » tout doucement , reprit 
ta nourrice; le bruit que tu fais t'étourdira; tu 
retomberois peut«étr« dans ta folie. A peine eut^ 
die prononcé ces mots, que Tonde , qui avotC 
entendu la converfatîon , parut pour arrêter la co^ 
iere de Colin. Bon jour, Monfieur, luiditColiii 
en le ^4>yant ; car j'ai appris au prône qu'il falloic 
rendr^e bien pour le mal. Eh bien ! Colin , ré« 
pondit l'oncle , comment te portes tu aujoui> 
td'hui? Ma foi , Monfieur , répartit-il, grâces à vos 
ordres , .je me porterôis fort mal , n'étoit le lit 
qui me foutîent. Eh bien ! dit l'oncle , je vais or- 
donner qu'on te détache, pourvu que tu m'avoues 
où vous avez été mon neveu tt toi, ^ par quel 
hafard refprit vous àvoit tourné à tous deux. A 
ces mots , Colin , qui ne pouvoii d'abord Viaia- 
finer qu'il fût .efieâivement dev^ufoo^ 



^ ^ 






MODERNE. Zs 

w— ^ ^^ j ^ 

tilença férleufement à douter de ce qui en étoit : 
MoDfîeur , dit41 en regardant Toncle d'un air àm 
confiance , mettez la main à la confcience » & 
parlez-moi comme à confe/Te. £ft-il vrai que je 
ii*étois pas fage hier au foir ? non , fans doute ^ 
Colin 9 répondit Tonde , puifqu'on fut obligé de 
te lier 9 parce que tu t*étois cafTé la tête : mais 
pendant que tu jouis de ton bon-fens , hâte*toî 
de me conter votre hiftolre. Attendez , attendez 
un inftant , dit Colin ; je ferols bien-aife de fça« 
Voir à quoi m*en tenir : diantre ! ceci eft de confé* 
quence} & s'il eil vrai que j'étois fou hier^ af» 
lurément, Monfîeur , je le fuis encore : car il me 
femble 9 à moi, que je n'étois hier pas plus fou 
que je le fuis aujourd'hui , à quelques jurements 
près que je lâchai contre notre nourrice; là, de 
bonne 'foi, dites, Tefprit m'avoit>iI tourné? Tu 
dois m'en croire , répartit l'oncle : mais ne t'em*- 
barraife plus de cela; & puifque te voilà plus 
fage, dis-moi ce que vous étieiz devenus? Je fuis 
plus fage ! ma foi , je n'en fçais rien , répondil: 
Colin; je ne voudrols pas m'y fier : vous vous 
imaginez que le bon^fens m'eft revenu ; mais ne 
vous trompez-vous pas? Sois tranquille tàdeflus^ 
dit l'oncle ; & pour te prouver que je te croîs 

iiêûn d'efprit^ nous allons fur le champ te mettre 

F»«* 
11] 



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. » - * • 


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I£ nON Q^iriÇHOTTE 


— ^ * - 



en liberté. Non pas , $*il vous plaît, dît Colifi -âVéo 

pi ccîpîtatÎQn , & en, retirant fes maips'i fi favoîsi 
• ' . . ■ • ^ 

feu que. Tefcrît jiiavoit toiirnç , lé n^iirbîs pa$ 

été fi fâché qu*on ine liât; fe-fl falloît pîen quo 
Je fufTç fou , jiuirque je né m'en, fiiîs paslaî^perçu ; 
ïn.^is lalfTez moi ma ficelle , pUifque \% vôîlà ; il 
tie faut qu'un malheur : G falloir ^êHevèr de me 
brîfer la tête ^ ce feroît bien pis que d*êtrê mordji 
3es puces* Je trouvç à prbpo.5 4© paîTer 1^ jour- 
née dans cjpt état^^ pendant lequel tembs vous mQ 
ferez garder pour fçavoîr fi ma foUç revient ; car'j^ 
pour moi, je n'y connoîtroîs riçn. Or çâ> qu^i 
voulez-vpus maintenant? i?râmet$-tu , ^t rônclè 1 
ide m'avo.uer la viçrîté ? Ouï , mon bon Mbnïîeur , 
xépopdiï ÇoKn 5 f en |ure par mon pauvre ^rpiît; 
que )*aî peut-être perdu pojur toujours ^» tf ^ùft 
)e prie Dieu de me rendre , ou le bon S^nt Knn 
toîne de Pade' qui fait tout retrouver; VQUS n'^-i 
vez qu*à m'interroger article par article, & vou» 
verre?; que jç parlerai çpmmç £ je liffiis ^% ïm 

livre. 

- • ■ ■ ■ \ 

t\ • - • . •• r • • 

Dis- moi donc ^ répartît l^>ncle, par quelle r%\r 
fon vouç fortîtes d'ici fi matin? quel liit yotfe^ 
'(dêflèîn, ce que vous allrçz feire, & ce. que voua; 
fîtes? Tout doucement, dît Colin, enfilons lib 

* * à 



M O b £ R i^ £. 87 



Hefçaîs dija plus ce quévoirs medematuiez :hà! 
•par ma foî , ce fercrît bien pis ,{î jVloîs aaflî perdre 
là mértioire ; recomiïiencefe rmaîs boti , m*y voîlî. 
Vous voulez fçkvoir pourquoi nous fortîmeî d'ici 
ïîmatîn, Monfît^urPhiratnon&tnoi. Quévtux-tà 
dire avec ton Pharfamon , s*écrià KoncleîDe qûtl 

* 

animal parles-tu là? De votre neveu, dit Colin J 
'qui fera vraiment un bien joli garçon , quand il zntk 
retrouvé Ton bon-feni auffi i mais chat ! nefefon* 
•tquHm pas' Tuh après Vautre. H s^appelle PharFa»- 
mon : c'eft uh nom qu*oti ne doit pas lut pïàîn*- 
dre ; car je vous affure qu'il l*a bîen mérité, àtfflî- 
bien que faî mérité celùî que je porte , qui ëft 
Cliton, & qui m*a été confirmé d*un bon fouf* 
tkt & demâlhis côiips-dè-pîed par devant & par- 
derriere i mais feVenons à nos moutons. 

• Afin que vaut foyfet pteîhetoertt îfîftruit, H 
faut vouis ébnter Phiftoîre de plus de dix lîeueî 
çlus'loiil ^uô vbUs ne pèhfe2. Mais, à ptopos. 
Il me vient' dé reflTouvehît que Vous m*avie2 hîèt 
promis leS étrivîerés ; je ne puis en confcieîicé 
fîeti dire que vous ne m*ayei promis à prëfeht, 
q je vous ne ftie tiendrez pas votfë prôftiefle. Eh ! 
bietî , dit Tonde , je te le profhets. Oh ! Vil vdui , 
plaît , jurez-en , répartit Collfa» 

• L^ontle , impatient d*appreadté Thlftolte dottt 

F it 



9% lE DON qUJCffOTTE 



PWWIV^rWVW'W'^P****''***'*^""''*^^^**""*^^^^^*^^"*'**'^ 



r^mm^mmmmmmimr*' 



il VagiiToit , eut prefquç envie de faire donner ^ 
Colin les étrivieres promifes , pour Tobliger ^ 
parler f^s tant dei préambules i mais il fe retint 
-par ménagement pour fon efprit ; il aima donc 
liiiîeu:^ en palier par le jurement qu'exigeoit Co^* 
lint Apr'ès çett^ fûretç : vous allev tout appren* 
4re , dit-il ; 9c , ps^r pareiithçfe ,^ il faut abfolu.- 
2nent quç refprit me revienne, puifque je prend^ 
fi bien mes mefures^ Vous fçau^ez dQnc, Mon^ 
feur ,&, comme dit l'autre;, vous le fçaurez ^ 
j^irce que je vous Tappi^endr^ii ^ vous fçaure:^ donc 
tout ce que je fçais* £h morbleu ! dis-moi donc 
cç tjue tu fçaist C*eft mw defleîn., répartît Cof. 
Kn; m^is savant que de commencerai il eft bon^ 
moi ^ que je fçache de quelle manière vous voui* 
lez que j'^ppçlle Monfîçur votre oevw ; le nom- 
Oierair je Pharfemon , ou bien Bagpol ? çhoiGiTcz, 
Pelle foit de ton impertinence f répartit l'oncle } 
lippelle-le comme tu voudrais. , ^ apprends-moî 
ce que je veux fç^^voir. Cela étant ^^ reprit Colin ^ 

Je cont]nuer?ii à le nommer Pharfi^monj comme 
auffi vQfu^ aure^ 1? bonté de me permettre que je 
w'^ppelle^Uton* CHton 8^ Pharfamon ; voilà pre^ 
mierement ce dont il s'agit, Je commence fort 
i mMmpatienter, répartit Tonçles 9uras*tu hien^ 

lét fini? Otti^dè» dît Colin ^^ quand je kxdi au 



MODERNE. 8^ 

^i— — — ^" I ■ »i I ■ 1 1 1 II III I I— ——————— > 

bout^ il n*y aura plus rien : mais ne m'interrom-s 
pez plus. A propos, vous allez vous fâcher en- 
core. Que te faut-il? parle , dit Tonde. Ma ficelle 
in*ennuie, reprit-il; je ne fçaurois parler que je 
ne remue les mains & les jambes tout à mon aiie 
le auifi-bien je ne rifquerai rien en me fefant dé^, 
lier; car en cas d'accident ^ vous mefervirezde 
farde- fou» 

Après ces mots » Colin préfenta fes pieds éç 
fes mains à la nourrice , qui les délia fur le champ* 
Ah ! s*écria-t*il , en s'étendant^ que vous me faites 
adfe ! j'ai plus de plaifir que quand ma mère, m'a 
mis au monde ; c'eft une belle invention que les 
pieds ^ les mains ; j'aimerois mieux mourir quç 
[de les perdre. Maintenant que tu es libre , con^ 
tinue ton hiftoire , dit l'oncle. Ceft bien dit , rê^ 
partit Colin ; où en étois-je ? j'ai perdu le £1 de 
mon difcours en retrouvant mes jambes : mais je 
n'ai plus qu'à courir après ; revenons encore une 
fpis , & fefons notre chemin. J'en étols . • , . fi j'en 
i|5tois à déjeûner 9 je n'aurois pas tant de peine à 
me refibuvenir où j'en ferois. Ce que fen dis:^ 
là » Monfieur , n'eft qu'en paflànt : mais il me fem« 
ble qye l'appétit me vient avec les mains & les 
jambes; je mangerois d'aulfî bon cœur, que je 
;n'étçn^s : par charité^ nourrice 5 faites-mpi do»^ 



mmÊÊÊÊÊÊÊmÊtÊÊÊiméiÊ ÊÊmÊtÊÊÊÊÊÊÊÊÊm HÊmÊÊmÊÊÊÊÊmÊmÊÊÊÊÊÊmÊÈmitaÊÊmk 

LE DON OVICHOTTE 



*ner aU moins du pain avec du vïn ; .je m*en vaFs 
^gager que mon efprît reviendra ïe grand galop : 
ç*eft le nioîns qui puîflè tn'arrîver, puîfque le 
pain trempé dans du vin fait bien parler les per- 
roquets* 

' A ce dîfcours , îoncle voulut férîeufement îb 
fâcher : maïs la noutrîce lui fit Cgne de patien- 
ter, &appellaun domeftîque pour qu*on appor-^ 
tat a déjeûner à Colin, Un .moment après , ce 
'âomeftiqîie afrîvà avec une bouteille & un grôS 
Snofceaa de paîn. Colin, en le voyant ,treflailîît 
de jôîe, Ce' malheureux écuyer, avec la fî|tt- 
guante "aventure du. Foir , s'êtoît encore couche 
fans fouper ; îl prît le pain quSorn lui donna , man^ 
jçeà Si but avec tant d'aviditS, qu*on eût dit qu^îl 
eut Touhaîté de pouvoir faire les deux à la fois« 
touê foît Dîeuî dîfoit-il ; quand îl ote d*unco^ 
té, îl rend de Tautre : je mour^ois de chagrin d*a- 
Voir perdu refprît,, fi je rfavois fi bon appétit. Ii^ 
peu de iftbts que CoJîu pronohçôît en n^àngeant j^ 
fié lui retranchoit pas une. bouchée > îl alla fi bon 
tram, qu'en un demi quart'-d^heure , fl eut achev§ 
ce que la nourrîce lui avoîtfaît apporter ;& s'efe* 
fuyant )a bouche .avec la manche de fa chemife i 
voyons maintenant, dit-îl,'de quoi il eft queftion^ 

|iê me lens plus frais i^u'uli «uf ^ui vie;it d*ctr«} 



M O D E R tf E, 91 

pondu* Or çà , Monfieur , voa^ n'av^ft i^vtk m'ish 

lerroger ; |e répondrai comme Ufi clerc. 

^. Dis-moi donc ce que vous «devîntes » quatWl 

vous ^>nîtes fi matin d'ici ^ RemontoDs de qu^^ 

ques marches pias haut » r^arrit Colin* 

: N'axnez vous jamais lu de ces beao:t romans ^ oà 

fou voit d^ Chevaliers qui trouvent des Prinf- 

<x£jes dans unliois » ou bien ronflantes dans quel* 

^le pavillon où les Chevalkns font tout furpiis 

de les rencontrer ^ Le Chevalier qui Êtit une S 

iidle trouvaille , devient blême ^ ou rouge ; csr 

tf^ fdpn : il s'agenouille devant U dormeufe^j, 

^ puis > après cela^ il foupire trois ou quatre toU^ 

Stlon que lefommeilde laFritsoèflTeeftfort.jQAatldi 

«lie s'^ftîne à dormir, leChevxtier^ plais titiiî- 

JUant que s^il avoit le (nllbn de la fièvtts^quHf te^» 

loi prend une' de fe^ maint blMchei d6m«iie éo 

)a craie, & dont les Kloigrà Yont aodi )oUs qlïto 

^ilsétoîent fait^ exprès ; Il pofe ia bouche lût 

-eet^ main , il appuie bte& fort ; la Princelte le 

i^veille • elle crie comme fi on l'écôtchoit t elle 

^eut s^enfuîf ; le Chevalier Tairrête par la qiAetfe, 

de fon manteau ; \l lui baife le botlt de (es pafl^ 

iKMsflefi OiPde (êls fi;yutieï*s, }e fié fai^ lequel àos deux; 

j(ar les liv^s M fe dWtm pii% •-. ^ ^ ^alheui'eiïx f 

^4çxh i'Oûçlè i ^oel tap^rt a îe beau t:o«tè <{^ ' 



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là 



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9% LE DOS QUICHOTTE 

> — — É«^ 

ta nous fais avec ce que je te demande ? Ne vous 

impatientez point , répartit Colin avec un grand 

/àng-froidy & dites-moi feulement £ vous n'avez 

famais lu de ces Chevaliers-là? £h bien ! fans dou-* 

te.9 reprit l'oncle ; mais qu'eft-ce que cela fait à 

fton hiftoire ? Cela y fait , dit- il , tout conune le 

pain fait à la foupe; laiiTez-moi achever» J'en étoîf - 

aux fouHers , ou bien aux pantoufles que le Cher 

.Talier embraflè ; après quoi la Princefle le regarde^ 

^elle lui dit quelques injures , qui ne font pas faites 

jcomme les nôtres ; il lui demande pardon , tout 

comme Chariot , quand notre Curé veut le fouets 

ter ; il lui raconte . les étincelles de fa flâme ; cela 

.met le feu aux étoupes de fon cœur , & puis « 

4? ne me reilbuviens plus comme ils s'accommo«* 

^dient tous deux ; mais je fçais bien qu'après cela , 

: le Chevadier court la prétantaine ; qu'un autre cot* 

.quin de Chevalier charge fur fon cheval la Pritïr 

éeflè, & l'enlevé; après cela on ne mange plus^ 

„on fait le Juif errant par les bois & par les campar 

gneSy & je ne fçais combien de batailles quiarrir 

. veAt, où l'on fe tire du fang, comme fi on le doii* 

. Doit pour rien, ^' . 

Or, Mondeur, vous avez lu tout cela,, cons^ 

tînua Colin ? Eh bien I voila juftement pourquoi 

nous fortimes d'jci .fi matin. Je uq te comprQQck 



c 



MODERNE. 9^ 



pas» dit roncle;& pourquoi fortir, parce que vontL 
Sivier lu des aventures de roman ? Ecoutez donc 
le refte, reprit Colin. 

Monfieur Pharfamon & moi , tous deux de conm 
pagnie , avions lu ces beaux romans ; dame ! il^ 
n*eft rien tel que d'avoir le coeur bien fait ! oout 
trouvâmes la vie de ces chevaliers fi drôle , qu'il 
nous vint plufieurs fois dans l'erprit d'aller » comme 
eux, par le monde » pour aimer des Princeflêt 
qui fuffent auffi nobles que le$ leurs; toutes les 
Demoifelles d'alentour nous paroifToient au prix g 
de vraies cuifinieres; il n'y en a pas une qui ait 
eu refprit d'aller, dormir dans les bols ou dant 
un pavillon ; au- lieu de crier quand on leur baifi^ 
la main , elles vous rient au nez comme des fottes* 
Allez-vous-en embrader leurs pantoufles, ou bien 
leurs fouliers, pour voir fi elles connoîtront rien 
à cela s tant y a que, pour reprendre le filet de 
mon difcours , nous n'aimons poiht ces faliflbns- 
là; Un beau four que Dieu fit , Monfieur Pkar* 
famon alla fe promener dans un bois qui eft ici 
près , pendant que vous couriez le lièvre : vous 
ne devineriea^ jamais ce qu'il y trouva; il faut 
croire que ce garçon -là efl; né coifiTé, car il y;^ 
Kncontra une Princefle. 

Que veux*tu dire ^ une Priaçefle , répartit Voa^ 



^4 LE nON QtrjCIf&TtE 



çte? en eft41 dM$ ces cantonà? Oh \ dàme^ re# 
fnf Càtktj je fuis tout auffi mcrédtile^j^uè vous $ 
jk je voudrob , pour le croire , aVoîr vu lés quàr* 
tiers de (ft prineipsrul^ ou de Ùt famlle t mafe elle 
iraloit bien une Prîneefle aIor$ , puifqu'elle fe trou4 
VoiNlà y comme fi die Tavoit été. Monfieuir Pkaé* 
£tmoii s'imagina qo^ étoit ChevaKer» lai. Il mar^ 
eha droit à elle ; eHe voulut s'enfuir. Mais , dit 
Tonctes en interrompant Colin , avec qui étoit^ 
file? Avec une femme - de - chambre , répondit 
Colin; car il faut f^yoif que , qitand tes Prince^ 
fesvoat dans les bois, elles ne doivent jam^ais avoi^ 
pîus^ de compagnie. Cette Pi^inceUe donc voulut 
Venfeir, Se c*eft )uftement comme elle devort 
faire. Monfieur Pbarfamon f arrêta. EUe lui àit^ 
Chevafieir par-ct. Chevalier par-là ; enfin bref ^ 
lÊa k quittèrent. Monfîeur Pbarfamon revint à la 
inaifon tout penfif; il m^apprit Thiftoire i & puis ^ 
ne vous doutes- vous pas du refte i 

ContkKie , dit Fonde , & ne me e^he rieJUk 
Ôr ^ quand feus* appris llûfloire , reprit Colin..» 
Et à propos ée cela ,.}e me fou viens que c'étoît 
11» matin qu'il vijnt me liai raconter ; il me dit qu'il 
àyoit e.i|vie die courir après cette Prince^ , & de 
tâcher à la dénicher. Je kti diîs , moi: • • • . Je ne 
s*e£Mivieni5pltts^de^^& que^e lui dis; mai$ vous 



m 



M O D £ R NE. sfS 



«Mtfa 



VOUS en doutez audî. Il noe demanda encore iS 
je vouloîs venir avec luL Je lui répoadis que y^ 
le vouloîs bien ; & , coracne vqus^ VQjrex^nxjus I^ 
voulûmes: bien tous deux* Je me r'endormoU ce-^ 
pendant ; U me tira ma couverture ; je me levais 
tout nuden chemlfe; j'ouvris ma fenêtre pour voii^ 
le temps qu*il fefoit ; je vis ^u'il fcfoit tout cooim^ 
<;^uand il veut faire beau : ^ me frottai les yeui; 
deux ou trois fois ^ &; après cela j,e bâiUai tant, « • • ^ 
£nân je m'habillai, & nous décampâmes, aprèsL^ 
MonÇeur Pharfamon & moi. J'oul^liois de Vous^ 
dire que noujs ne déjeunâmes point en partant ^ 
éc bien m'en repentis. Nous, voilà donc en che^ 
QÛn. MonfiQut Pkarfamon ré vok & ne parloit pas if 
Sç nioi> je me taifois fans mot dire : tK>us n'avions 
garde de parler ni l'un ni Tautpe ;. cat ôousfçavioax 
bien que les Chevaliefs.^ quand ils voyageojient ^ 
avoieojt la gueule, mort^; au(fî eûmes nous: & 
il faudroit âuitant n'être. pa» cordonnier, quand 
^ne veut pas,t^:er Talene. N'allez pas vous ima^ 
^ner, Monfieur ^^ que j'étois Chevalier , (l ce n'eA 
{)arce que j'étoi^ à cheval : je ne fuis noble quo^ 
fur b (elle i, une mouche D'eft pas un bc^uf ; je 
fèrvoîsd'ocuyer à Monfieur Pharfamon , qui étoit 
Ifi Chevatii^r; ainfi j^^étois la mouche , & lui 1^ 
kuaf^it HfiUSf £^&^s piaç une ïiàtèu MQH&tiu 



■ Il ' ' ' ' " W 

5>6 LE DON qVlCHOTTE 

if^harfaroon s*arrêta pardevant ; je m'arrêtai par-» 
derrière. Il fut long -temps à regarder deux ou 
trois petits buiiTons à qui il dit mille douceurs ^ 
parce que c'étoit Tendroit où il avoit rencontré 
b Prînccfle. Vive les gens qui fçavent leur mé- 
der ! Si ce garçon*là avoit appris à être Apothi* 
taire ou Chirurgien , il auroit bien manié la fe- 
jrîngue ; c'étoit un plaifir que de lui voir faire le 
Chevalier; & je gage qu*il ny a point de Prînce(Fe 
i]ui n*eut de bon cœur donné fes vieux habits 
pour l'avoir. Fi de celui qui fe vante ! mais (î la 
fervante d'une Reine nous avoit auflî lorgnes pat 
un petit trou 9 mon cheval & moi , elle s'en fe- 
ïoit reflouvenue. Après cela, dame! par je ne 
fçais quel ha(àrd , que j'ai oublié , nous arrivâmes 
à la porte du jardin d'un château. Monfieur Phar« 
fàmon y entra; je l'attendis à la porte ; j'y fis long* 
temps le pied de grue ; & comme il ne revenoit 
pas 9 & que j'avois les dents pour le moins aufli 
longues que les oreilles , j'entrai à mon tour. H 

y avoit dans ce jardin de grandes allées , encore 

• • • . . 

de plus grandes , Si puis après cela de petites* 
Je regardai tant , qu'à la fin je vis de loin Mon« 
fieur Pharfamon , qui tenoit fon épée nue comme 
ina tête , quand je n'ai rien deifus ; il étoit à ge« 
Ipoux aux pieds d'une fille qui ne reîcnâbit m pîeci 

ni 



MODERNE, P7 

I f - - — "-" — '■ — — ' ■ ■ 

ni patte : je connus que c'étoit la Princeflè ; j^a- 
vançai à eux^ Je voulus emmener MonfieurPhar- 
famon; il fe moqua de moi : je me moquai de 
lui ; il fe fâcha : je ne dis mot ; il tombai la rea« 
verfe ; après , il vint bien du monde ; on le porta 
comme un fac de bled , pendant qu'on traînoit 
la Prlnceife par-defTous les bras. On nous con- 
duifit au château; on mit Mpnfieur Pharfamon 
entre deux beaux & bons draps de ledive ; il vint 
un Frater qui panfa fa bleflure ( car il en avoit 
une : ) je m'étendis dans un fauteuil ; le cœur me 
fit mal; on me jetta de l'eau pour le guérir^ qui 
y Gt comme de l'eau toute claire qu'elle étoit» 
Une bonne âme apporta du vin , on m'en doqna* 
Oh dame ! je remuai les yeux, & puis les lèvres ; 
enfuite les mains , les jambes : je remuai tout ; 
car je pris la bouteille 5 & je n'y laiffai que le 
verre : après cela, nous avons mangé pendant tout 
ce temps-là dans le château, & nous y avons été 
nourris comme des cochons qu'on engraiife. Dame ! 
nous n'avions qu'à touffer , & d'abord c'étoient des 
coqs - d'Inde , des poules à la broche , du lard 
dans le pot ; & le plus drôle de tout cela, c'eft 
qu'on nous flattoit comme de petits chats ; il 
lèmbloit que nous fuflions d*or , tant on avoit 
peur de nous perdre: franchement^ j'étois hier 
Tome Xl% Q 



^8 LE DON QUICHOTTE 

en colère contre notre Prince& & ùt file-de* 
chambre ; mais je leur demande pardon , c'eft <|ae 
f avois perdu refprit. Ah ! les bonnes filks ! Si 
vous aviez vu la fille-de-chambre, ma maitrefle^ 
vous partiriez pour la chercher auffi matin que 
nous : ce font des cheveux qui ne font pas faits 
comme les vôtres au moins ^ nourme; ïs ne font 
cependant ni de cnn , ni de filadfe : mais if }r a 
cheveux & cheveux; ce font des cheveux qui 
lui tiennent à la tête comme aux autres , * ic 
qui font aufli noirs que de Fencre ; fon vîfage-^ 
en revanche, eft plus blanc que la fariner Or» 
imaginez- vous que ce vifage a des jeux , un nez » 
une bouche ; mais bon î ce n'eft pas le tout , car 
ic'eft bientôt dit , des yeux , un nez , une bott* 
the ; il faut fçavoir comme ils font. Mathurin , 
notre père nourricier , a de tout cela dans le vifage 
comme un autre ; mais quoiqu'il eir ait autant que 
ma maitrefTe , il reflèmble à un vrat mâtin, St 
cependant ma maitreilè ne reifemble pas à une 
inâtine. 

Vous ttQS mâtin vous-même F s'écria alors la 
nourrice courroucée du portrait qu'U fefoit de 
f jn mari , & votre maitrelle eft une vraie gue- 
non ; voyez cet impertinent ! Je fuis' donc une 
snâtine^fimon mari eftun mâtin ^Ss notre Moniieui 



SSÎ 



M O D E R hr Ev ^^ 



n'étoît pas-là» petit ofirooté y je vouls donneroîsJ 
une pake de foufflets fî bien appliqués ) Taîfez-^ 
vous 9 tetttne de vache ^ répondit Colinr A cedr 
inots\ la nourrice » outrée 5 pouiTa ^ de toute faf 
force y un grand coup de poing dani Teftomsid 
de Colin. Colin , libre des piedî & des mains i 
iè jette (ur fa cornette & la lui arrache : Toneld 
fe met au milieu d'eax pour appaifer la querelle ; 
il ordonne > d'une voix de maître ^ quHls aient è 
s^arrêteif* Moî-m^arrétei* ! MonGeur , s^écrioît laÉ 
nourrice ; je veux le dévifager, Tinfolent I Et moi i 
difoit Colin, je t'arracherai la langue, vieille tfî-J 
j^iere : ils pàrloient, maïs fans perdre te tenÀps d0 
(e battre* 

. Cependant Toncle veut abfolument tes féparerjf 
U veut tbrer Colin à lui : Colin , en reculent pouif 
le fàuver d'un coup de poing dans les dents quô 
lui poftott la nourrice^ entrelace fes jambes daoi 
celtes de fon maître , ils tombent tous^ deux i 
Colin defTus ^ le maîtfe defTous* La nourrlée , qui 
avançoit avec précipitation , tombe, de fon côté, 
<iefrus Colin. Le maître jure , & crié qu^on l'é*^ 

touffe. Colin eft pris par les oreilles, & crie qu'ori 

I 4 _ 

les lui arrache. La nourrice pariant du gofier Si 
du nez que Colin lui tient de toute fa forcé , 
vomit, en criant, ç^le injures. Sur ces entrefai* 



«b^ 



joo LE DON QUICHOTTE 

tes , le perc npurricier arrive. Oh ! oh \ dh le ban"* 
homme , en entrant , à (a femme qu'il voit defTus. 
Colin & l'oncle : prends-tu notre maître & Colinr 
pour deux grappes de raifin ? Après ce difcours^ 
il fe mit en devoir de tirer fa femme ^ & de Tar^ 
racher du combat. Laiffe-moi, vieux benêt, lui 
dit-elle. Le père nourricier, un peu brutal , donne 
alors un foufflet à fa femme pour la corriger de 
fa vivacité. La pétulante femelle , oubliant fon en« 
nemî, fe relevé fur fes jambes, & pouflè fon mari 
de toute fa force ; fon mari va fe cogner les reins 
contre la ferrure de la porte. La douleurtf^'il 
^eifentlui fait perdre un refte.de fang-froid qu'il " 
avoit encore ; il retourne à la charge fur fa femme i 
& la teitalfe , en la tenant par les cheveux. L'on- 
cle, qui avoit eu. le temps de fe relever, s'em* 
prelfa de faire cefler ce nouveau combat , pendant 
gue, Colin exhorte Mathurin à châtier fa femme: 
courage , lui ditil ; quand elle en mourroit, qu'im-. 
porte ?/nous n'avons plus befoîn de tetter, 

{Cependant la fureur du mari fe ralentit. En 
Yoilà affez pour aujourd'hui , dit-il , en lâchant fa 
fenc^me j gardons le refte pour une autre fois. Mî- 
Crable ! répondit la nourrice échevelée , tues, 
bienheureux d'être le plus fort ; tu me le paieras ^ ; 
pu je. mourrai , ivrogne ! Oh ! que de bon cœur 



<« 



M O D RJiN E, lOî 

]e tg vqrrois penclf e , au0I*bîen que ceux qui 
firent notre mariage ! mais; tiens, je vais trouver 
notre Curé } il faut qu'il me défnarie; j'irai plutôt 
nuds; pieds à Rome ; je parlerai au Pape.' Tu n'a$ 
qu'à te mettre en voyage, répartît. le mari: je te 
donnerai notre âneflè & Ton ânon ; mais né reviens 
point ; car je te jure, par tous les Cardinaux du 
monde , c^ue je te ferai hoirie de l'eau de notre 
puits en attendant la Bulle. A ces mots, la nour« 
nce répondit une infinité d'autres injures; après 
quoi, elle quitta la partie^ ■ . i 

Cependant de nouveaux fôips font oublier à 
l'oncle la. douleur que lui Çc^ufe' fa chute; il .paâd 
dans la champre de fon neveu, (butenu du^pêre 
nourricier & de Colin. r > 

Il y avoît long-temps qye Pharfamon ( car j^ 
l'appellerai toujours de ce nom ) étoit éveillé 4 
fept ou huit heures de '(oftimeil avoient bien 
changé (es idées. Dès fon réveil , il s'étoit rapt' 
pelle l'aventure du foir. Sa réGftance.contre ceu:fc 
qui l'avoiçnt emporté de defTus fon cheval, \é& 
réponfes qu'il avoit faîtes à fon oncle & à. ceux 
qui lui parloîent; tout revînt dans fon efprittlè 
reflouvenir qu'il en avoît lui laiffoit une certaine 
honte qui lui fefoit craindre la préfeqce.de fon 
oncle ; il ne pouvoit même comprendre comment 

Giij 



mtÊÊÊmm 



xoi LE DON qmCHetTTE 



il çtoît pcffible rqu^ii ^f^ lut o'uMiéi jufqu^ point 
4e . s'iioagioer 'qv'<it TnUoit imiÊ^f }és-K^t^5 de$ 
rèfnàosquila^oît Iué^. Leurs aventures nëlaîi!bbnt 
|i^$ idç lai paroître toufôurs charmantes t ^^^ eti 
cottyçhaar «h lui miraô qu^il ^ iycnt -d^ h foli^ 
à:vcuiloir leur reffembler , il ireftûitr'dans fon cctnt 
^ote lin ièfiûôient affez fort potîr^lul faire fou* 
liaiter que le t^^ps auquel il vivioît ,' aitorislt 
l'efoeçe d'amôui? dent <es héros avoîent brôîé 5 
mab c^ fentimônt rfctôît plus que Tieffet d\m ca-- 
yadere tropfufceptible-àctâop tendre ;& s'ilnV 
lirqît pas aflez de raî(bB pour pérc&è trne folle fèn-< 
fibitité^^il en avoit du moins aîTez pour Te con« 
vaincre de Tégarement où il étoît tombé, en cé^ 
dant à cette fenfibilîté qu'il lui ^oît ïeulefnent 
ppnnis d« fcntir , ni^« non pas de fiiiyre ^ d'4- 
«oute^t 

• • r 

Enfuite de ces f éflexîôns, a rêvai ce quHl pouls 
f oit dire à fon onclè^ l^bfrfqti'U vîendf qÎîe; * le vpiTj^ 
te qu'il lui deiîlanderoit le^ raifonts Bé ion abfence i 
ti'. Qoi^9ie il n^-en pût' trouver aucùnle capable àk 
tolérer cette faite démarche • il fe réiblbt à dir<» 
lesihofes comme elles îtoîentvppîfqu^auffi-bîeii 
iCIitoû^d^voît avoir déjà çoiité toute fhlftoîre* 
' Il en^toît à. cette réfolution y, ^uandfoii bocleji 

^\ \M^ fc§ deux étçtiyersi h ppm ^ ««ra, ^has^ 



MODERNE. ioj 



fkmoo le regarda d'un air modefte & confus qui % 
dès rinflant , annonça a Toncle que les accès de 
£l folie étoient entièrement paiTés. Ce bon-faom^ 
me atmoit véritablement fon neveu ; il courut l'effl- 
brai&rj & le ferrant entre fes bras : enfin , mon nc^? 
veu, lui dtt'il^puîs^je avoir ia confolatlon de pen- 
&T que votts reconnoiflèz votre égarement? Ne 
ne niez rien ^ mon fils ; j'ai tout appris. Non ^ 
Monfieur , répondit Pharfamon , pénétré de la ten-» 
drefle de fon oncle ; non , mon deffein n'eft pas d^ 
vous rien cacher : Cliton vous a dit vrai ; je me 
repens de mon aâion; j'en vois toute la folies 
c'eft ma jtutieCe & trop At leâure qui a voient 
troublé moà imagination : dorénavant je répare^ 
rai par la conduite ia plus (âge ^ tout ce que j'ii 
fait d'e^trâvai^aiit; Je n'ai qu^une grâce à vous de^» 
mander 9 c'eft que vous mé promettiez de ne n^ 
plus parier de ce qui bi'eflr arrivé ^ l'aveu que je 
^ous fais,' eftxme pi^iive fuffifante que j'en con^ 
Do^s tout le mal ; épargnez -moi feulement d'en 
^(itendre parler aux autres. Oui , mon . neveu ^ 
fépartit l'oncle , je vous le promets , je veux même 
lout oublier* j je ne foûhaîtbis que le retour de 
Vottre raifon ; âc puifqnevous l'avez retrouvée ^ 
je ne tetû plus fenfible qu^au plaiiir de vous voir 
raifonnable : niais ^ mqn neveu ^fouffrez que yt^ 

Giv 



mmtmtm 



104 LE DON QUICHOTTE 

TOUS dife encore quelques mots là-deiTuSt Vous 
avouez que ce font les livres de romans qui vous 
ont troublé l^efprit ; livrez-les-moi toiis. Hélas t 
que fçait^on? peut-être auriez-vous encore «nvia 
de les lire ; laiilez-moi les brûler ; rdgardez-les 
comme un écueU dangereux contre lequel vous 
avez déjà échoué ; }e vous en donnesai d'autres 
qui vous réjouiront en vous inftruifant: bélas \ jo 
ne fçavois pas que les romans puflent produire do. 
pareils effets. Au refle , }e n'oublierai rien pour 
vous trouver des plaiiirs ^ car il eft néceilàire qu^ 
vous vous diflipiez; un peu de diffipation vou9 
tirera de l'attention tjue- votre efprit ^Opénavant 
pourroit donner à ce que vous avez lu. Voilà les 
dernières paroles que vous entendrez tie^ ma pan 
fur ce chapitre , puifqu'elles vous feraient dc^ Isi 
pein^ , fi je les réitérois. 

Fharfamon & fon oncle s'embrafferent de la ma-* 
niere la plus touchante : les larmes vinrent auy 
yeux du bon-homme* Colin , qui étoît reflé-à k 
porte avec le père nourricier, avoit écouté tout^ 
la convcrfation. La réponfe que Phàrfaition avoî| 
faite à fon oncle , lui avait paru C b^je*^ qu'il 
avoit été tenté d'entrer pour- Técçutet de. plus 
près : mais quand il eut entendu la fin dû dlfcQurs 
4QrQQçlea & qu'il juçea qu'il^s'eisbrdilQle&ti p^ 



) 



MODERNE. los 



certains Ibupirs que le bon-homme pouffoit en fer- 
rant Ton neveu entre fes bras , Colin ému, jufqu'aux 
entrailles , d'une tendreffe qui lui paroifToit dans 
Pharfamon une reconciliation avec Ton oncle & avec 
le bon fens ; Colin ^ dis-je , touché d'une aéèion 
qui lui rappelloit feS propres folies, pouffe la porte^ 
entre en ôtant fon bonnet; &, femblable à ceux 
qui n'ont pour guide qu un excès de zèle auquel 
ils s'abandonnent fans réferve, il fe jette aux pieds 
de l'oncle , embraffe fes genoux en criant : ah l 
l'honnete-homme ! veuille le ciel , Monfleur , vous 
préferver de tout niai ; vous méritez de vivre auflî 
long-temps qu'un chêne. Allons , Monfieur , con- 
tinua-t-il, en parlant à Pharfampn , embraffez bien 
}9 cher oncle ; j'aimerois mieux voir toutes les 
Princeflès & leurs Chevaliers mourir à Thôpitaly 
que s'il tomboit un feul cheveu de fou chef. En 
prononçant ces mots , il continuoit fes careffes ; 
.& s'attendriffant 9 mefure qu'il vouloit attendrit 
les autres 9 il pleura bientôt ï fon tour. Quand 
fes larmes parurjent » celles de, l'oncle recommçq- 
cerent. Pharfamoo « qui ne cédoit eh fentiment 
à perfonne^en verfa comme eux. Colin ^ étonné 
de fe trouver fi tendre & d'avoir fi fort attendri 
Içs autres , continue à pleurer d^ joie , du plaifir 
jïtfil Cent à les faure pleurer^, &> fentiment eft 



lo6 LE DON QUICHOTTE 



bien>tôt poulie fî loin , que Tonde , le neveu de 
Colin ne font plus qu'un ; ils s*cmbraflfent & s*cn-' 
trelacent au cou Fun de Tautre ; leurs larmes fo 
mêlent enfemble, auflî-bîen que leurs careffes, 
jamais fpedacle ne fut fi touchant, îls fe tiennent 
long-temps tous trois dans cette fituation ; enfin ^ 
^puifcs de tendrefïè, Hs fe quittent; chacun s'ef- 
fuîe d*un mouchoir qu'ils tirent en même temps^ 
'Ah ! difoit Colin en s'efluyant les yeux , je n'aî 
jamais été fi aife ; je n'ai pas quatre fols vaH-* 
jant ; mais je rie voudroii pas pour qum2e> 
que nous n'euflîonjs pas perdu Tefprît , Monfieutr 
votre neveu & nioî. Colin achevoît à peine ces 
mots, que le père nourrîcief, qui étoît defcenduj 
vînt les avertir que le dîiîer étoît prêt. Pharfamckt 
is'habilla le plus vite qu'il put, & ils defcendîretit 
tous trois. En tfavèrfant une chambre , ifs rencoir- 
trerent la nourrice. Colin , par une réplétion de 
fentiment dont il étoît agité , courut à elle , lei 
tras ouverts: aflqns, nourrice, plus de rancune^ 
s'écria- 1' il; je ne fonge plus à mes oreilles qire 
vous avez nlaltraitéés; oubliez votre nez qtie^ 
vous ai tiré, Iç ne ferai pas contente, fépondit-tlfè 
en fe retirant., quç l'on ne t'ait quelque jour coupé 
J'une & l'autre. Voyez la belle guenippe, répartît 

Colin, avec Ton' pied de nez! Tout beau ! dtfc 



MODERNE. 107 



le père nourricier , ma femme e'ft ma femme ; (bit 
ntz vaut bien le vdtre, voi^ plus. Atiieu, adieu , 
f éprit Colin , en fuivant Pharfamôn & fon onde 5 
la foûpe preife; ferviceur à votre iemme &à Ton 
ne£. £n diânt ces mots , ils arrivèrent xlans la (âlle; 
FhaHâmoii & >fon oncle fe mirent à table , & Co^ 
Im refta pour les (érvir. Quelque temps après lô 
repas. , il vint compagnie ferieufe à Tôncle. Phar* 
&mon ft retira'^ ^ craignant qifonnè lui parlât de 
iba aventuré. Son oncle , en le voyant partir , luî 
dit qu'il expédieroit bien vîté (on monde, & qùHIs 
iaroient après courre un lièvre enfemble. Colin » 
^lavoitâilffidînê^fuivit Pharfiimon, qui , mal* 
p:é les cârefles de fon oncîe, .& Toblî^eant em- 
preflèment qu*il montroît i îe dîvêrtîr , ne pou- 
Voit livrer fon cœur à la joie/IÏ défcetidit dans 
i^n vafte jardin ; Colin marcKoît derrière lui. Phar* 
famon s'arrêta fous un berceau, & s'aflît. Côlîn 
prit place a fes côt^s : vous voîTà bien mélanco- 
lique, lui-dit'îl! que vous iwanque-t-Q ? LaîlTe- 
moi, dit PhaiCamon s je ne fuis point content de 
toi. De quoi t*âvîfôs*tu d'aller rendre un compte 
exaft à mon ottcle de tout ce qui m'eft arrivé ? 
i^VLOtl ! répartit C6lin, vous fohgez encore à ces 
^adineries4à? c'e(^ une fantaifie de jeuncs-gens qin 
IKW avoit ^ris à tous deux» Ce tfeft pas , dit Ph^ 



riMlM 



io8 LE DON QUICHOTTE 



(kmon , pofitivement ce que tu as raconté qui vaA 
chagrine ; mais c'eft la réfolution qu'a pris mon 
oncle de brûler tous mes romans. Le grand mal \ 
reprit Colin ; ils n'en fentîront rien. Il y a long-^ 
temps que tous leurs Chevaliers font triépailes; 
N'importe , répondit Pharfamon ; on a toujours 
du plaidr à lire leurs aâions. Oh !' pour moi, dit 
Colin , je ne m'y joue plus. Pefte ! . mon cerveau 
l'a couru belle & le vôtre auffi : jaiflbus tous ces 
méchants livres- là , c'eft l'invention du diable» 
Mais, dis^moi , Cllton , répartit Pharfemon , n'en 
pourrions- nous pas fauver quelques-uns? Ne vows 
voîlà-t-il pas encore , dit Colin, avec votre Cli- 
ton ? je ne veux plus porter le nom de l'excôm* 
munie qui fe nommoit comme cela ; je m'appelle 
Colin : mais changeons de difcours , & rions un 
peu tous deux de votre Princeflè & de la mienne« 
Ah ! l'aimable Demoifelte , s'écria Pharfamon ; 
d'un ton paflSonné ; je t'afTûre que je Voudroîs la 
voir de tout mon cœur. Pardi ! MonGêvir , nous 
étions- là une plaifante troxipe > dit Cdlin ; nous 
n'aurions pas fait une pincée de bon-fens entre 
tous : mais, en revanche, nous aurions fourni ide 
l'amour à toute une vjlle. Ma foi , je ne ferots 
pas fârhé de revoir la femme«de-chambre : cett» 
gaillarde-là, fi nous avions été du temps des Cher 



i^m 



MODERNE, io> 



«aliers, feroit dçvetiue quelque jour auffi groflè 
j^ame que fa maitreflfe. Je fuis bien • heureux 
que nous ne foyons pas de ce temps-là; j'auroîs 
perdu bien des palettes de fang pour elle ; on 
m'auroit coupé jufqu'aux oreilles : à quelque chofê 
le malheur eft bon; je ne fuis pas Chevalier^ mais 
;je m*en porte mieux, A propos de cela , je vou- 
drois bien fçavoîr auflî comment (ç portent nos 
Dames. Sérieufement , Colm , dit Pharfamon , eo 
ferois-tu un peu en peine ? mais , répliqua Cliton ^ 
ie le fuis un peu moins que je ne le (èrois de 
is^on fouper, s'il ne venoit pas; mais tant y a que^ 
par curiofité, je ferois bien-aife de fçavoir quelle 
mine .elles font à préfent qu'elles ne nous voient 
plus^ Je conçois bien , dit Pharfamon , que j'avoîs 
tort de faire le. Chevalier , & de la regarder com« 
me une Princefle ; mais , à cela près , on ne peut 
aimer perfonne qui le mérite plus que Cidalife ; 
& , franchement , j'en entretiendrois la connoif- 
fançe.avec plaifir. Si je ne la vois plus, je (êraî 
malheureux ; car je fens bien que je ne l'oublierai 
jamais. Oh ! morbleu ! vous m'attrîftez , dit Colin; 
ne parlons point de chagrin; cela me fait rêver 
à Fatime ; il me : femble voir encore ces peftes 
d'y eux noirs comme .du velours* Ces pauvres fil-^ 
les font folles , prions Dieu qu'elles guériiTent; car* 
)l faut un miracle pour cela* 



lio LE DON QUICHOTTE 



«M 



Us eô étoient*là de leur cotiver&tion , quané 
le père naurricier » accourat>t à eux, vint dbrejl 
Pharfamon que la compagnie étoit fortie , & qut 
fon oncle Tattendoit pour aller à la cbafTe, Pha^» 
famon fe rendit auprès de fon oticlé; & Colin alla 
feller un cheval pour lui, A peine eurent-ils quitté 
le château , qu'ils rencontrèrent d'aotres chafleuiss 
auxquels ils fe joignirent. Je ne fçais quelle gaieté 
parut alors fur le vifage de Fharfaition : fon onclt 
s'en apperçut; il la crut une preuve de Tentiera 
guérifof! de fon neveu. Mais hélas ! fauflfes lueuit 
de guérifon « jugements précipités : jamais la rai^ 
fon de Pharfamon ne fut plus près de fa ruine. Lt 
gaieté (pii paroiflbit fur £bn vifage étoit un effet 
du plaiCr qu'il fentoit de fe trouver dans la campa* 
gne» de traverfer les bois à cheval. Ses idées exy 
travagantes renaiilbient de ce dangereux ptaifiri^ 
& fa folie 5 qui n'avoit fait que ^éclipfer pour uit 
jour 9 recommençoit fourdementà agsrfui? foti cei^ 
veau» A chaque endroit un peu taùtfÙL qu'il tén^ 
controit, il fe fentoit une fecrette tentation de s^f 
enfoncer pour y rêver» Cette tentation n'étoit en^ 
pore qu'au degré qu'il falloit pour i^agiter (cm 
cœur qu'agréablement. Il étoit ufans ces difpo& 
lions , quand deixK lièvres partent en nseme temps^ 
#c parurent kt chafleursy cbaçuii fûvant le liè^ 



< ' ■> *-^— 



MODERNE. lit 

vre qui étoit te plus à fa portée» Dans Tai^eur de 

• 

la cbafTe » Toncle» pour qui Tappartcion du gibiev 
avoit autaot d'appas , que l'apparition de Cida^ 
lite, en eût eu pour Pharfanfion^ l'oncle , dis-je^ 
perdant de vue Ton neveu-; s'abandonne au plaiGç 
de courir fon lièvre^ Pharfamon ^ de fbn cAté, fuît 
Ifautre troupe de cbâifeurs y fains attention pour 
le chemin que prend fon oncle* Colin fuit Pbari> 
iâmon. Ils entrent dans la fofêt; chacun prend If 
fentier qui s'offre à fes yeux. Celui que choiiifleiiit 
pharfamon & Colb les éloigne de la chaiTe y d( 
les conduit, après un quart-d'heure de courfêi^ 
auprès d'une petite m^fon qtie l'art U la nature 
lembloient de concert s'étudier à rendre agréabick 
La beauté de ce petit bâtiment furprit Pharfamon^ 
il admira le lieu charmant où on l'avok bâtie* It 
jugea que celui à qui elle appart^nott ne pouvùit 
être qu'un homme d^un goût noble & exquis , ^ 
d'un mérite extraox^nabe. De quelque côté qu'it 
tournât les yeux , il voyoit tout ce que la ibli^ 
tude la ptu& délicieufe peut offirir de plus agréa-^ 
bk aux regards» On n^enteodoit-là que le bruît 
des oifeaiu: ; un doux âc léger zé^it agitoÎÉ fet 
feuilles des arbres; il y régnoit un calme qui paCt 
fe!t jufqu'à l'âme. L'idée de Cidalife vint dans FefH 
j>rk de Pharfamoafe. piodr^ encore aux. charmer 



lia LE DON QUICHOTTE 



que lui ofi&oient ces lieux. Ah ! Cliton , le bel 
endroit ! dit-il en fe retournant vers Colin ; en eû« 
il un dans la nature qui convienne plus à Tétat d'un 
Chevalier amoureux , s'il eft poffible qu'il en foit 
encore ? Ne voyons>nous pas ici le vrai portrait 
'de ces lieux folitaires » où ces Amants fameux s'ar« 
rêtoient pour fe repofer , ou pour y fuivre une 
belle inconnue que le hafard avoit offerte à leurs 
yeux ? Repofons-nous y» mon cher Cliton : imitons 
cesiiéros célèbres ; peut-être, depuis eux , fommes* 
lious les feuls que le fort a bien voulu conduire' 
îufqu'ici. Après ces mots Pharfamon , pour ferviil 
îd'exemple à Cliton, defcendit le premier dechevaU 
Lai(Ibns-le là pour un moment; car U me fem« 
ble que le Leâeur me demande déjà compte de 
l'oncle que j'ai laiifé dans l'ardeur qui lui fait pour* 
fuivre un lièvre. Le Leâeur auroit bien pu le coo* 
duire chez lui , quand j'aurois oublié de le faire» 
7e ne fçache aucune aventure qui lui foit arrivée » 
'digne d'interrompre celles qui déformais doivent 
occuper Pharfamon : mais^ puifqu'on le veut , je 
dirai donc que , la chaiTe finie ^ tout le monde fe 
rejoignit. L'oncle s'apperçut cout«d'un^coup de 
J^abfence de fon neveu. On courut le chercher:, 
avec autant de vivacité qu'on avoit couru le liè-i 
tri:e« On appella ^ oii (bnna du cor^ mais^ malheu-* 

reufement 






»>.A A 



MODERNE, 115 

reufement pour Toncle, on 5*éloîgnoît toujours dé 
Tendroit où le hafard Tavoit conduit. Chacun fe 
rendit au lieu où l*on étoit convenu d© fe trou- 
ver , fans avoir pu découvrir les moindres traces 
de fa fuite; & Ton ne remporta pour tout fruît 
de la courfe, qu'une extrême douleur, & que le 
chagrin d'avoir réduit les chevaux dans un état 
à refter quinze jours fur la litière» Il fallut donc 
s'en retourner. L*oncle étoit fi pénétré^ d'un accî- 
dent qui fuivoit de fi près le peu de joie qu'il àvoit 
eue , qu'à [xeine pouvoit-il tenir la bride de fou 
cheval. Ceux qui Pavoient accompagné, s'en re- 
tournèrent après avoir partagé entr'eux le gibier 
que l'on avoit tué. 

Le malheureux oncle prit donc le chemin de 
fon château. Il n'eft pas befoin de dire qu'il fou- 
pira , qu'il gémît ; on peut fe l'imaginer. Il entra 
dans la cour. La nourrice étoit fur le pas de la 
porte ; & voyant arriver fon maître , elle courut 
pour l'aider à defcendre de cheval. Où donc eft 
mon fils , notre Monfieur ^ dit-elle à l'oncle? Je 
ne le reverrai plus , ma pauvre nourrice ; il eft 
perdu , répondît-il. Ah ! quel dommage , répartît- 
elle , en prenant le gibier fiir la croupe du cheval. 
Que ce gibier a bonne mine ! Le pauvre garçon 
n'en mangera donc pas? 

Tonu XL H 



■ta»^i*M«Ml-«i*ii 



■Hki 



/ 



114 LE DON qUICHOTTE 



tm 



. Après CCS mots , ronde , qui étoît déjà defccn- 
du. entra chez lui , & je Vy laiflè avec la nour« 
rîce , qui aura foin d*effuyer fes larmes , ou de 
pleurer avec lyi de compagnie ; & je retourne à 
^Pharfamon que je ne veux plus perdre de vue , & 
doqt rhiftoire fera plus dîvertiflante que ne fe- 
.xolt rénumération des plaintes & des gémiile- 
.ments qui furent entendus dans la maifon de (oa 
OQcle, 



Tm de la. fetondt Partie, 








® 



■Ml 



M O D E R N E. ttf: 




TROISIEME PARTIE; 

' ■• 1 . ; > . 

Jt/HARSAM^N ; apcès. avoir bien .confédéré* 
la- beauté' du lieu pu il 'ctoit:.QitQa^'ditiiI, ja 
fuis tenté de (çayoir.à.qui aippartiëQt cette belle 
maifon. Elle a tant de charmes ^ le. choix Hu tieu< 
eft d'un goût fi pafticjLfclîer, que ce ne peut êtré^ 
aflurément que la deJneure? de quelque Amant. 
mal(ieureUx qui a perjdu réfpoir de re'vQir fa mai** 
treile» & qui 9t choijG? cette! foUtude- pour "gémît 
ic s'y abandonner tout entier à. fa douleun. Que 
ïamour fak d'info rtuttéîsl Eeuttctreuajoiuriferai- 
je plus à plaindre» Chère Cidalife^ hélas! ces. 
lieux ,' chaque jour QQi^âdents des peines -de celui 
qui les habite , redoublent, ma teddrefTe » & les 
chagrins qyié j'^icd'ett-eCëp^jré dç vous, Ne voilà- 
t-il pas déjà Cidàlif^ fs^ jeu;, dit Cliton ? Ah! 
Malheur , r€|tirons-Hous ; le diable eft. jquelque; 
part; ici qui nous tente t^ou^^ deux. Je jBe (èn^ JQ 
ne,fçais comment'âuûi. Ces beaux lieux confidents y 
cette; v^rdurje , ces arbres , ce petit vçnt qui 
fouffle à travers; tout cela^ franchement » me chan 

Hij 



Ml 

■ir 



Ii6- LE DOff QUICHOTTE 

touille le cœur aufli bien qu'à vous. Ah ! ma chère 
Fatime » fans la vieille maitrefTe à qui vous ap- 
partenez , fans la vilaine fortie qu^on nous a fait 
faire de chez vous, je ferois bien tenté d'être en- 
core Vécuyer démon maître ; & , franchement , 
Tamour eft une belle chofè :il ne me femblepas que 
î'kie jamais porté de (abots , tant je me (ens le 
cœur noble. Mais, Monfieur, encore une fois, 
fouvenez-vous de mon foufflet ^.des afFro^nts qu'on 
vous a faits y de lactendreflè de votre pauvre on-*' 
cie, à qui Dieu faife paix; car , fi nous reftons 
ici 9 je le tiens pour mort« Souvenez-vous de ma 
tête caflee , des cordes dont on m'avoit lié ; voilà 
de vilaines aventures ! J'aiirois autaat de bonnd 
volonté que vous de faire comme nos Meflieurs 
de romans; mai^ nous fommes venus de quatre- 
cents ans trop tard: fuyons^ croyez-moi; la faim 
nous prendra dans ce bois : nous ne refterons pas^ 
dans cette maifon; x>n nous prendroit peut-être 
pour quelques voleurs. £h ! mon cher maître , 
revenez à vous : il eft tard; un bon fouper noii$ 
attend. Profitons de l'appétit que nous devons 
avoir tous deux, & fervons-nous-en comme d^un 
moyen pour repouffer la tentation : le Ciel ne 
BOUS l'envoie que pour cela. Ne fentez-vous pà$ 
f^ue vous avez faim ? Va ^^ Qiton 9 retire-toi , in« 



MODERNE. 117 



imm 



îterrompit Fharfâmon , d*un air enivré de tendref- 
fe ; va rejoindre mon onde ; dis-luî que tu ne fçais 
ce que je fuis devenu : je ne veux point t'engager 
ici malgré toi. Si la vie de ces grands-hommes 
qu'un noble aàiout & de beaux fentiments ont 
diftingués du commun des mortels ; fi les hon-- 
neurs qui les ont fuivis ; (î leur mémoire , qui 
dure encore 9 ne te touchent pas, je n'efpere point 
de le faire. Ils fe font ^ comjne moi , .affranchis de 
cette petiteife de manières & de mœurs qui con- 
duit à l'oubli : ils fe choifîrent en amour des ob- 
jets dignes d'occuper leur cœur : leur tendreflè 
les fît ce qu'ils ont été. Mon cœur eft de la trempe 
du leur : l'objet à qui je l'ai donné mérite toutes 
mes adorations: Cidalife en fçaura le prix y 8t 
j'efprere lui devoir un )our autant que ces fa- 
meux Chevaliers durent à leurs maitreffes. Va » 
quitte-moi y je ne te retiens pas ; va rejoindre tes 
payfâns : & (î ton cœur eft fermé à ta nobleile 
que je veux t'infpirer , laide-moi feul ici : le Ciel 
fens doute m'oflfrira bientôt un homme digne d'oc- 
cuper la place que tu refufes. Après ces mots , 
Fharfâmon tourna la tête du côté de la maifon ; 
il fembloit être extaiîé de plaifîr.Oîton avoit été 
véritablement pénétré des paroles de (on maître : 
nais le retour trop récent à la maifon de l'oncle » 

Hiij . 



* 



tmmmmm-^i'~m^<^-mrm^^mt 



H8 LE DON QUlCnaTTE 

. U faim qu^U avoit gagnée à la chafie , & qui fe«- 
foit un des plus grands obftactes à l'envie fecrette 

•qu'il avoit de feyivre Pharfamon 5 le reflbuvenîr 
des mortifiantes aventures qui leur étoiçnt arri^ 
vées; tout cela combattoit fon penchant, & peu 
s'en fallut que fes réflexions ne remportaiTent. 
Mai$ le pauvre garçon ne pouvoit échapper à Ùl 
deftînée ; il fallait qu'il fât Tinféparable écuyer de 
l'infortuné Pharfamon : le Ciel l'avoit chpifi pour 

. compagnon illuftre des malheurs de ce nouveau 
Chevalier ; & fon cerveau , déjà grofllcrement pré- 
venu des idées d'amours romanefques, n'étoît point 
d'une efpece à pouvoir tourner à bien : cepeh-» 
dant il fembla d'abord que la raifon , chez luîj 
ou plutôt la timidité , était la phis forte. Adieu 
donc , dit-il à Pharfamon en ôtant (on chapeau ; 
;adieu mon cher maître : puifque vous n'avez point 
peur 3 ni de moyrir de faim, ni des coups de bâ-» 
ton qu'ont pourra vous donner fans vous connoî^ 
trç , adieu , je n'ai pas la force de m'y expofer 
davantage; je m'en vais mourir de chagrin cheçs 
nous, Je vous promets de ne voir ni payfan , nï 
payfanne , & de conferver, toute ma vie, le reC- 
fouvenîr des leçons que voua ni'ave^ données^ 
Si 9 danç votre chemin , vous trouver Fatîme » 

faltes-lei ©es ÇQSiplims.©ts ; dites-lui que je m, 



1 








MODERNE. 


119 



Toublierai jamais ; que }e fpûhàite une principauté 
à fa maltrefTe & à vous auffi; & qu'en cas que 
cela arrive , elle ait la bonté de me le mander ^ 
afin que je Taille trouver & que je Tépoufe. Don-^ 
nez-lui mon adreflè ; & , de peur de méprife , dites* 
jkii, 'quand elle écrira le defTus^dela lettre , qu'elle 
mette ji à fon malheureux Amant Monfieur Cli« 
ton y plus trifte qu'un hibou, plus jaune que du 
faffian 9 plus maigre que le cheval étique qui eft 
dans notre écurie » demeurant dans une petite 
chambre à côté de la cuifine, que je choisis dès 
à préfent pour mon domicile; on ne pourra s'y 
tromper : adieu , Monfieur ; avant que de partir , 
permettez que je vous embrafTe. 

Après que Cliton eut fini ce lamentable dit- 
cours 9 il embrafTa fon maître , qu'une douce & 
tendre rêverie réndoit infenfible a cette trifte fé- 
parattôn. L'écuyer pleura , poùflà nombre de 
fbupirs y & remonta à cheval en fanglottant* Il 
s*étoit déjà éloigné de trente pas, quand il tourna 
la tête par fentiment pour fon maître , ou par une 
fatale curiofité. Il le vit, à la même place où il 
Tâvoît laifle , rêvant, & jettant fes regards par- 
tout. A cet objet, toute fa raifon l'abandonna. 
Fatime , la belle Fatime lui revint dans Tefprit : 
il fentit qu'il l'aimoit trop pour renoncer à la clier-; 



«o i£ 2?(?iV quICHOTTE 



cher* L'efpérance renaît dans Ton cœur; Ia.no- 
l^lefle du métier qu^'tl yeut quitter le touche & 
l'encourage : il tourne la bride de Ton cheval , $^ 
revient à Pharfamon qui commençoit à s'avancer 
vers la petite maifon. Arrêtez ^ Monfieur , lui criar> 
t-il, me voilà revenu; en arrive ce qui pourra ^ 
Î9 vous fuivrai par-^tout. A ces mots , Pharfamon ^ 
charmé du retour de Ton écuyer , iui dit d'appro* 
cher, & TembrafTe; mais d'un àir qui achevé de 
déterminer Cliton. Marchons, lui dit le Cheva*^ 
lier 9 & entrons dans cette maifon: c^eft fans 4toute ^ 
comme je l'ai dit , un Amant qui demeure en ces 
lieux ; & la conformité de nos malheurs le rendra 
fenfible à mes peines. |1 eft tard» la nuit avance; 
lious la paierons ici en nous racontant no$ qha^ 
grins. Cela dit , il entre i car la porte de cette 
znaifon» par ha{àrd, étoit ouverte. Il entre » disi^ 
je 5 dans une cour d^une moyenne grandeur. TJn 
gros chien , gardiez de la cour » fe réveille au 
bruit qu'ils font çn marchant , & vient à eux en 
abboyant & en leur montrant les dents. Us repu« 
lent ; le chien avwce , & veut les mordre,. Un 
bâton qui s'offre aux yeu^ de Cliton^ lui fertde 
défenfe , quelques domeftiquçs arrivent au bruit^ 
Qu'eft-ce i dit un grds & gras euifinier en s^appro- 
çh^nt , à qui envouIe;t-vQU§ \ Jç (\'çn veux à pçft- 



MODERNE, lat 

fonne , répartît Cliton , qu*à votre chien qui m'en 
veut. Nous foaunes des étrangers » dit Fharfatnon 
en prenant la parole , que le hafard a conduits icu 
Comme nous ignorons les routes de ce bois , Sç 
que la nuit s'avance , nous fommes entrés dans 
cett^ notaifon : ayez la bonté d'en avertir le maître \ 
j'efp^re qu'il aura celle de nous y fouffrir. A ces 
ftioxs j un des domefiiques dit à nos aventuriers 
d'attendre un moment, Ui^ inftant après , un jeune 
homme bien fait , & d'une beauté extraordinaire , 
paroît 3 falue Pharfamon , & l'invite à venir fe, re- 
pofer. Pharfamon 9 en voyant ce jeune homme, ne 
doute point qu'il n'ait deviné jufte fur le fujet de 
fa demeure en ces lieux: fa beauté, fa jeuneffe, 
un air de langueur exprimé fur fon vifage ; tout 
lui perfuade que c'eft un Amant dont le fort eft 
malheureux. Qn verra bientôt qu'il s'en falloit; 
bien peu que fes conjeâures ne fuffent véritables^ 
Cette conformité de malheurs qu'il s'imagine être 
entre ce jeune homme & lui , fait qu'il reçoit 
l'honnêteté du folits^ire d'un air rempli de con-* 
£ance & de nobleflfe, Pharfamon étoit naturelle* 
ment bien fait ; & , à fa folie près , il étoit peu 
d'hommes dont la figure fût plus aimable. Il le 
p2(rut w^ aux yeux du jeune hôte , qui ne douta 



«•22 LE DON QUICHOTTE 

• M II .1 ». .1 . I, I I II ^ 

point , à Tes manières^ qu'il ne fût d'une naiffance 
diftînguée. 

Auprès du maître de la malfon , on voyoît un 
autre jeune homme du même âge , d'une beauté 
moins fine , mais cependant régulière. Cliton , en 
le voyant , conçut pour lui tout autant d'amitié 
que Pharfamon en avoit fenti pour le maître. Ce 
jeune homme & Cliton fe regardoient avec aflez 
d'attention; car Cliton , quoique né dans un vil- 
lage , & parmi des payfans , ne laifToit pas , à fa 
manière . d'avoir aflez bonne mine. Il avoit l'air 
frais & vif ; &, malgré l'irrégularité de fes traits 
qui compofoient un vifage aiTez laid , il en réful- 
toit une phyfîonomie comique & plaifante qui 
divertiffoit fans rebuter. Après quelques compli- 
ments de part & d'autre » où Pharfamon & le fo- 
litaire fefoient régner beaucoxip de politefle , on 
monta dans un appartement, dont les meubles 
iîmples & galants répondoient à la beauté natu- 
relle du lieu. 

Voici, dira quelque critique , tine aventure qui 
fent le grand ; vous vous éloignez du goût de 
votre fujet: c'eft du comique qu'il nous faut, & 
ceci n'en promet point. Dans te fond , il a raifon : 
]'ai mal fait de tn'embarquer dans cette aventure. 



MODERNE. 125 

Le plaifant pourra peut-être y faire naufrage. Je 
dis peut-être , car je tâcherai de le fauver. Cepen- 
dant il feroit plus prudent de ne point l'expofer. 
li me prend prefque envie d'effacer ce que je viens; 
d'écrire. Qu'en. dites-vous , Ledeur ? Allons, c'eft 
bienpenfer: mais c'eft de la peine de plus , &je 
la crains. Continuons. Ne femble-t«il pas , après 
tout , à Monfieur le critique , que parce qu'il a ri 
quelque part , on foit obligé de lui fournir tou<> 
jours de quoi rire? Qu'il s'en pafTe, s'il lui plaît; 
un peu de bigarrure me divertit. Suivez-moi , mon 
cher Leâeur. A vous dire le vrai , je ne (çais pas 
bien où je vais : mais c^eft le plaifir du voyage» 
Nous voici dans une folitude; reftons-y puifquo 
nous y fommes : nous en fortirons comme nous 
pourrons avec nos perfonnages. 

Notre folitaire fuppofa que nos • aventuriers 
avoient befoin de fe repofer. Vous devez être fa- 
tigués, leur dit-il, & je vous laiflejufqu'à l'heure 
du fouper. Pharfamon ne répondit à fon hdte , qui 
s'en alloît , que par une grande révérence; &'il 
ïefta feul avec fon digne écuyer. D*abord notre 
Chevalier paflk quelques moments à rêver , & i 
lever les yeux au ciel. Quelque^ foupirs aflàifon- 
î^ereni: ce langage muet; & il termina par cette 

exclamation à Thonneur de fa chère Cidalife. £a 



I \ 



■*»*i 



104. i^ DON QUICHOTTE 

I 

yain , dit-il, ma Princeffç , s'emprelTe-t-oft à me 
faire oublier mes chagrins; mon trifte cœur n'eft 
fenfible qu'au déferpoîr de vous ^voir perdue. Ne 
vous enfoncez pas (itôt dans vos rêveries ^ Mon- 
fîeur , dit Cliton , en l'interrompant , & parlez* 
moi un peu. Notre hôte eft vraiment honnête-hom- 
me \ qu'en penfez^vous? Si nous fçavions l'endroit 
où font à préfent nos Belles, nous leur écririons 
de nous venir trouver. Que tes manières de par* 
1er font groflliere^ ! répartit Fharfamon ; tu m*in« 
terromps fans refpeâ. Ne fçais^tu pas qu'il n*eft 
pas d'ufage que les écuyers parlent fi librement 
à leurs maîtres : tu devrois te faire un plaifir d'ob-* 
Xerver religieufement les manières que tu dois avoir 
avec moi : tu troubles la douceur que Je trouve 
à m^abandonner à ma teadreilë ; tant de iamilia* 
rite ne convient point entre nous. Souviens- toi 
de ce que je fuis & de ce que tu es » & laiflë'* 
moi tout entier. à mon amour. Vous devez , re^^ 
prit Cliton , me pardonner ces . petites fautes ; il 
n'y a pas fi long*temps que nous faifons le^ métier: 
laiflèz«moi faire; le jeu me pl^t, & bientôt j'en 
Vaudrai bien un autre ii)e ne vous importunerai 
plus. Faites tranquillement toutes vos fimagrées 2 
je ^is me mettre à l'écart fur cette chaife a & j* 
vous regarderai pour apprendre* 



MODERNE. 12S 

m ' î 

Après ce difcours , Cliton s*éloîgna refpedueu- 
fement de Pharfampn, Ce Chevalier fentît un vrai 
plaifir de la (ituation où ils alloient (e mettre tous 
deux. Il jctta un regard fur Cliton , pour voir fi 
là pofture étoit dans Tordre ; après quoi , s'ap^ 
puyant du coude fur une table , & laiflfant fpn ati<* 
tre bras tomber négligemment fur lui , il n*oublîa 
rien pour entrer dans la manière de ces fameuTt 
Chevaliers , quand ils fe trouvoient quelque part 
éloignés de leurs maitrefTcrs. Le fort me pourfuit 
en vam , s*écriôit-il; tous mes jours fe parleront, 
ma Princefle , à vous chercher & à vous aimer. 
De temps en temps ^ fes fbupirs entrecoupoient 
h voix. Cliton , en écoutant fon maître , s*atten^ 
drifibit infenfiblement. Jamais Chevalier , à fon 
gré , n'avoît mieux entendu Tamour : il ne le quit- 
toît pas des yeux. Tant d*attention , enfin, re veil- 
lant fa tendrefTe , & lui infpirant des fentiments 
vraiment nobles , il joignit d'abord quelques fou- 
pirs à ceux de fon çiaître. Ce tendre enthoufîafme 
augmenta ; & ^ lorfque Phar&mon eut achevé une 
exclamation qu'il avôlt commencée , Théroïque 
Cliton 9 s'oubliant lui-même, fe mit à fon tour, 
non pas à parler , mais à sMcrier d'une déclama^ 
don tonnante : Ah ! Mademoifelle Fatime ! car 
le fort^ plus jàlou^ que Satiin, n'a ffas permis 



muÊÈmmtÊÊmmitÊmÊÊiamtÊ^mtaÊiaKahm 



ÉÊkn 



126 LE DON QUICHOTTE 

que vous foyez encore FrincefTe ; mais vous le 
deviendrez , car je m'en doute* Je me meurs 5 de-^ 
puis que je ne vous vois plus ^ & 5 fans un bieti«^ 
heureux appétit que le ciel m'a donné, & que je. 
le prie de me conlèrver , votre malheureux amaatr 
feroit logé dans le cimetière. Ah ! quand vous re« 
yerrai-je? pourquoi nous a-t-on féparés? maîsje^ 
chercherai tant, que , vous eût- on cachée. fous 
.vingt bottes de foin , fallût- il gourmer encore un 
million de Dames Marguerites , ou être fouetté 
comme ime toupie , étrillé comme une bourique » 
perdre jambes & bras, vous me.. reverrez man- 
chot, & eftropié à votre honneur & gloire; j'en 

jure par le .plus. beau> Roman que j'aie jamais lu» 
Pendant tout ce beau difcouÈs , Pharfamon ^ 

* • • • • 

que l'écuyer avoit mterrpmpu^ dans fa rêverie , 
l'écoutoit avec un étonnçment plein de patience» 
Dès qu'il eut ceffé de parler .: mais, Qiton, lui 
idit-il, voiis n'y fongez pas.; allez, iBon ami, al- 
lez mugir dans la cour. Attendez^, Monfieur, ré^. 
pondit Qiton d'un ton pofé ; cela , va être fini., j'ai 
encore quelque chdfe furie coeur qui veut fort;ir. 
iTaîfez- vous, dit Pharfamon ;r&;, fi vous youjez 

continuer vos fottifes, quittez- inoi , je-. ne,vçux 

... . .* " , • * 

plus de votre compagnie. «Un moment, encore, 
lyioniieui: ^ répliqua Téciiy^r. : puifque^ yous êtes 

1 • • 



MODERNE, 127 



«B 



fi preflé, je retrancherai le refte , quoique ce foit 
le meilleur. Mais il vaudroit autant n'avoir pas 
parlé, fi je ne pouffe quelques foupirs: je ne vous 
demande que le temps d'en faire quatre; ce n'eft 
point trop , vous en avez poujfTé plus de mille : at^ 
tendez donc. Après ces mots , Cliton prenoit (a 
fecoufle pour tirer quelques mugiflements de fou 
karmonieux gofier , quand le jeune folitaire en- 
tra dans leur chambre , & priva Cliton du plaifit 
de foupirer. i^Ilons , Seigneur , dit- il à Pharfamon^ 
venez vous rafraîchir; on n'épargnera rien ici pour 
.vous tirer de la profonde mélancolie où vous pa- 
joiflèz plongé. Généreux inconnu^ répliqua Phar- 
famoo , les foins que vous prenez méritent une 
éternelle reçonnoiffance ; mais j'ôfe vous affaret 
que le penchant aura plM9 de part encore à celle 
que j'ai pour vous , que le reflbuvenir de ce que 
je, vous dois. Cliton voulut fe; mêler de .faire un 
reôiercîment à fa manière ; Pharfamon s'en aper- 
çut 9 & il lança fur cet éçuyer babillard un ie«» 
^ard qui lui impofa filence. On defcendit dans une 
falle 9 dont une charmante propreté feCoit toute 
la magnîficenceaUn moment après on fervit^Phar-* 
famon & le folitaire fe. mirent astable, Clitoa 
voyant qu'on ne lui, difoit rien, s'approcha dou-r 
^emept de Pharfamon» & lui dit à l'oreille :. A 



mMmmmmf mmmiÊmÊmÊÊÈlmÊÊaÊÊllÊmÈÊÈÊm mmÈÊiÊiÊÊmmmÊÈÊÊÊmm 

» ■ '■ — ■ — ■ ■'* " - ■ ■ I JÉ 

128 LE DON qUICHOTTE 



propos» Monfieur» confelllez moi; jenefçaisce 
que je dois faire : me mettrai- je au buffet ? Nos 
livres ne nous difent rien là-deiTus. Imprudent que 
vous êtes , retirez^vous » & me laifTez en repos , 
dit Pharfamon. Oh ! bien ! répartit Cliton aiTez 
haut 9 rhonneur vaut mieux qu'un fouper ; il ne 
fera pas> dit qu'un éçuyer foXipe à lâcuîfine: cela 
tire à conféquence. Le folitâire entendit à demi ce 
que prononçoit Cliton ; &,jugeant dmplement qu'il 
avoit quelque répugnance à manger avec les do« 
meiUqties , il ordonna qu'on le fît manger à part 
dans la même chambre. A l'inftant , le jeune hom« 
me 9 qui paroiiloit itre le compagnon du folitâire , 
entra. Cela étant, dit Clîton en le voyant^ vous au-^ 
rez la bonté de me teni^ compagnie ; liotre écot 
en vaudra bien un autte. Le folitaire fit alors 
ligne au jeune homme d'accepter la partie ^ & on 
les fervit fur une table à part. 

Je ne fçais s'il feroit dans l'ordre , ou non , de 
faire jafêr nos aventuriers ; il h'efl pas fort aifé dé 
leur donner le temps de parler , >6c celui de man« 
ger. Je fçais bien que j'ai toujours eu de la peine 
à faire les deux à la fois. Mais, dira-t*on^ il efî 
affe^ ordinaire de parler à table; vous pouvez ^ 
fans faire de tort à leur appétit, leur mettre dans 
la bouche les difcours que la politedè estigé d'eux; 

Je 



wmÊÊ^ÊmmmÊÊÊÊtmmÊÊmmmmÊtmmmmammmmmmimmmmmamÊmm 



M 1? £ R N E. 123 



J^cof^reiis doilc à leqr faire iiiise quelques mots; cac 
je nVime pomt ^ en p^r^il ça$ , le^ longu^es cofW: 
V4n"fation5. Aufli-bîen a[pp^çoIs-je Pfeàrferpon, l«r 
yiîux fixés , enfong:é dans la rêverw, oiiblier qu*U 
tient la fourchette eu Tair , pendant que CAhxm ^ 
plus ardent qu'un famélique > fe fert do. fes jdeii3( 
qiaîns à la fois» pour ni} poiïit peKk^ ^et^tjftp^ 
Tout eft d'un bon goût, V^crie^t^l quelquefois î 
*ia>tce cuifinler çfbruo habile homme» Si >ks AMr 
fieurs des Eomaas «a'aYOtent-eu de pareils» Hi 
auroieitr paffé pki3xl!%urei à manger qii'4 ré-^ 
ver.Xie jeùoe. boAoïoi^dmroît l'aâmtérde nôtre 
çcu}Eer. ..Gourmé ^ difbil:4ll:; Seigmur : &U}^ef:i 
pttifqiH^ vous rétes. Oui, pârblêu 1^ le fiiîs# 1*^*^ 
predok-ï sic'fiit: une quaiit^ qui iné çouie chef jq> 
vous raconterai cela y fi vous voulez., quand! )^tf<^ 
Mi*fitii?.ayeexes' plats*: ..'. \ .) 

. Pendsnt que. Clttoo profioaçoit , en mangeant ^ 
quelques; mots à' la travisrfe* ^ le jeune . folitaire ^ 
apvès avoir ^;aâe2 lông^temps refpeâé la .rêv^ri^ 
4eiRhairOuxioa,ife détfirbrinaàcl'initerrompi'e* Séit 
^HeQr/dit«irycàIme2^ les iiiagrins dont vous ^te!s 
agké ; la trifte^ où je. vops Vob mé touche: je 
ili'inté)reile au fort des n^ialheùfeux^^ 3c ma'pnobf 
pre fitiiàtion m'apprend! àt.les platodire.'il eft Vraî^ 
fépa^tit iPhjirfiMiion, que^mon/atlt ;eft bâeatsifleî 
Tome XL i 



i^i.Éjt^— ^^—l Mil ■II* I — ^—M — ^»*— *lb»IM»| 



15<J LE JJQN qUlCHÔTTE 

& }e vous demande pardon ,£, malgré les hon^ 
oétetés que }e reçois de vous , 'fe cède à ma mé* 
Itmcolie : mais les fujets qui la caufentfbnt (f légiti- 
x^es, que vous me plaîmlrieï fans doute-encore dà« 
va'ntage,^ voUsi les (gaviez. J^fpef^ auffi, répliqua 
le foiitâire , que vous? voudrez bien tne tés âppreo* 
dre; je Vous rendrai confidence pour confidence^ 
Cr6ye:i( cependant que c'eft moins la curiofité qui 
Àe porter a fç Avoir vos malheurs , qU'Une fincere 
atnltie qu'eii vous voyant j'alconçue pour vous»^ 
Le^s Tentiments d'eftime que vous* nie témoignez: 
avoir pour moi , me fiatcent infiniment , dit Pharfa^ 
motTy 2&r6roientx:àpali>le5 de foulager mon .cœur ,' 
s'il' étôid fiife^ptiblè de çôdfolation ; auffi puis*je* 
vbus -aflâf er 9 i mop i6t^ , que les miens font 
parë|l^i'»a7 vôtres;/ ^ .: 

Oh ! c*en eft fait : je m'ennuie: de . ces fader 
cdmpiiments^ilQnr prefque tous lés Romans font 
TtiiTtiplis. PiiarfqmÔQ*& le folit&iFe<ii£r3'ei»fefoot 
phis^;! liKy a déjla près d*une heuf 6 qu'ils. font à 
table ) ou du moins mon intention, a été 'qu'ils y> 
detneuraifent tout ce temps-là ; il eft teëips aufli 
qu'ils (e retirent» &^ je finis le repas' après avàic 
un moment écouté Cliton qui a perdu l'appétit^ 
Caufoàs maintenant » le . beau {;atçon » di^il au 
jeuôrboauuè: Ja pacoie.nt me manquera plu$î 



L\ 



^mmÊÊÊÊHÊmÊÊmmmmÊÊmmmm 
■ **•• ■ . -- - — . — ■ 



■>"^ ^ '- ■ " 

' M O Ù È R N E, ijr 

<fites-moi, n*ctes-vous pas des Officierg qui-ve* 
nez vous erigraifler «.ci pouf la campagne prochai- 
ne? le quartier d'hiver eft bon; il ne manque plus 
que des femiiés pour le rendre complet. Non,' 
^eîgneûr écuyer , répond !« jeunt homme ; des 
raîfons bien différentes nous font' demeurer icû* 
Par ma foî ^ répliqua Cliton , j'y demeurôrois bien, 
fans en avoir .Vous êtes de bonne humeur, & votre 
compagnie eft agréable, dît le jeune homme; je 
vous afiûre que Je m*ennuîerois moins ici , fi vou^ 
y reftiéz. Vraiment je vous fuis bien obligé , répli-^ 
qua-t-il : fî j'avoîs moins mangé, je vous remer- 
cierois bien mieux ; mais j'étouffe , laiffcz-moi reiC-' 
pirer un moment. Etes- vous toUjouts, dit le jeune 
Komme, auffigai que vous Têtes à préfent? Oui,' 
fiihs doute, répondit^il ; il n'y a que le Mercredi^ 
des Cendrés , les Vigiles , & pendant le carême i 
qud fuis un peu bourru; hprs cela, je fuis toujours 
filus éveillé qu'une horloge-. Mais , à propos d'hor- 
fôge, fecoiichè-t-on de bonne heure ici? Quand 
on veut, dît le jeune homme. La bonne roaîfori ! 
Vivent à jamais ceux qui Tont bâtie , & ceux qur 
f habitent? faites-vous l'amour anflî quelqûfefoisî 
Nous le ferions , s'il le- (àlldit ; mais nous in'atc^nsr 
ici ni femmes ni filles. Fi donc! reprit ilUtofiV 
vous avez oublié cet article-là bien mal-à^rb^<^s ^ 

lij 



4M 



132 LE DON QCriCHOTTE 

^ — --, — -i rz : '. 

itotTQ m^fon ne durera pas totig-teoips ^ puîrqu'it 
n'y â que des hommes : mais que vo^lok-|e vous 
dire encore ? Raconte2-moî un peu vptre vie. Beau 
çQo^ine yous-éîe^, n'avez-vqus pas ét^ couru de, 
hien des filles*de-*chami>i:e ? pe cônnottriez-vous^ 
point certaine bjrune , . enfr^ grolTe Se menue ^ en*^ 
tfe grandi» H petite , noaiinée Mademoifelle Fa^ 
time^ Non, dit. le jeune homme; depuis un st^ 
que nou$ fommes ici , nous n'avons vu que quel** , 
ques Chail^ur^* Je fuis vraiment ravi que vous ne 
la conqQÎâieï pgs, répliqua Clitoa ; franchement, 
ce ferok une fort mauv^Ife coonoiflàme que U, 
vôtre. Pourquoi donc ï dît le jeune homme. Je 
m'entendf bjen , pourfuivlt*iI , & vous fçaure:t 
pourqiilQi demain. Mais vous m'aves dit qu'oir 
fer coucha ici quand en veut» & ta volonté 4e m# 
coucher n^ prend ; &, fî mon lit çft fait, fy cours^ 
Vous et9s i^Â^ pre^^ dit le jeune homme 9 il n'ei^ 
point ençoff t9r4.Qhl. répliqua Qiton » apparemt 
femm^t vpire horloge retarde , mais mef ytvn 
ine ferye^ de <;^ran ; quand ils fe ferment , H 
doit être minuit ; boa (bir , demajn it fera jour» 
•] A peine Ciitofi fut^U prononcé ces demie» 
9)Qt$f que Fh«^r(^on & le folit^e fe îevçren^ 
4e table; &» ffa^hement, c'eftfqrt bien faite 



.^ - 



I 



•m 



MODERNE, iji 

/ce qull muroh diu Seigneur ^ dit le folitairè ^ a» 
*OievaGer, fiirous n'avez point envie de vous rt^ 
tira: Gtotf nous avons ici uti petit jardin; ie^ 
.£ vous voulez ^ nous y defcendrons pour nouk 
y promener ; la foiitude & la nuit conviennent à 
ceux qui ont des fujets de s'affliger , & peut-être 
^y trouverez^vous des eharmeâ. Je n'en voudrois 
/point d'autres que ceux que m'offire votre coinpa^ 
rgnie , répondit Pharfamon en foupirant ; & pui^ 
que vous m'en faites le maître 5 je ferai ravi dji 
4es prolonger autant que je le pourrai. Après ce^ 
^mots» ils descendirent au jardin. Le jibune homme 
xonduifit Cliton àjU chambre où on leur avoit pré- 
paré des lits.: âc notre écuyef ^ après avoir^en»- 
braiTé fon conduâeur par reconnoiflance du bon 
repas qu'on lui avoit fait faire , fe hâta de fe cou* 
cher ^ pour faire la digeftion plus à fon aife. 
: Pharfamon & lé folitairè fe promenèrent qifelques 
inftant$ fans rien dire. Notre Chevalier marchoik 
« pas lents, & s'arfétôit par intervalles. Le foli^ 
:iaire Texaminoit; il fe fentoit ému d'une tendre 
compaifion. Que fes chagrins doivent être grands! 
;difoît-il tout bas. 

i Cependant il le conduifit infenfiblement darifis 
kune allée dont robfcurité fit ceiTer la rêverie de 
^Pharikmc^n, Jl n'eft rien que je ncFîiTe, Sei^^nettf » 



»* 



■y» ■ »' 



Î34 LE DON QUICBOTTE 



est le folitaire» pour dtmiçuef. vos peines^ 8c ^^ 
fi le récit des miennes fcutjes fufpeDdre, pour 
^eu. que vous le fouhaitiez , je fuia prêt à vous le 
&ire ; vous y verrez peut- être de$ chofes qui vous 
lurprendront , & dignes de votre cuFtoOté* Il n'y 
a qu'à vous, voir » répliqua Pharfamon^ pour juger 
^ue ce qui vous eft arrivé eft digne d'être rçu;aiina» 
bh autant que vous l'êtes ^ on deviner aiféme^it qm 
.]>eut avoir caufé vos malheurs ; l'amour feul peuf 
troubler les JQur$ d'un homme tel que vous. Oeft 
<irfie(5iivement cette paflîon qui a traverfé ma jeut- 
:iieflè , répondit le folitaire : mais , puifque vous 
.jouiez bien me prêter votre attention , écoutât 
^Qii hifioire ; je vais la commeocer^ . 

Hijîoire iu ^oUtaire. 

; XI y a un «an que }e fais venu dans ces lieux » 
^ais avant que dç vous dir^ les raifons qui m'y 
retiennent ^ il faut parler 4.e n)a naifl^nçe^ Un j^ un^ 
Jiomme de qualité j^ nommé Tarmine » qui fefoi^ 
if^ réfidence ordinaire datus^ un château auprès de 
Paris, connut une Demoîfellc chez u^^e^fesamis 
^qu'il avoit été voir : elle l^ipar^t i^e très- aimable 
.perfonne. Il demanda qui çUe étoit \ & .f<Mi ami 

Uu dit quWe.^tftit l^QIe.d'wi G^nUUwauMJa^ 



MODERNE. lii 

depuis quelque temps à Tarméô.; qu'elle derneu- 
roit avec fa cnere dam un village voifîn de chez 
lui, & que fa fille ayant contraâé anfiitié avec 
cette jeune Demoifelle » Tavoit engagée à venir 
pafler quelque temps chez eux ; qu'au refte , elle 
étoit fort mal partagée des dohs^ de la fortune. 
Tarmine fut charmé d'apprendi» qu'elle avoir de 
la naiiïance. Il révint» le lendemain^ revoir fon 
ami, & trouva moyen déparier à la Demoifelle, 
que j'appellerai Perlîanne. Tarmine étoit bien fait, 
d'une humeur douce , d'une phyfionomie aimable 
& tendre. Il témoigna \ PerGanne , combien elle 
l'avoit touché, & il le lui témoigna d'un air u 
charmant & fi perfiiafif» que jPérfianne, malgré 
l^s efforts qu elle fît pour cacher le penchant (y 'elle 
avoit pour lui , ne put s'émpécher de n!krque< 
par fa réponfe qu'elle n'étoit point infeqfible. Une 
iëcoade converfation acheva de vaincre la réfiC- 
,tance que par bienféance , & par fageffe , elle im« 
pofolt à fon coefun Tarmine lui déclara fes fen- 
timents, & lui parla comme à une Maitreilè , non 
pas qu'on aime fimplemient, mais qu'on refpeâe 
& qu'on eftime , & dont on foubaite de faire foo 
époufe. Ses fentiments étoient , du côté de la for«^ 
,tune , trop avantageux ; & trop flatteurs , du côté 
4u cœur ^ pour quç Perfianne confervât des raifoitt 

I IV 






ï|« LE DON Q^VICHOTTE 



/^ 



€t!cnre pour ne lui ^as marqtiér combien eMeTài^ 
inoit. Elle ne ravpit 'îuf^a'ici marqué qu'à demi i 
mais entin elle ne lui c^hâi plus fa tettdreflfè ; elle 
tttk aiTura à ion tour, d^uoe mamere fi riatve , qud 
feette déclaration lui prêta de nouveaux charmes » 
^ que Termine en connut mieux le prix du eœut 
qu^elle lui âbandOnnoft« Il avoit encore fon père » 
t'étoit Un vieillard atare Hé difficile. Il y avoit 
peu d'apparence qu'il approuvât le choix de Ton 
fils ; les richelTes qu'il poffêdoit y apportoientbeau^ 
toup d'obftacles, Cependant Tarmine ne lâifTa pak 
de le faire predèntir par quelques amis ^ auitquefs 
le bon><jionifme répondit d^uiie manière qui êtoit 
toute efpérànce àf armine de le gagnet* CetAmant 
ton% à Ta Mattrefie toutes lès difficultés qui le 
Ipréfentbient. La bonne-foi dé Tartnide) fa pfCH 
bité dans toutes fés avions» redoublèrent Id pa& 
£on dePerfiamie : Tinfidélité feule » dàft^unam^r 
tf eftîme , peut rebuter du plaifir d'aimet» Termine, 
charmé de rattachement inviolable qu'elle avoit 
|5our lui, fe déterminst à parler lui-même i foh 
père* l^af mes ^ prières i foumiflîons » tout fut ein»- 
J)loyé pour gagner Tef^nrit du vieillard \ èc tout 
fut inutile ; peu s'en fallut n^ême qu'il ne défeCN 
dît à fon fils de h voir. Quel défefpoîr pour uii 

Aro?im qui ne connaît ikvm bonheu^r %v^ «t* 



MODERNE. 137 



lui de s'unir éternellement à c6 qu'il aime I Tarmla« 
& PerGanne paflerent quelques jours à fe confier 
leurs larmes s de^ objets fi touchants irritèrent leur 
paffion ; ils réfolurerit des'époufer , quelque chofe 
qu'il en dut arriver. Uatiiour, en pareilles ocda- 
fions 9 dérobe & fait oublier les formalités néce& 
iâires : la bonne*foi » Thondeur paroifTent prefque 
toujours des biens fufifants. Ils trouvèrent moyea 
pependaiitd^intéfeflëf l'ami de Tarmine^ & la Cha- 
jpelle de cet ami fut le lieu où ces Amants ^ enivrés 
du plaifîr de s'adorer ^ fe jurèrent l'un à l'autre une 
)étetneUe fidélité. 

Leur union ne fut fçue que de trois perfonnes^ 
;tc ils vécurent trois mois enfemble d'une manière 
à perfuader qu'ils ne fe voyoient plus qu'indiffé- 
iremment.CependafltPer(îanne avertitXarmine d'un 
.accident ordinaire aiix nouvelles mariées : ils prî* 
rent des mefures pour cacher fa grofleCe » & elle 
accoucha 9 dans le temps , avec toute la confiance 
d'une femme que des liens (àcrés unifient à foa 
ipariy ii qui crok fon enfant en fureté. 

Le valet-de*cbambre de Tarmine» qui avoît 
été un des trois témoins de (on mariage, avoit 
long temps fervi le père de cet Amant.Le vieillard, 
i Toccafion de quelque bruit fourd , interrogea ce 
iiâin^i^tte ; âc> po^r l'engager à t9ut avouer, loi 



ijS LE DOS qUICHOTTE 

» ■ ■ ' ■ " ' ————— 

|>roniit une fomme d'argent confidérable, & d*2- 
Voir foin de lui. Ce malheureux fe lailTa gagner, 
'& informa le père de tout ce qu^il fçavoit , quel- 
ques jours avant que Perfianne accouchât. Ce 
vieillard n'en voulut point {çavoir davantage : H 
ieignk de fe réfoudre de bonne grâce à ce qu'on 
^e pouvoit plusempêcher. Il envoya chercher foa 
®t; &, après une légère réprimande fur fon obftina- 
'tion à conclure une chofe qu'il lui avoit défendue , 
'il témoigna que , puilqu'elle étoit faite , il con« 
'^ntoit à tout : il demanda même à voir la jeune 
époufe de fon fils. Elle parut ; & le fourbe vieillard 
«cacha fous les apparences de l'honnêteté la plus 
fincere » tout le mal qu'il méditolt de faire dans 
la fuite à ces jeunes époux. 

Je ne puis vous dire les mefures qu'il prît pour 
exécuter fes mauvais deilèins. Mais , quinze jours 
après les couches de Perfianne » l'enfant qu'elle 
avoit mis au monde difparut, (ans qu'on pût dé- 
couvrir par quel accident. La nourrice ne fe trouva 
point non plus. Ce malheur défefpéra Tarmine & 
Perfianne. Tarmine fit d'inutiles perquîfitions; il 
né put rien apprendre* Il s'en plaignit à fon père , 
& lui marqua , dans fon chagrin , qu'il n'y avoît que 
lui feul qu'on pût accufer de ce coup. Le vieillard 
* feignît de sVmpôrter contre fôn.fils^ & de poafifec 



t1 



MODERNE» I3f 



«■ 



(on teflèntimeot fi loin, qu*il le mehaça de faire 
rompre Ton mariage. Il tint fa parole , & fe donna ; 
pour cela ^ les mouvements néceflkires. 

Feu de temps apr^s & pendant qu il pourfuîvoit 
avec chaleur cette caiTation y il tomba malade » 
^ mourut prefque fubitement« Malgré la dureté 
defbn père, Tarmine, en bod cœur, fut affligé 
de fa mort. Il fe hâta après de revêtir fon ma«> 
jl^g0 de toutes les cérémonies honorables, & 
lécompenfa tous les anciens domeftiques de foa 
jiere, dans Tefpéi^ance de fçavoir de quelqu'ua 
d'eux y les moyens dont il s'étoit fervi pour dé^ 
tourner fon enfant, & Tendrolt où il Ta voit placé; 
mais ce vieillard avoit fait fon coup fi fecrettement, 
ique pas un d'eux ne put là-deiTus lui rien ap' 
prendre, 

Tarmine & Perfianne ne purent fe confoler de 
cette perte ; près de dix^huit ans fe paflèrent fans 
.qu'ils euilent d'autres enfants. 

Cependant l'enfant qu'on avoit enlevé s'éleva 
jufqu'è 1 âge de trois ans , à quinze lieues loin de 
leur châteiiu, ches un payûn, dont la femme le 
.nQurriilpk, Je ne vous dirai point cornaient le 
père de .Termine avoit pu connoître ce payfan ; 
,qu'il vous fuffife de fçavoir que c'eft moi qui étoiç 

vCtt enfanta ac qu:c je fuis une fiUe« 



m 



«40 LE DON QUICHOTTE 



f A ce difoottrs , Fbar(àmon étonné 5 s'écria i 
f^uoi ! Vous â'êtes pas un homme ! Non , Sei- 
gneur ^ répliqua Tinconnu , & yoùS fçaureiB bien:- 
tôt les raifons de mon déguifement. O ciel ! dit 
alors notre Chevalier » charmé d'une aventure qui 
tenoit du merveilleux , & qui le rapprdéhoit du 
temps de ces fameux aventuriers , à qui pareille^ 
choies arrivoient fouvent : 6 ciel ! qU'il eft des de^ 
tinées furprenantes ! Mais conthiuéSK 9 belle im- 
connue ; il, me tarde de içavoir U fin d'une fi 
belle hiftoire. L'inconnue reprit alors fon difeours 
de cette manière. 

. Au bout de trois ans que je paflài chea^ le pay« 

fkn auquel on m'avoit confiée j le hafard cdhëuifit 

dans notre village une compagnie de Cavaliers 8c 

de Dames, Mon père nourricier étoit le fermier 

'd'un bien qui appartenoit à un de ces Cavaliers. 

. Ce payfan avoit un jardin aflez prop#^5 que toute 

la compagnie choilit pour y faire un repas agréable. 

/J'étois alors dans le jardin, quand ils entserent tous. 

Une de ces Dames» nommée 11 Marqulfe de*\ 

femme âgée, & qui n'av<À paific d^eaCusts^ m'ays^t 

âpperçue, demanda au payfan fi j'écoi^ fa fille. 

Il avoua jiaturellemefit que 0on ^ qu'il ne fçavoit 

: même à qui j'appartenois , k qu'il y ^voit trois 

ans qu'on lui: avoit dottué (elle^ foîQld* pOUË- ib 



M O D {: A N Sf H* 



charger 4^ fl^ot , 6c qu'on me v'miérmi reprend 
dre inceflamment : que les troi# apfs'^tobntpairés. 
fans que perfonne parût 3 tf qu9 la charité te la> 
cpmpaffioa TavpieQt fsiîc réfpuc^'e i me. garder # 
& à me nourrir aveçfes prppre^ eaËliits« Après 
cet aveu » il exagéra à cett« Pame quelques boiir* 
nés qualités qui fembloient prcmofttquet que je b^ 
irois un jour aimable. L'aventure pftrut.fingulierer 
i tout le monde : on m -examina d^ plustpràrj 
& ce fut pçqt-être à ce qu'^9 trouva d'extrwir^ 
dinaire dans ma naUTance, qu^ je dûs le teadf» 
intérêt que cette Dame conçut pour moi. '£llo 
me caref&« Je promettois de la beauté ; meë p0i< 
t;ites manières «lui parurent douces & agréabtesjT 
enfin 9 elle dit à toute la compagnie» qu'elle avoit 
deffelnde me prendre & de m'élever chez elle, 
& que je lût tiendrois lieu de fille* I«e ^^yùm çao^ 
fkmit à me laxlTer' aller ; ce ife fut cependant 'pa&, 
nv*a-t-on dit ; fans me regretter. La Marquife s[ 
pour le co^foler » lui donna quelque argent; &* ^ 
le repas fîcM , el{e me prk d^ns. foa carroile ^ 8c 
m'emmena à quatre lieues de*là. ' ^ 

. ^'at pafle>: chez cette Marq^fe, fufqu'à Pig^ 
4e dixfiêpt ^nSi, |1 eft inutile de vous dire qa'erf 
changeant g pour ainii dire » de maître 9- je chaii<« 



MMMlMI«llM«MUili«iMiÉfiÉlilitf^^ 

»« H i»i ■ I i I I I T I > !■■ ■■■■1 I - I - I I ■ ■ .11 ,^t 

J42 LE DO^ qUtCHOTTE 



toute Téducation qu'une Ûemoifellè bieh née peut 
avoir. Malgré les trois lieues de diftance qu'il y 
avoit du ch&têau de cette Dame à la plus prc5- 
chaîne ville , feus des Maîtres à chanter, à dam 
fer ;;& le progrès que je fis dans Tfln & daAj l'au- 
tre,, donna lieu à la Marquife de s'applaudir de 
fes foins. Je crie ci^s Idng-temps fa fille; elle mV 
voit accoutumée à l*àppeller tna mère , & elle lie 
me défabufoit point ; H étoit même défendu au?r 
doae(Uques4e m'apprendre rien là deffus. L'é-* 
ducation m'avoiit irifpiré pour elle cette tendreflô' 
que la nature donne aux enfants pour leur mère: 
filais le bafard qui avoit toujours difpofé de moi ^ 
fit que fapprîs^enfin ce que j'avbis'fi long-temps 
ignoré. -'^ ' 

,'Les plaî{îrs&' tes jeux occupoîent , dans ce 
temps, tou|5 ceux qui demeuroient aux environs' 
4u château-diB' cette Dame ; ce h'étoient , tous les 
jours*, que fétes & quie parties de pïaifir. Je tou- 
çhôisralor^ àpma fei^ième année : i'a vois quelque 
beayté. Nombre d'Amants ; de- tous carafteres , 
s'étoient déjà déclarais pour moi : aucun- d'eux ce-^ 
pendant rie in'avôif fait encore fentir'quc j'avois 
un coeur à donnen-Iis me divertiffoient , fans mçf 
plaire; &, fans^ marquer de pr^éréhcé à aucuia 
d'yeux 9 JB; list^iiaitois toas d'un$ manière qui n^^ô^ 






MODERNE, 143^ 

W^w^— — — i ■ ■ ■ ■■! I !■■ ■ ■■ Il » m — — ■— ^i—— — >wwm^ 

toit à pas un refpérance de ibe tôacher. Cett^c 
efpérance les rendoit ingénieux à inventer tout c«^ 
qui pouvoit me réjouir^ La Dame ma bienfal^: 
trice étoit charmée :4e la fagefle avec laquelle je» 
me conduifois; je lui obéiilbis furtoat aveuglée 
ment. Cette déférence que j'avois pour fes con^* 
feils, Tattachoit encore plusàmoiLm^is letemp^ 
approchoit où je devois démentir, par un mai-^ 
heureux penchant, Tobéiilance exfiâè que j'avois;» 
toujours oue !pour elle* _ / .n 

/ Dans le nombre des parties qu'on fefoit tousc 
ks jours , mes Amants propoferent de repréfentêr 
une Tragédie y où je ferois le premier r&le ^ 
femme. La nouveauté de la chok plut à tout: 
le monde : on en parla à la Marquife y qui y coa4» 
fentit. On nous donna nos rôles ». dont les deux- 
principaux étoient un Prince & une PrinceiTe quri 
s'aimoient 9 & qu'un Roi jaloux » chezjfui ifir^ 
Soient , entreprenoit ^ par la force , de répàrer«:* 
J*eus le rôle de la Princefle , & Ton me pria doi 
nommer, parmi tous les jeunes gens, celui qui 
{eroit le rôle du Prince* Je me mis à rire de cett^ 
propofîtion ; je demandai jufqu*au lendemain pourra 
me déterminer; &, continuant de badiner ton^'; 
jours , f ajoutai qû'afin de choiiir avec plus derfui^l 
tiçç^ il ^toip à f^ppps ^ue tpus ÇQùx qui.afpi:*! 



X44 LE DON qVlCHOtTE 



Mi 



jK»ent à jouer le râle en quefttoti, s^ifTembiaiTeirit air 
logis le lendemain; & que là, les examinant de plfi» 
près^ le ciel 5 ou mon cceur m'înfpireroitdan^ uif 
choix aufll férieux que Vitoyi celui d'un Amant t 
Xia Marquiiè étoit préfente à cette converfatioo »i 
avec d'autres. Tout le monde fe mit à rire de ma 
ftillie : les jeunes gens qui fe crouveceat là , te^ 
46ublerenc , d^s rinftant même ^ l^urs foins auprès 
dé moi : mais je leur déclavai que je ne voulois( 
me laiiTer prévenir par perfontie , jufqu'au mo»* 
meot qui devoît décider de leur defitnée & de la 
JVleofue*! Cette déclaration , prondncée du mémcl 
astqitti le réfte^'^t feffeâivesient ceilêr leucs emu 
pre&ments } leurs yeux (èuls briguerient ânprèt 
dermoi^ipjai^uh tendre langage ^ l'avantage de hL 
préfi!rm<ie ; il ,c quand on eue afTez^ iong-teinpi 
badiné fur la propofition , & fur ce que ^y avoii( 
x^obc}u'5 on meiomepa dé teoîr pna ()rQffle(Iè. On 
convint }de ri;ieure. pour (^ rendre , le lendemain »> 
à Taffigna^n; puis chacun (k retira chez ibi; 
. : Pès qpe nous fiiimef arrivées aii Iqgîs» la Mar* 
4|iiife.me demanda fi j'avais parlé fému&ment, 
quand je m'étois engagée à donner \^ préférence 
à tm de ces jeûnas gens. Je répondis que j'avoit 
feulement badiné; q«é^e n'aurœ^ ga^ded^xécu- 
ter ^ ce qpe j'avois dit) fuéioâiijp^ quand 'U fku-^ 

droit 



■ ■■«■'■■ ■ ■ ■* 

MODERNE^ 14;: 



■droit me 'déclater pout qudqû'un d'eux, je fie fçau* 
ïois lequel de tous itie choifir^ puif^u ils me plai-» 
j&ient également ; ou que , pour m'expliquer en «• 
cere .mieux ;^ il. n'y en avoît aucun po\xt qui je. 
ti'euile une véritable indiiTerence^ 

Elle mô loua d^avoîi; des fentîme'nts (î fagcs, 
^ me. dit que> C ces jeunes gens perfiftpient à 
Vouloir me faire déclarer ^ je devois leur dire qud 
mon prétendu choix n'étoit qu'une badinerie ha<» 
fardée pour faire rire 9 & que je ferois trop em« 
barraflee^ s^ilmefalloit ohoiiîr pariai des Cavaliers 
^ont le mérite étoit égal. J'aflurai la DanGie que 
je faivrois ponâuellement fes volontés : mais on 
ne doit p^ répondre de ce que roQ eft capable 
de faire à Tavenir» . , 

: Une (ks Dames qui c^ppCplei^t la clxnpâgnid 
du foîr précédent , ayoit un fik de Tâge à-pe.u-« 
fths de vingt-ans , que f^ études en Droit avoient 
retenu long-temps à Paris , & qu'on tf aVpk .poira: 
encore vu parmi nos jètyies gen^. Ce jeune homme 
arriva chez fa mère le fpîr ;mém& de la j)tomeiI^ 
en queftion. On étoit dans les vacances ^ ^ il v^ 
noit pour les pafler chez lui; Sa mère, quin'aypk, 
que oe fils y & qui Talmoit extrêmement ^ luiapprjt 
la partie, & la manière dont je devois faire choix 
d'un Adeur principal» Ce jeune hommes, pria fa 
Tome XL K 



*4<î LE DON QUICHOTTE 

,_ ■ ' 

tnere d'agréer, qu'il fe mit du nombre des afpi« 
rànts. Elle lui perink avec d'autant plus de pî^ 
iîr , qu'il n'y avoit point de jeune homme parmi 
nous 9 ni mieux fait, tii d'un air plus prévenant ^ 
& peut-être plus fpirituel. 

Ce jeune homme , charmé d'avoir à fignaler ion 
arrivée fi heureufement, va, ie 'lendeinain matin ^ 
rendre vîfite à quelques Jeunes gens qu'il connotC- 
foit , & leur apprend qu'il avoit déÂeih de eou-^ 
ïirta même fortune qu'eux. Ces jeones gens, pré- 
venus chacun pour foi , ne furent point intimidiez 
^u nouveau camarade qui fe préfentok. ï\t ^2&^ 
Cemblerént tous , & vinrent au Château de la Mar« 
^uife j à rheure marquée , avec lerefte de lacom^ 
pagnie , que la rareté de cette badinerie rendoh 
isuffi cutieufe de ce qui eh arriveroit , que les jeu- 
Des gens étoient empreifés, ' 

Je ^arus, en faifant un grand éclat de ïîre dé 
leur crédulité. Comme la Dame , chez qui j'étois , 
xn'avoît inftruite le foîr d'auparavant , elle fem- 
l)la fe joindre à tout le monde pour me preflèr 
ëe me déclarer : je refufai toujours de le faire. L^ 
. jeune homme nouvellement arrivé fe fit préfen«- 
-ter par fa mère, & me pria de vouloir bien qu'il 
fut du nombre des concurrents. J-ene l'avoir point 
-encore remarqué j & je fentis, en le voyant , uki 



^» r -I» . 



mm 



MODERNE. i^-; 

\t àé ^àii qUel plaiiir que j^tiiais perfôntlie nô m^a^ 
. Voit fait* Il me parla aveé moins d'ardeur c^ue lei 
autres ; & je trus aiénie m'apj>€rcevoir qu'il r\d 
me {»rd&It^ comme fes camaradi^s » queparfQf» 
maiitéi & je démêlai dans Ton difcours^ qu'il au'^ 
irolt foutiaité que le hafatd en décidât plutôt qù'uM 
préfiéreûce qu^il regardoit cpfUme un choisi du 
cœur , auquel uh nouveau venu , félon toutes leit 
apparence^ ^ n^avoit rien à prétendre. L'iiiquié* 
tude que je lui tirouvois là-deflus , me plut , U 
tSLtiï mfpira une auffi : f aurois Voulu qu'il eât A^ 
inné qu'il 19e plaifolt plu$ que \s^ dutres. Pouf 
lui çn donnei^ quelque éhofe à comp^endf e ^'je lui 
ois^ en le regardant d^un ait afTeî doux : non^» 
Motifieur^ je ne veuic pobt me déclarer en fàveui^ 
4de perfbniie ; &-, s^il eft vrai que le choilc que ]^ 
feroîs vous iotéreife » vous ti'aureï ^ je vous af^ 
fûre \f ie ebagtin de vous voit préférer perfonn^ 
K^én doute(fc point , Mademoifelle , me réponditr 
îl très-vîte ; quoique nouveau Venu , l'Intérêt quji 
l'y pfeftdi pâfle peut-être celui dels autre$; ainfî 
Je ne vous preflirai pas davantage ^ parce que j'ai 
-plus lieu lie craindre qu'un autre. 

Cependant Tes canàarades periiftoieiit à dem^n^ 
der un choiic^Un d^eux^ Voyant q[u*abfoluqaent )(> 

Kij 



148 LE DON QUICHOTTE 

■ t 

tten voulois rien faire, me propolk de fou(crireà 
ce qu'il avoir imaginé. PuiTque vous cnûgaez , 
dit- il ^ Mademoifelle ^ de &ire des jaloux, ordon** 
nez que celui d'entre nous qui aura le plutôt ap- 
pris le rôle dont il s'a^t^ fera celui qui aura Thoi^ 
neur de le jouer avec vous. Ce jeune homme ef- 
péroit, fans doute ,:'que (a mémoire lutrdoonerott 
la viâoire. A cette propofition , les inflancçs pour 
-un moment ceflerent/ J'approuvai ce qu'il venoit 
• de prbpofer ; me voyant par - là délivrée d*une 
-importunité qui commençoit à me iatigûef. Ch^ 
cun d'eux fe conûiita ; ic: enfin tous > d'iune com*- 
muiievoix, me jurèrent qu'ils confentoient.quelu 
-mémoire en décidât. : 4 . ■ . ^ 

A peine eut-on foufcrit àcet accommodement 5 
que le jeune homme nouvellement arrivé . s'écriîi 
que, puîT^ue celui qui fçauroit plutôt l&Toie en 
queftîon'devoit avoir la préférence , if n'ckqît pas 
befoin d'une féconde féance pout^voir déclarer 
un vainqueur; qu'il fçavoîtdéjà par cceur le. rôle 
dont^îl S*agî(Ibît, parce qu'il Tavoît déjà joué à 
Paris i}chtz un de fes amis , où l'on, avoit repré^ 
fente la même pièce; & qu'ainfi , puifque fes ca-» 
màràdës s^étoient jugés eux * mêmes , ils n'a- 
voient point à fe pi^indrae-, & qu'il ne dqutoit 






MODERNE. 14P 

point que je ne prononçaffe en fa faveur, puifque^ 
j'étois convenue de nommer triomphant celui qui 
fçauroit le plutôt ce rôle* 

Je vous avoue que je fus charmée que le har 
htà qui lûx avoit fait apprendre ce rôle , fe fût 
accordé fi jufte avec mon inclination. Je n'atten- 
dis point non plus que fes camarades répondiffent 
à ce qu'il venoit de dire ; je me hâtai avec une 
vivacité, peut-être imprudente, d'avouer qu'il 
étoit vainqueur , & que c'étoit lui que je choififTols. 

Ses camarades, frappés d'une aventure qui leur 
ôtoit refpérançe auffi-tôt que conçue , demeu- 
rèrent muets à mon jugement, ils le regardè- 
rent tous d'un œil d'envie , penferent prefque 
feire une^ querelle à celui qui avoit propofé un fi 
fatal accommodement. Ce jeune homme lui-même 
parut outré de chagrin. Cependant perfonne d'eux 
oe contefta; & le nouveau venu , que j'appellerai 
Oriante , fut nommé pour jouer avec mol le rôle 
de Prince. Nous nous regardâmes tous deux. Je; 
crus voir , dans (ts yeux, le plaifir qu'il en avoit; 
& , fans doute , les niiens lui dirent la, fatisfaâion 
que j'en avois audi. La converfation fut plus lan- 
gui/Tante qu'elle n'ayoit été d^abord. Les jeunes 
gens ne pouvoientfe çonfoler d'avoir, en ui) n^o-^ 
meut 9 perdu Tçfpplr; ils paroii&iei^t rêveurs & 

Kiij 



I I 



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ÉiÊimm 



ï;o le don (luic hotte 

m n i III - ■ ■ ' I ■ " ' ■ ■■■' I ' II— — «**«^— >MMM— ^ ' 

inquiets. Je tâchai cependant , par dés aianieres 
honnêtes, de les tîrer d*inqiiiétude; je leur repré-i 
fentai qu*aucun d'eux ne de voit être fâché d'une 
pareille aventure \ Se qu^un choix oà te hafardi 
feul avoit préfidé, ne devoit pas leur t^nit au 
çœun Ils parurent écouter mes raifôns. Nous dîC^ 
tribuâmes les autres rôles de la pîecQ ; ic , aprè$ 
avojr pris jour pour nos répétitions , la feompagniQ- 
s'étant retirée, je feft^i feule avec la Marquife,^ 
Je n*ofai d*abord lui demander fi eltç étoît con- 
tente de tout ce qui s*étoît pafle^ Elle m*en épar- 
gna la peines & la manière dont di^ me paî^la^ 
me perfùada qu'elle étoit fatisfaite de moi» £11^ 
ïhe reprit d'une feule chofe ; je m'étots , dit-effe ,^ 
trop hâtée de nommer Qriante* Une Djèmoifelle ^ 
ajouta-t-elle , ne peut , dans çc$ fortes d\)ca^$ons , 
montrer, ni trop d'it^différence , ni trop dis fete«*s 
nue: j'aurois dû laifler pononcer les jeunes gens ^ 
qui, malgré leur Jaloufi^, n'auroknt ^int appa-^ 
temment &it d'in|uftlçe ; & elle attribua une gran«4 
de partie de leur inquiétude à la promptitude avec 
laquelle je m'étois d^<:lar6e » qu'à Çôn égard , ella 
étoit perfuadée que ma vivacité n*avoit poinf» 
d'autre principe qu'un pei\ d'étoiir4erie , iç qu;4 
Vav^^if je devoîs y pi?endre garde. 
Je VQU5àyoiie quç j^ fuç fiirprifç d^ VatteJKiQjR 



fi 



MODERNE, lyi 

mimmmmmmmmm^^m \ l \ m m — — i— ii 

pénétrante qu'elle avolt faite à ma précipitation ; 
]e ne m'en i^iTouvenois pa$ moi-même, tant le 
penchant qui Favoit caufée avoit été prompt £ç 
lavolotHiaire. Je lui répondis cependant qu'il fe 
pouvoit faire que je me fuffe trop preiTée 'y mai$ 
que )e ne l'avois fait que pour m'épargner l'en^ 
nui d'une plus longue conteftatioa, qui n'auroit 
pas manqué d'airriver parmi ces jeunes gens , & 
qu'elle pQuyoit être'perfuadée qu'aucune autre 
railbn ^'y avoit eu de part. 

Nous ne parlâmes pas davantage de cela. Je 
ne laii&i cependant pas d être occupée le foir de 
tout ce qui étolt^ arrivé : je m'apperçus fenfibler 
ment que j'avois du plaiGr à fonger à Oriante. Le 
peu de connoiflaoce que j'avois de l'amour , fît 
que je me livcai , fans fcrupule , à mes premiers 
ientîments. Je me couchai avec l'impatience qu'il 
fât jour p pour avoir le plaifir de revoir ce jeune 
homme, me doutanitbien qu'il ne manqueroit pas 
à me venir rendre vifite^ Il vint e0edivement 
le lendemain , comme je l'avois prévu ; mais ce 
ne fut que raprès^dkier 5 la bienféance ne lui per*- 
mettant pas de. venir le matin. La Marquife n'ér 
toit point au iogb; une affaire^ concernant fes 
biens » l'avoir olsdigée d'aller à une lieue de-là ; 
cç qui 6t qu'0ciant9 me trouva feulp^ L'air àf^vtk 



ip LE DON QUICHOTTE 



je le reçus, lui marqua que fa vifite me fefoît un 
véritable plalfir ; & je vous aflfûre qu'il ne m'étoît 
encore rien arrivé qui me fût 'pIus fenfible que là 
douceur de me voir avec lui, fans autres témoins 
que nous-mêmes. En m'abordant, il me parut 
embarrafTé. Son propre embarras lui déroba le 
mien. Nous nous remîmes cependant l'un & Tau* 
tre. Quelle converfation ! grand Dieu ! qu'elle 
eut de charmes pour nous ! Nos yeux nous aifu- 
rerent mille fois de l'amour le plus tendre, avant 
que notre bouche osât l'avouer. Je ne vous ferai 
point un détail de cette converfation ; ces fortes 
de récits ne font amufants qije pour ceux qui 
en ont été les aâeurs. Il me parla du hafard qui 
lui avoit procuré un bonheur qu'il préféroît à 
tout , quoiqu'un autre en eût pu être également 
partagé. Ma réponfe lui marqua que j'aurois fou-« 
haité qu'il eût dit vrai. Il la comprit, & m'en 
remercia dans des termes où la tendrefle la plus 
vive étoit exprimée. Mon cœur ne confpiroit que 
trop à rendre les marques de fon amour perfua-- 
fives: il me fembloit que je ne devois plus douter 
de la iincériré de fes fentiments. Je ne lui ré^- 
pondois cependant pas grand'chofe : mais que 
mes regards furent éloquents dans cçtte occafion ! 
Que vous dirai-je çoân } Il m'offrit foQ cosur : U 



MODERNE, î;3 

^— — ■! m '■■■-I ■ ■ '—■' ■' Il I II 

me demanda fi je le recevois : il Je jetta à mes 
genoux. Je rougis: je tremblai : je ne pus davan- 
tage garder un filence , qui , quoîqu'éloquent » 
épargnoît à ma modeftie la peine de me déclarer 
<de vive voix» Releve2-vous , Oriante , lui dîs-jg ; 
je devrois rougir de confufion. Nul de vos con- 
currents , depuis qu'ils me jurent qu'ils m*aiment , 
n'a jufqu'ici eu l'avantage de s'expliquer fi 
librement que vous le faîtes. Vous n'êtes arrivé 
que d'hier, & cependant aujourd'hui vous me 
parlez de votre tendreflè. Je ne vous impofe point 
filence : je vous écoute. Vous vous jettez à mes 
genoux, & je n'ai point la force d'affeder feule- 
ment une faufle colère. Ah ! Oriante , épargnez- 
moi la confufion que Votre procédé 8^ le mien 
doivent me faire. Que ne puîs-je encore vous 
perfuader quQ vous auriez raifon de douter fi je 
fuis touchée ? maïs il n'eft plus à mon pouvoir. 
Vous voyez tout le penchant que j'ai pour vous: 
il vous en a trop peu coûté , & vous ferez trop 
tôt accoutumé à la certitude de m'avoir rendu 
fenfible. Reprenez votre cceur, Oriante; laiffez- 
moi mon repos; je ne fuis point ma maitrefîè: 
Vi^s fentîments doivent fe régler fur les volonté» 
de ma mère. Soyez perfuadé que rien au monde 
pe roe cbarmçroît tant q^ue Jç çonfcntemçnt qu'ellç 



\ 



a5'4 LE. DON QUICHOTTE 

donneroit au penchant que je me fens pour vous $ 
mais tenons--nous-en là l'un & l'autre. Oriante 
ne pou voit contenir (a joie: l'excès de fa paffion 
m'enflamma encore davantage* Il me pria de per« 
mettre qu'il m'aflurât toujours de (à tendrefle. Je 
ne me fouviens plus de tout ce que je di» làr 
defTus ; mais enfin nous convînmes de nous aimer ^ 
Se de le cacher à tout le monde. Il y avoit près 
de deux heures que nous étions enfemble : je le 
priai de (è retirer , craignant l'arrivée de la Mar- 
quife; & il m'ôbéit. J'allai m'enfermer dans ma 
chambre 9 où le trouble, le plaiGr, la crainte, la 
honte , enfin mille mouvements différents m'agi«r 
terent tous enfemble: mai^, quand on aime , les 
réflexions qu'on fait avec foi-méme , font cer-* 
tainement moins d'effet que la préfence de l'objet 
aimé. Je fentis que j'aimois Oriante avec paflîon : 
je ne connus d'autre plaifir que celui de le voir , 
de lui livrer mon coeur^& de l'entendre m'ofiric 
lefiem 

Cependant la Marquîfe arriva. Je lui dis qu'O- 
riante étoit venu pour lui rendre viiEte. Elle ne 
me parut pas faire beaucoup d'attention à cek ; 
car, naturellement , il étoit de la bienféance qu^il 
vînt nous voir. A nwn égard, je pris tous les foîn$ 
poi&bles pour lui cacher mes fentimeots , & f X 






MODERNE. I yj 



réuflis. Mais Thabitude de voir mon Amant les 
rendit fi vifs par la fuite , qu'ils vinrent à la con- 
noifTançe de tous ceux qui prirent la peine de 
m'examinen 

Il eft inutile de vous dire ce qui fe paflfa JuC- 
qu*à la repréfentation de notre Tragédie. Jevoyois 
Oriante tous les jours , fi fouvent. On arrêta le 
Jour où nous devion$ repréfenter. S*il n*y avoît 
point de vanité à dire combien Oriante & moi 
fîmes de plaifir à ceux qui nous écoutèrent, fo- 
ferois aiTurer qu'on ne vit jamais d'aâeurs joueir 
leur r61e avec plus de fentiment que nous. Hé- 
las ! tout le monde $*y trompa. On prit notre ten* 
drei2è Tun pour l'autre alors , pour un effet de 
l'art; & jamais , peut-être, ne fut-elle ni plus vive^ 
ni plus naturelle. Nous trouvions tous deux un 
plaifîr fi délicat i nous j,urer un amour éternel de-» 
vant tous ceux à quî, dans un autre temps , nous 
l'aurions caché» qu'à la faveur du jeu que nous 
repréfentions 9 jamais deux cœurs ne fe parlèrent 
avec moins de réferve que les nôtres. 

On nQus félicita d^avoir, difoît-on , fi bîeé 
feint; & Ton nous dit à cette occafion tant At 
chofes plaifantes , qu'il nous en refta à Oriante 
ic à moi la liberté de nouç parler devant tout le 
pioqcle plus famiUçr^ment que nous n'aurions bkù 



ij6 LE J?.ON QUICHOTTE 

Il m'appelloît toujours Madame , & (buvent ma 
Princeffe. Je continuai, comme dans la Tragédie, à 
lappeller Seigneur ; & j'en ai fi bien contradé l'ha- 
bitude , pourfuivit la jeune inconnue , qu'en vous 
faluant ^ je vous ai nommé de même ; & vous me 
permettrez de vous nommer toujours ainfî. 

Nous paffâmes encore quatre mois entiers, fans 
que perfonne s'apperçût de l'amour que nous 
avions l'un pour l'autre. Au bout de ces quatre 
/ mois , C car Oriante avoît finlfon droit) Ce jeune 
homme devint trifte, rêveur, & ce font-là les ca- 
raâeres dont un violent amour marque ceux qui 
s'y abandonnent. Sa mère , qui l'aîmoit , & qui ne 
refpiroit que par lui , înquiette à fon tour de la 
mélancolie qu'il paroiflbît avoir , lui en demanda 
pluGeurs fois la caufe, Oriante fit d'abord quelque 
difficulté de la lui apprendre. Enfin , un jour qu'elle 
le preflbit plus qu'à l'ordinaire , ce cher fils, après 
l'avoir embraffée , lui avoua qu'il m*aimoit , & 
qu'il ne pouvoît vivre heureux (ans moi. Sa mère , 
fans paroître furprife , fe contenta de lui repré^ 
fenter doucement qu'il étoitencore bien jeune pour 
contrader un tel engagement ; & que, fuppofé 
que ma mère y donnât les maios , il auroit peut- 
être tout le temps par la fuite de regretter fà lî- 
Jbôrte. J'^it^ç ençorç mieux , ^épondît-il ^ regretr 



MODERNE. i;7 



ter ma liberté, s'il eft poflîble qu*on la regrette 
quand on Ta perdue avec ce que Ton aîme , que 
de languir dans une attente à laquelle peut-être 
je ne réGfteroîs pas : enfin , ma chère mère , 
ajouta •• t r il, je vous conjure par vous - même, 
qui êtes ce que j'ai de plus cher au monde , de 
faire mon bonheur : j'ai du bien , de la naiflànce ; 
fi vous voulez prendre la peine d'informer la 
mère de celle que j'aime , du violent amour que 
j'ai poi^ia fille , elle ne peut s'oppofer à ma re- 
cherche. La mère d'Oriante jugea bien qu'il étoît 
inutile de tenter à le faire changer de réfolu* 
tion : elle lui promit d'en parler dès le jour même 
à la Marquife., & lui tint parole. Je me prome- 
nois feule fiir une terrailè , lorfqu'elle arriva au 
logis ; ce qui li^i donna tout le temps de propofet 
notre mariage à ma prétendue mère. 

J^e corapUraent furprit , & embarralla extrê- 
mement la Marquife. Le parti étoit , à la vérité, 
xonvenable , fi j'avois été fa fille : mais quelque 
amitié quelle eût pour moi, il eft, en pareilles 
pccafions, bien difficile de la pouffer jufqu'à dé- 
pouiller de yéritables héritiers , d*uu bien qui leur 
.eft naturellement dû, pour en favorifer une per- 
sonne qui ne nous eft rien , & qui ne nous touche 
que par unexonjpaffîon généreufe. Auffi fa pro- 



mÊÊmÊÊmÊmmmmmmmÊmmMÊmÊaammmÊÊÊmÊÊmÊÊÊtÈmttmk 



JQa 



i;8 LE DON qUlCHOTtE 



m i< 



bicé ne lui permit^elle pas de balancer un mCM 
mçnt là-deflus» Mais comme elle 4n'aisioit vcri^ 
tablemeot, & quelle ne vouloit pas divuiguef 
robfcurité de ma naiflfance y elle prit un parti , qui^ 
fans l'engager à rien^ fatisfit^ en quelque façon ^ 
cette bonne Dame* 

Après donc avoir répondu a fa propofitîon avec 
toutes les démonftrations de la plus par&îte te* 
connoifTance-, elle ajouta qu'avant de lui donner 
une parole pofltive , elle la prioit d'agrMr qu'elle 
confultât mon inclination en particulier ; & que , 
il mes fentiments s'accordoient avec ceux de fon 
fils , elle lui donnoît iâ parole d^honneur qii*elte 
confentiroit avec joie à cette union. 

Après cette affurance , la mère d^Oriante (è re* 
tira , & fut avec empreflèment porter cette bonne 
nouvelle à fon fils. Ce jeune komme ne douta point 
du fuccès , puifque c'étoit à mes fentiments qu'on 
devoît s'en rapporter. * 

Cependant la Marquîfe, qui n'avoit pris ce dé- 
lai que pour m'apprendre que fc n'étoîs pas fà 
fille, &m*engager, par cet aveu , à dire que fene 
voulois point me marier fi^t , vint me trouver 
dans ma chambre oà je m'étoîs retirée. L'air ih- 
quiet qui paroiflbit fur fon vifagé , & la précau* 
tion qu'elle prit de fermer la porteTur elle 9 après 



V. 



MODERNE. 1S9 

ftvoir regardé fi perfonne fie pouvoit nous écou- 
ter , tout cela fit ndître en moi un prefTentiment 
qui in**annonça qu'elle ni*aIloit apprendre quelque 
choie de fk:heux. Je lui demandai même, d'un 
ton embarraffé, ce qu'elle prétendok faire ; quand, 
s'approcham de moi fans me répondrç^ elle prit 
une chaife aupcès de la mienne , & s*aflSt. Je la 
yegar dois avec inquiétude ; enfin elle rompit le 
•filence , & me dit ; 

J-ai 4*étranges chofes à vous apprendre , ma 
chère enfant : vous les auriez ignorées toute ma 
m^9 fans l'accident qui vient tfarriver. Je par- 
tage par avance tout le chagrin que vous allez 
feflèntir ; mais c'eft une néceflîté de vous avouer 
toxiu Oriante eft amoureux de vous : je ne fçaîs 
-fi votre penciiant répond au fien , & fi vous avez 
flatté fon a^nour de quelque -efpérance. Vous avei 
•pu le fâre fatts crime ; & je (kis perfuadée que la 
4agefle a tou}t>urs réglé les Sentiments de votre 
ccsur. Vous ttvez cru 'voir entre vous deux une 
égalité de biens & de naiffance; mais il eft temps 
ée vous détàbufer de cette égafitéqui vous a peut- 
être féduîte. Vous n'êtes point ma fille , & , de 
pîus, je ne fçaîs qui vous êtes. 

O Dieu ! m'éciîai-je alors , pâle & troublée*: 
' ^oi ! Madame 9 j'ai cru que vous étiez ma mère. 



m 



i6o LE DON QUICHOTTE 



Mta 



& VOUS ne Têtes point ! Mes fanglots 5c .mes pleurs 
m'empêchèrent d'en dire davantage. Je me laiflàl 
a^er fur ma chaife, prefqoe fans mouvement» 
L'état où je vous vois me touche fenCblement , 
me dit-elle , en me prenant entre fes bras ; con-» 
f olez- vous , ma chère 'enfant. S'il vous eft dou^ 
de conferver le nom de ma fille , 8ç de pouyoji: 
toujours m'appeller votre mère , rien ne vous ça 
empêchera. Avez- vous la cruauté , lui répondis- 
je de m'apprendre une pareille chofe , fans avoir 
à m'inftruire de mon fort? Quels £bnt donc mpji 
parents 3 Madame? à qui dois-]e le jour que je 
refpire? 

.Alors elle me raconta de quelle manière elle 
m'avoit prife , & ce que lui ayoil: dit le payfan qui 
xn'avoit nourrie jufqu'à Tâge de trois ans; & con«- 
tinua enfuite fon difcours de cette (brte : 

Oriante eft donc amoureux de yousj je le fçais 
de (à n^ere qui fort d'ici , & q\iv^vient de vous 
demander en mariage pour lui.- J'ai différé .de ré- 
pondre pofitîvement , fous prétexte que ]p^ you- 
lois auparavant vous confultef. Je ne crois pas 
que vous exigiez démon amitié , qu'oubliant ceux 
que le fang unit à moi , je vous abandonne à^s 
biens que ma famille m'a laiffés, & que je dois laif- 

fc« 



M O b E n N Éi i6i 

fef à îna fomilte : je Voui jifottieti, tant que ]& 
'^ivraî^ aavoir pour vous les mênies'égards qutf 
/'àurbis jJôur imori propre enfant j & vous pou-^' 
vez, dani tes foîtes, efpéreif beaucoup, & cie m^' 
générofitéi & de raflfeâiofi lj[6e f ai pour voùV 
Je ne voua demande , pour toute l'eèonnoifTaricé / 
4ue dîs pf oSter S: de fuivi^e \t confèil que je vak 
vous dônher.Soyeîdôréhavantplus téfervéè-aVed- 
Oriante; ayez,- pbur lut, cette ëffîece de frèi-^^ 
d^ur honnête qui nous déftk de'ceiix que nou^* 
ne Vouloiis '^ôuit ite1?ertîr. Dans quelques jours y 
je vous enverrai à ufie ou deux lieues d'ici , OÀ 
vous refieréz quelque temps, afift que rabfetice 
achevé ^n lui ëé que vos froideurs auront com^ 
Aencé : &,ilômm€ je dois-^ demain, rendre ré-*' 
ponfe à Tâftieréi feluî dirai ^u après Vbus avoiiî 
^arlé xte la fechetche qU^Orianté fait de vous ;• 
. Vou§ m'âvéz priée dfe vçiii^ lâiffer libre ; ce qui 
m'a fait coniprénldre que vôui aViez dfe la répU-> 
gnâftce pdut le^ niarîagè. / • 

^ Pendant que là Marqiiïfe paHoit akifi , les lat-» : 
iËè$ céuldient.de mes yeux; & ^ quand elle mef* 
dît la répoôfé qu'elle devoît. faire , le lenddînaitty 
à la mère d'Oriânte, Ce fut alors ,• grand Dieu ! que- 

ttyute itia raifoii nVàbaridonna , & fit place au àé^ 
ftfpoijr. Que CgnM« et que je.yoi$, s*écrîa-t-elleî> 
Tome XU L 



r* 



■ ■> . ■■ ...m.^^ ..~\ .1. ^ > .- .. . - J I 



S 
i6z LE DON QUICHOTTE 



La réponfe que je dois faire « vous afflige y ma 
cJiere fille I Âîmeriez-yous jufques-là Oriante t 
Oui» Madame ^ répondis je 5 en luiXerr%it la maifi 
entre les miennes^ ^^^slJ^ Taime 5, maxhere mère ^ 
€2%r ^e nom m'efl.trop cher pour! cefTer jamais de 
vous le donner. Ub^ égale fympatbie unit nos deux 
q<3i^rs: c'eftiip'fUr^^Bpes ^confeils qu'il a. fait parler 
fil mère. Je n'exige point que vous m'abandon* 
nito votre bien* L'éducadon que vous m'aver 
donnée ; la eômpaflioti que vous ave^ eue pouf 
mpi dans F^tafe pkojable où., j^étois ^ foiit de» 
biens aflez gradds pour n'en paO^ ibuhaiter d'au*- 
très ; mais achever: y ma chère oiere > de me com^ 
bler de faveur;^ JF'sdme Oriante avec |a demîeret 
télidrefle ; il m'aime avec une Ârdeujr.égale. HéHts l 
il eti mourroit ^ s'il ctoyoit que je Peuflè refufé- 
pour ^poux. ]^QR » }er nç puis m0 réfoudire à luir 
dooneJT un pareil chagrin. Je connok toute 1% 
bojQt^ de fon^ <çHir:jr il eft digire d'une autre ré^ 
compenfe. Je ne vous demande qu'une feuldt 
gnU^e; lorfquè^ demain , h mère d'Oriante revien- 
dra pour apprendre votre réponfé 5 ditjes-Iui que- 
vous m'avez parlé- j^^ qjie vous n'avez' pu, me d^ 
terminer à rie&>maisi4|ue je fouhdite de répondro; 
à (on fils moi-»méme# l^e Ciel, jufqù'à demain» 
a'infpireià C6 ,|qûe j'ai i lui 4tf6r Le l^larquilai 



•*. * 



.kr»' 



MODERNE, i^ 



m 



iftl'écoutoit avec une attention très-grande : il rtié 
fembloit que je lui fefois uhe véritable pitié. Eh ! 
bien , ma fille , me dit-eîle , j'en agirai comme 
vous lé demandez. Confultez - v6us à loiGr, je 
vous lailTe : fouvehqz-vous feulement que je veux 
Vous aimer toute ma vie l & faites-vous un noble 
effort pour mériter, toute ma tendrelTe ; adieu. 
Elle me quitta après ce difcours , & je reftai feulé , 
ndans ma chambi*e , çn proie à toute ma douleur. 
Je vous enniiierois de vous dire tout ce que je 
penfai alors. Je me couchai; je ne pus fermer 
l'oeil de toute la nuit : j'arrofai mon lit de met 
jarmés ; & ce n'ét;oient pas tant les biens , ni Thon- 

ne.ur dé ma naiffànce que je regrettois : toutes ces 

À ... 

chofes ne me toucnpient. que par rapport à moi 
amour; & je coniparoislâ perfonne quOriante, 
(^ m'aimant, avoit cru aimer , avec Scelle qu'il 
retrowveroit le lendemain. .Quelles feront, fês ris- 
flexions ^ dis -je en moî-méme, quttnd, au lieu 
d'une . Demoifélle riche, & <i*un nom , connue 
il pç trouvera plus en nioi qu'une malhevireufe 
qul.ne dpit'Cç qu'elle paroît qu'à Ist. pitié qu*pn 
jà eue pour elle, &, qui, fans cette pitié, gémi- 
^roit peut-être à préfent dans la pauvreté la plus 
.affreufe? Une fille fans .parents, fané nom, fans 
biens 9 inconnue à toute Ta terre ; jugez , Seigneur , 

Lij 




I fi »> i 



l(Î4 LE DOtf QUICHOTTE 



«uelle devoît être alors l'horreur de ma fituatîon» 
Cependant le jour parut : la mère d'Oriatite 
vint, comme elle Tavoit dit , demander ma fé- 
ponfe. Je ne fçaîs,lui dît la Marquîfe , quel eft 
ifon deffein ; mais je n'ai rien pu tirer d'elle qui 
puiffe me faire juger de fes fentiments: elle m'a 
feulement priée d'agréer qu'elle parle à votre filsi^ 
'Cela étant , dit la mère d'Oriante , je Tavertiraî 
'de venir cet après-dîner la voir ,& nous fçaurons 
apparemment à quoi nous ett tenir: &, pourvu ^ 
Madame , ajouta- 1- elle , que les chqfes voutf 
paroiffent auflî convenables qu'à rtoi , j'efpcre 
que mon fils fera fatisfait. Vous ne deVei point 
douter , répartit la Marquife , que je «T'approuve 
tout , JE les fentiments de ma fijle s'accordent avec 
les miens: ce foir, ou demain, je vous efi dirai 
davantage. 

Cette Dame fe retîrî^ après ces mots,, & la 
Marquife , vint me voir dans ma chambre. J'étoîs 
dans un état pitoyable. Elle fit ce qu'elle put pout 
me confoler ; fe fer vît ; pour y parvenir , des 
carefles.les plus affedueufes, & des difcours les 
plus tendres; maïs rien ne mt capable de dimn 
nuer l'excès de ma douleur : je ne lui répondis 
znâme que par mes foupirs. Mon abattement étoit 
Il grand que je n'avois pa$ la force de prononcer 



^ 



V 



MODERNE, ï6f 

une feiule parole. On fervità dîner dans ma cham-- 
bre, & elle renvoya les domeftîques, ne voulant 
point quils me vîflènt dans Tétat où j'étois/Après- 
dîner , on nous vint annoncer la vifite d'Oriante.^ 
La Marquife ordonna qu'on Tintroduisît dans ma 
chambre j & me laiflà feule avec lui. Cet Amant ^ 
à qui (a mère avoît dit ma réponfe, étoit agité 
de la plus violente inquiétude : it ne pouvolt 
s'imaginer pourquoi j'avoîs demandé à lui parler » 
quand U ne s'agiflbît^ pour conclure notre ma- 
ttagç , que d'un ouï , q^u'il ne s'étoit pas figuré 
<]ue je refuferois de prononcer: it parut prefque 
en tremblante Dès qu'il eut jette les yeux fur 
moi: Dieu! s'écria -t-it^^ que vois -je? qui peut 
ternir l'éclat de cqs beaux yeux ? Quelle pâleur , 
quelle trîfteffe , quels fâcheux préfages , mon aï- 
mable Prîncefle! Que dois-je penfer? Tîrez-moî 
de ta peine où je fuis : en dois- je croire mes yeux ? 
Oui, Oriante, lui répondis- jé ; l'état dans lequel 
Vous me voyex ^ efl l'elFet de h dôuteur lisi plus 
légitime , & h phis afïireufé qui puifle Jamais 
accabter une maîheureufe. Dieu ! quels termes ^ 
s'écria - 1 - il ? Qui j^rous caufè cette douleur , m a 
chère MaîtrefTe ? Ouvrez - moi votre cœur. AC- 
feyez-vous, lui dis-je , & ne m'înteiompez poînt» 
Après ces mots^ je commençai à lui parler ainf!« 

L iij 



'mm 



i6d LE DON qUICffQTTE 

Vous m*aye» aî«Bé«> QriaKc, j5c vous m*ai-» 
mez encQre avec unç paflîpA qui deVoit faire ui^ 
jaur toutç ma f^lici;:é ; mais y c'en eft id\t\ cette, 
paffion qui m^fSfq ii^rpir^ ^pg fi tendre & fi fincercf 
pour vous ; cette padjpn jurée par tant de fer- 
ments , il faut r^tQîJ^er^ jl faut y renoncer. Y 
renoncer! $'éçria-t-il alQfsj ^rachei-moî donc ce 
Cceur qu'elle rpippUt^ puifqpe Ja fin de ma ten- 
dreiTe eft attaché^ à I9 fin de mes îo^irs* Ah \ 
Seigneur , contiQvi^j-j.e , je vous ai prié de ne 
point m'interrpmpre : peut - être ces fentiments 
cefleropt-^îls d'êfre fi yifs , quand vous vo^is^ fereai 
dqnné h patience de m'enteqdre. C^ n'eft point; 
ikns raifon que je vqi^ç dis quHl faut renoncer 4 
votre amour : rintérêt de votre hoqoeur v ccUq 
à qui vous devez le jovir ^ \p foit dç votre Mai-» 
trèfle même, tout vous y ep^gera» ^ yous en 
fer^ voir la néceflîté \ ecQ^t^^-moi, Vous m*ave:e 
cru la fil]e delà ^arquifei^ je n^ la fuis [\a^ : -ell^ 
ignore même quelle eft m^ n^iflance* Un p^yfap.» 

qui rigi)oroit aufli , ^ qu'on avoit engagé par 

* * ' « 

de l'argent à me nouffiç> me donna à cef te Dame ; 
elle m'a élevée jiifqu'icî : je fecroyois ipa meFej 
elle ne m'a défabufée qu'à l'o.çcafion de la reçheir 
çbe que vous faites de moi : ce que je dU doi( 
^Quç fufoe. Adieu ,^ 04anteî je nç fuÎ3 pM 4^5» 



MODERNE. 1^7 

^»MM<>— »— — I ■ ■■ ■'■■■I lia— — — — ilMi» 

de vos foins ; je mérite feulement que vous me 
plaigniez , & je* vous demande cette pitié. Je ne 
puis vous exprimer combien ellie m'eft due , com- 
bien mon fort eftâf&eux^ combien je vousaim» 
en ce moment ^ malgré foBftacle étemel que }• 
viens de mettre entre voui & moi'. Adieu • encore 
tine fois : héfasl'phis je vour vob , plus je in'at* 
tendrîs. Fuyez-moi , fuyez une infortunée que 
vous ne pou^vez plus aimer avec lionneur. 

Fendant que je m^abandonnois aitifi à la violence 
de ma douleur, Oriante s^étoit faifi d'une dc'mei 
mains que je tâchois de retirer , ^ qu'il retenoît 
en homme qui ne fe conhott plus. Quand j'eug' 
fini mon difcôurs , il baifla fa tête fur cette nlaln ; 
& , Tarrofant dé fcs larmes , qu*accompagnoient 
mille foupîrs 2 non , ma PrincefTe , me difoît-îl 
d'un ton bas & défefpéré, la mort feule nfarra^ï 
éhera , me féparera d'avec vous. Il prononça long- 
temps les mêmes paroles. Dieu I qui peut com- 
prendre ce que l'on fent en pareille occaGon ? 
Enfin Oriante revint à lui: il me (embla, à le 
voir , qu'A avoit pris une grande réfolutîon. Ecou« 
tez-moi , me dit - il ^ ou pour la dernière fols i 
eu pour vous déterminer à me voir toujours. 
* Je ne fçais point qui vous êtes , & ne me foucie 
point de le fçavoir: mon cceur^ que vous bté- 

h iv 



l^g LE DQN Q.U,lCHOTTE 

^reiTez; feulp , vous préfère à tout ce que le fort 
peut fsûre naStrç de plus illuftrej robfçurité même 
4e votr^ nalûànçe e(^ .une raifoA de plys ^ ^ mes 
yeux , qui YOi|f; ren^eiicqre plus refpe^ajble : oui, 
|e dois vous refpei^r mj^e fei^ plus encore ; fe^ 
^ poijr garant h teodc^e. infinie que vous ii;V 
vez iiifpirée. Ççtt^ phyitoj^oQFiie nable ^j cettç 
:|aaniere çhannante que vous devez 3 (âçs doute ^i 
au fang dont vous fortez , & no\n^ pas à Téduça^. 
(iqn ; vq2^ fentitneots.M en6;i^ ma Princeile ^e jure 
(^e ne çeiTer dç ypus^ akivsr qu'en ceflknjt; de vivrf^. 
Ne it'allégupz plusi oî cç pay&n , nj cette pitiç 
•^i^e IVn iL Çuç, l^our yous ; le d^hoiineuif quq 
ypus préteqdç2v qui tp^nbera fur mpi,; petiq 
pbjets , iraifpns i|iutiJes ^ qui pe peuyent riçn fuii 
çn çqpi^r que yous ave? touché ; je. renonce à m\ 
fortufie , ï ines |>ien^5 à mes pairents ; je n^ yeux; 
qu^ Vpus ;. je îie yeujç çonferyer que voM 
feule : ?u reftç , (î . yous ro.'aimçz , nç. mç fuyeaç 
point , ou 4étermine^:^*vo,us 4 vouj; reprocher ma 
port \ la première à^ém^tc^e que yous ferez ^ 
çu pour pe. me plus voir , ou pour mq fuir, ^ç 
vçt\is remets Iç fçin de. meç joi^rs.; voyez fi vo^i^^ 
gime^ mieux les terminer, que d^ prqlqnger 1^ 
cours d'wç vie dqnç vqi^ feçç? ^QVi|q»r? te SSi^ 

trsfît 



M.O D E R N E. ntfp 



Je vous avoue que taqt 4*^our me charmai 
^e verfai d^s larmes ; mais la joi<s de voir un 
cœur C pénétré , y eut plus de part xjue mes chai 
grins. Il fut dfss monients ^ tant Tamour eft pui& 
faqt ^ QÙ je feqtis quelque fçcret plaiiîr de Vé^ 
traque aveqture qui m'apprenoit que î'i^tois une 
}nconnuç5 6ç qui doqiîoit ocçaiion à Oriante de 
paarquer combien il m'aimoit» 

£ft-il ppifiblç^ diç'je^ quç tout ce que je vîçft$ 
de vous apprendre nç ferve qu'à redoubler votra 
tendrçfTç? Diçulup. coeur fi noble & fi confiant 
devoit-il étrç le partage d'une infortunée qui ne 
fçaît ce qu'elle eft ? Eh ! bien, mon cher Oriante , 
cpnt^nuai-ie ; vou; me çomn^ettçz le foin de votre 
yiç j }e pitis 1^ fipir ou la prolongçr^ Penfezn 
vous 9 apr^s ce que vous venez de me dire , que 
|e balance à la ménager j cette vie qui foutient lsi 
Qiienne 9 & (açs laquelle ta'us Içs autres biens mo 
ijeroient infuppoirtables ? Qui , je la confcM-ver^i 
cette vie; vous h renie ttez en dest mains ausc^ 
quelles ellç eft pji^s précieufç qu'4 cçHe qui voua 
Ta donnée : qui , vous vivrez , puifqu^ ]\n fui^ 
_ 1^ maitreCe % mais vous dépendez d'une mar^ qui 
y9 fçayoijf cç que vous aimez , en nCaijna^nt \ ç^t 
^q^n 9 la Marquife , qui n'eft ^oint ma merç,^ 
ç>, ppiw ^(i 4irc{, 4tfendi» dç vous rcvwi 



fjo LE DON QUICHOTTE 



mm 



jfi dois mime y fi je Ten crois , me retirer à quel-» 
^ues lioues dici pour vous fuir : le refus que. je 
ferai de ne vous plus voir , va Hrriter contre 
sioi; elle divulguera le fecret de ma naifTance x 
votre mère exigera de vous qpe vous m'aban-' 
donniez: votre r^fîftancè 1 Vigrîra ; tout fon reC- 
fentimeDt tombera d'abord fur moi : la.Marquife 
& elieYe joindront pour me perfécuter. Ne croyez 
pas cependant que la crainte foit capatbie de me 
blve changer de féntiments à votre égard : mais 
Je vous conjure , avant que Je' m*expofe à tous 
tes dangers que je prévois & que je braVe> do 
iaire attention aux rifques que vous courez^ vouS'- 
fliême. Penfezque vous devez tout à votre mcre; 
que vous allez lui manquer de refpeét par votre 
ifcÉfpbéiffance , & que vous ne pouvez tirer d*autre 
fruit de la réfiAance que vous apporterez à fes 
itolorttés , finon la perte de fon amif îé , Se celle 
âé Teftime de tout le monde. J*aurbîs pouffé mes 
jemontrances plus loin, fi Oriante me Teût per- 
iftîs; mais, comme elles n'étoient pas de foa 
^ut,'il ne put m'en entendre dire davantage, 
9c tn*înterrompit pour m'afFu^ér que fon deffein 
ri*étoit pas de défobéîr à fa mère ; qu'il n'igno- 
fait pas le refpeôqu^îl lui devoit, que d'aîlfeurs 
ôxk n*offenfoit que quand tn étoit affez maître de 



PPMP 



MODERNE, ij% 

foi , pour pouvoir s^cmpêcher de défobéir. Vou« 
fçavez, ma chère Maitrefle ^ pourfuîvit*U , que je 
ne fuis plus à moi ; & , par conféquent ^ tout ce 
que je puis faire eft plus digne de pitié que de 
courroux.: peut-être y après tout » m^ larnies & 
mes prierez trouveront*elIes ma mère plus fen-p 
flble que nous ne Tçfpéf ons : i^ais , quand elle 
feroit infle^çible 9 je le répète encore^ ma pailio^ 
pe peut finir qu'avec ma vie. 

Qriante m^ dit e^icore heaupqup de chofeSjp 
£( jamais on n'eut ni plus d'aniour ly plus de ref-- 
peâ qu'il m'en téipoigna ; je lui proqiis, » è mon 
tour , tout cq qu'il exigea de mQi« Hçla; S il mç 
fcmhloit que mon cœur fe devoit tout entier \ 
qui me donnoit le fien fans réferve. Npus prîme^ 
quelques mèfure^ enfemble ^ ppijr que la chofc;^ 
n'éclatât pas fi -tôt , dans la vain^ #fpérance quf 
peut-être arriv^roic-il quelque changçi^ènt favo^ 
xable à notre amourj & , aprèis miilç {^meAt^ d4 
fi44Uté rççïproqi|ç ^^ il m,e quitçp. 

Fin d^ ia iroifiçmc Pmiu 



172 LE DON qUlCHOTTE 




^ r ^^j^ a" 



QUATRIEME PARTIE. 

A. PEINE Orîantè fut il fortî , que la MarquUt» 
Irentra dans ma chambre pour fçavdîr ce que f a- 
vois dit à mori Amant. Quels effets famour né 
produit-il pas fur un cœur ^ Dès que je la vis 
entrer, je la regardai comme une ennemie avec 
laquelle il falloit feindre ; le reffoiivenir dé tout' 
ce que je lui devols sWoiblit. Eli ! bien , me dit*- 
èlîe en m*abordant , qu'avez - vous réfolu , ma- 
chère fiUé? Hélas! Madame, lui répondis>}é^ faî 
tout déclaré à Qriante ; & , quoiqu'il m^ic pro« 
tefté que ce changement n'étoit pas capable d^ 
diminuer f amour qu'il a pour moi , je fuis per- 
lliadée» par la froideur dont il m'a fait cette pro- 
tefiatioû ^ que fon amour ne tiendra pas long^ 
temps contre les raifons qu^il a de m'oublier : 
j'ajoutai, ,pour ta mieux tromper, que, de ma 
part , j'étois réfolue à fuivre exaâement les coa« 
feîls qu'elle voudroit bi^n me donner , étant conr* 
vaincue que l'amitié & la raifon les lui diâfl^ 
raient. 






■ . ■ ' ' t i ■ 1 ^ 

MODERNE. 175 



«■ 



Cependant Oriante étant de retour chez lui, 
fa mère connut A l'abattement qui paroîflbit fur 
fon vîfage, qu'il n'a voit rien à efpérer de moi. 
Cette Dame fut outrée du mépris imaginaire 
que nous paroiflions avoir pour fon fils : elle en 
parla , quelques jours après , avec aigreur , à la 
Marquife, qui, croyant, de fon côté, qu'au*Ueu 
de la confidence que je difois avoir faite à Orian- 
te, je l'avoîs au contraire accufée d'être un obfta- 
cle à Qotre mariage , fit elle-même un aveu fin- 
cere de tout ce que j'étois à la mère d*Orîante, 
Cette Dame ne pouvoit revenir de Tétonnement 
que lui caufoit un pareil récit ; elle lui avoua , 
de fon côté , qu'elle étoit piquée de la maniere^ 
dont elle avoit paru recevoir la recherche de 
fon fils ; & elle la quitta , en l^afTurant qu'elle 
alloit , de ce pas , défendre à Oriante de me voir , 
ajoutant que le meilleur moyen de l'en empê- 
cher , (êroit de m'éloîgner pour quelque temps ; 
& la Marquife promit de le faire. Elle tint effec- 
tivement parole ; car dès et jour même , elle me 
déclara qu'elle avait deflein de m'envoyejr ailleurs, 
A ces mots, je frémis ; mes larmes, malgré moi , dé* 
couvrirent combien j'étoîs fenfible à Téloignement 
auquel elle me condamnolt : mais elle me parla 
d'un air fi fier I que je ne doutai plus qu'elle n'exé* 



^ 



■ ■ ■■ ■ - ■ ■ ■ ■ .1 ■ • . 

174 LE DON QUICHOTTE 



cutât ce dont élîe me itiénàçôît^ J*allai m'enfer- 
mer dans ma chambre , pour me cooTulter fut 
le parti que je dëvoîs prendre : maïs j'avoîs Tef-^ 
prit trop agité pour pouvoir me déterminer a 
rien; ma douleur m'occupa toute entière* 

Cependant quatid la mcréd*Oriàhte fut arrivée 
chez elle, elle lui raconta tout ce qu*elle fçavolè 
de moi, s'imaglnaiit qu'il Tignorolt, & que là 
connoifTance de ce que f étois feroit céder foti 
amour : mais il lui dit que je lui avois moi-niêmé 
tout avoué, & que l*obfcurîté de mon fort n'é- 
toit point une raifon qui mê fendît moins ai- 
mable; enfuite il.éxagéra fur ihille bonnes quar 
lités , que fdris dbUte je n'avois pas , & que fa 
paffîon lui fefoît voir en moi. Sa, mère, furprîÊ 
du peu d'effet qu'une pareille aventure produifolt 
fur lui; honteufe , pour fon fils, d^uiï attachement 
qu'elle difoît le déshonorer , après l'avoir affûté 
qu'il ne deîvoît pas s^attendre .à la moindre corn- 
plaîfance de fa part , que toute l'amitié qu'elle 
àvoît pour liiî h'iroît pas jufqu'a çonfentîr à une 
lîhofe qui couvriroît toute leur famille de honte , 
ajouta encore grand nombre de raifons pour 
prouver que ma naiffance pbuvoit être accom- 
pagnée de tout ce qu'on peut s*îmagîner de plus 
méprifable & de plus viçieui j & finît enfin fon 



MODERNE. ijf 

dîfcours en lui ordonnant ^ Don* feulement dé litf 
plus penfer à cette Indigne utAafi , ifoai^ iuBi Û^ 
ceffer de rtie voir, s'il vouloît évitef les eifîtrde 
fôn jufte reflefttiment, Oriante ^ i ces fnortfs, fe 
leva. Je ne yeux point , Madame , ïùi dît-il, ifôiii 
irriter encore plus » en vous déelaf âbt mes ftôtî-* 
ments pour Clprinc; f efpere (Jufe l0 teôips poiirfâ 
vous en donner , pour moi, dé? plus dofiixiât tfe 
plus compatifTans à la tendre paffic^ qiie fâi poixt 
elle : il me fuffit de vous affurer que j*ai pou^ VbW 
un refpeâl infini 5 mais , qrfk 1 égard de Toiibli <Jlié^ 
vous VQulèz (jue je fafTe de Clorine, je ne ferîâr^ 
en vous défobéiiTarit , que fiûvfe des mouvehrë/fci 
dont je n^ fuis p^^ le maîtrer, & qui m'entraînent" 
malgré moi« On aura foin, répliqua fa mefé^dè 
prévenir Votre foiblefTe. Iphile m'a promis du- 
l'éloigner d'ici : peut-être , en ne la voyait plif^ ^' 
votre coeur aura-t*il moins de peine à l'abMîéi^;^ 
Ciel ! s'écria Oriante ; quoi ! Madame , on Va Té^' 
Joigne^ I.VOU5 avez pu voas-même prefFer-, de-. 
mander (on éloignement ! Ah ! e'efl: terminer Je 
vÎB que voi|s m'avez donnée 2 je vous la ^endfaF 
cette vie , Madame ; aufli bien la teoft féra-veïîrf 
un fort plus heureux mille fois pour moi,tîùèIâ^ 
trifie doUleui? de vivre fans Clorine : mais je cotirs" 



176 LE DON QUICHOTTE 



m'oppofer à ceux. qui pe l'enlèvent: adieu , Maî-' 
dame. Dieu I rendez^Ia nioi ^ 

Oriante, après ce difcours, arriva chez Iphile 
en furieux : de loin il m'apperçut dans un jarditi 
aifife fur un fiége de gaion, que je motiilloi^ d^ 
tnes pleurs. Quoi ! ma FrincefTe ^ d(t*il en m'abof' 
dant, eft-ce bien vous qye je ^vois? Qu6i\ fat lé 
|>laifîr de vous voir encore. On m'avoit menacé 
qu'on vous arrachoit de ces lieux , & je venois 
ou vous retirer ^ ou périr à vos yeux. Quelle fu-» 
oefle réfolution ^ lui dis ^ je alors ! modérez cei 
emportements,. Seigneur. Quel parti voulesi*^ 
vous que je prenne ^ quand je vdus ai promis 
de vous voir toujours ? Hélas ! jef ne pré-* 
Voyois par les violences qu'on pourroit^me faire. 
Je ne puis rien; je ne fuis qu'une mà^lheureufe 
qui n'a que fes pleurs & fes foupirs pour toute 
défenfe. En prononçant ces derniers ^ mots, nous 
apperçûmes Iphile qui venoit à lious 4 grands 
pas; elle i^mbloit enflammée de courrofiXé Ingr^« 
te, me dit-elle , vous ne craignez donc pdrint de- 
me. défôbéir , après toutes les obligations que 
vous m'avez. Ce jeune homme dont vous animez 
la paffion, qu'efpérez-vous de lui fan&naiïlance SC 
fàn$ biens? £tt*ce à. vous à préteiidre à lamoin-^ 



•-.• r/ ■-■y. 



ÉmmmtÊÊÊiiiiiÊÊÊim 



•*^ 



M O D £ R N El i7f 



^e fortune ?. (ans moi , que deviendriez- vous ^ que 
feriez -^ vous devenue ^ Mais vous abandonner nt 
feroît me venger qu'à*demi de votre lâche ingrat* 
tttude : r^ducation que j'ai bien voulu vous don^ 
lier par pitié , me donne des droits fur vous qud 
je ferai valoir ; & quand vous aurez féhti ce que 
jpeut un jufte reflentimént , alors je terminerai ma 
vengeance > en vous rendant à toute la hotvte & 
à toute là baiTeflè de Tétat] où je vous ai priiew 

Je vous ai 3 fans doute ^ beaucoup d'obliga-^ 
lion, lui répondis- je alors d'un ton refpeâueuXj^ 
nais fier: vous m'avez élevée juiqu'ici, & vous 
allez , dites-vous , vous veiiger de mon îngratîtu-i 
dew Vous êtes la maitreife , Madame* Il eft vrai 
que jufqu'ici je n'ai perfônne à qui je puilTe avoif 
recours s je ne fçais qui je fuis ; peut -être 
même l'éducatioil que vous m'avez donnée , eft i 
elle au-defTuS de ma naiiTance ; & tout Ct qud 
vous pouvez imaginer d'expreûîons pour me con-^ 
vaincre de beaucoup de baflèijfe , n'empêche pais 
que peut-être je ne fois d'une naidànce à qui l'on 
doive quelque refpeâ. lies termes dont vous Vbuà 
fervez pour me couvrit de confufion^ font utt 
effet bien différent ; ils me donnent une fierté qui 
m'eft garante de la nobleflë des parents à qui 
je dois le jour. Cette fierté foutient ma itPC<lQr 
Tûmt XL M 



^m^t^ 



117» LE DON QUICHOTTE 



noiilâiice pour vous ; & la confenrer , après tout 
ce que vous venez de me dire 9 eft toot ee quo 
je vous dois : voilà ma réponfe ; vous pouvez à 
préfent ukï des droits injuftes que vous dite&avoli 
fur moi* 

Non 9 Madame 5 s^écria Oriante; tant que je 
f efpire , les droits qu'on allègue ici ne donneront . 
aucun pouvoir fur vous. Souvenez* vous 9 Mon«« 
iieur , répliqua Iphile , que vous êtes ici cheai^ 
noi, & que vous n'avez point droit éty parler 
comme vou» faites. Pour vous , fuivez-aK)i kn9 
3?épliquêr » ou }e fçaurai vous y contraindre. Et» 
difant ces mots, Iphile , me prenant par le bras^ 
me poulTa » & m'obligea de marcher devant elle. 
Oriante ailoit s'oppofer à la violence qu'elle me 
fef(Mt ; Te^icès de fon emportement lui âtant toutes 
fes forces, nous le vîmes tomber comme éva- 
fioui. Iphile , qui avoit de la confidération pour 
fa mère , af)petta quelques dome(Mques pour \6 
fecourir , & me fit monter dans fa chambre oi 
ielle m'enferma. 

Elle jugea que , dès qu'Oriante feroit rev^m 

^ lui , on auroit dt la peine à m'enlever dû Heu ^ 

Ikns quelque ficheux accident ; cette réflexioii 

fit qu'elle hâta ma retraite» Une heure après 9 

-#lb levinc dans ta chambrto^ où j'étoie enferméa; 



4 



MiiiilMfaMlMi 



MODERNE^ Xjp 

fûîveÈ-ttiôîj mè dit-ellé rudementi Je là fuivîâ 
fansâueuAe téfîftanée» & même iâns.prononci^l^ 
iaucuile parole. On me fît entrer dans uhe chaiil^ 
feulé ; & ^ dan^ Tinftant , oh lA'éloigna dU château* 
.ïoute ma fierté m'abandonna ^ quand je peilf^ 
férieu&mëht que je ne reverrob peut-être pluÉ 
Oriante • Son déferpôir m'affligeôit même autant 
que la perte que j*àllois faire de la dducebjr de I^ 
Voir. Je irempliiTois la campagne de mes éris^ Q^^ 
Vous dirai* j6 en$n ? Nous arrivâmes après quatre 
heures de marche^ dans un bois que nOuâ tra^ 
Verfames. Au bout du bois , j*apperçus utf vleu)C 
thâteau ; ta chaife y artêta : deux cavaliers qui 
ïn'avoient fuivies ^ mirent pied i terre* Je defr 
tendis : on me fit motlter dans le château ^ & l0 
Contiergè en ouvrit une chambre afleE bien meu-* 
bléé^ mais ôbfcure^ oà j^entrau Je jugeai bienr^ 
• i^ voyant mes conduâeurs ^ que ma jeuneâè 2c 
mes larmes les attendridbienti J^allois leur parler^ 
ians pofitivem^nt fçavôit ce ()ue f exigerôis d'eux j 
quand ces hommes , fe défiant apparemment de Itk 
éompaffioà qu^ils avoient pour moi ^ lue quittèrent 
prefque au(Iî-*tôt que je fus entrée danit la cham-^ 
bre ; de forte qu'eii un momeht je me v\t feule } 
mbandonftée à toute ThorreUr de ma fituation ^ 
Ëins fecouxs^ fantt compagne^ fàiis efpoîr de 

Mij 



aSô LM DON QUICHOTTE 

Voir Oriante , dont le refibu venir feul me garan« 
tit^ fans doute 9 de la mort que mes chagrios 
À'âurôient donnéeé 

On m'apportoît régulièrement à manger deux 
fois par jour. A Tégard des mets , je ne m'ap* 
perçus point qu'on eût changé ma manière de 
vivre ordinairet Je paffai près de trois mois dans 
cette chambre » toujours feule , dans une mélan- 
colie qui peu*à-peu diminuoit & ma fanté & mes 
forces : la vie me fembloit odieufe ; je pronon* 
çois fouvent le nom d'Oriante ^ & j'étois encore 
fenfible à ce plailîr. 

Vous pouvez aifément juger , Seigneur , quel 
fut le défefpoir de mon Amant » quand il (çut 
que je n'étois plus dans le même lieu* Son éva« 
nouïdement avoit été fort long. Iphile avoit orT 
donné qu'on le portât chez fa mère , à qui Wh 
apprenoit> par un billet^ ce qu'elle m'avoit dit,, 
& la. raifon de révanouïflèment de fon fils. Quand 
Oriante fut revenu à lui, les premières paroles 
qu'il prononça, furent de demander où j'étois. 
Sa mère étoit auprès de lui. Ce jeune homme, dé^ 
tourna d'abord les yeux pour ne la pas voir. Ce- 
pendant cette Dame lui parla avec tant de mar-^ 
ques de bonté , que , malgré tout fon chagrin , 
Oriante n'exprima les reproches qu'il croyoit lui 



MODERNE, : i8ï 

£ûre que par Tes foupirs. Sa mère lui montra la let^ 
tre d'Iphile* Il demeura muet ; il pâlit. Je ne la^ 
reverrai peut-être plus ^ Madame ; vous ferez con-^ 
tente. Il ne prononça plus que ces mots ; il parut 
même que fa douleur (è termberoit à une trî(^ 
teflè que le temps lui ôteroit. Mais (on fileacè 
étoit mi e&t du défefpoir le plus violent i it 
iConcevoit en lui-même le deflèin de quitter là 
mère , & de me chercher }ufqu'à ce qu'il m'eût- 
trouvée. Le lendemain » il partit , en feignant 
d'aller à la chaflè. Je ne vous dirai point quels^ 
furrat les^ regrets de fa mère » quand elle s*ap-« 
perçue qu'il étoit parti : vous fçauréz feulement 
que le.ha&rd, long- temps après fon départ 9 le- 
conduifit pofitivement au vieux château où )'é-* 
tols enfermée. Il y arriva la nuit : & , comme il 
ne vbyoit de retraite que le château y il \ pria le 
Concierge de le recevoir )u(qu^au lendemain» Le 
Concierge ne refufa point de le faire ; & la cham^^ 
bre qu'il lui fit préparer pour la nuit , était à câté 
de la mienne. La muraille n'étoit pôiât épaiffe v 
&9 pour peu qu'on élevât la voix, on pou voit», 
d'une chambre à l'autre , entendre a0èz dîftihâe<« 
ment ce qu'on difoit. Vous vous imaginez bien 
que le Concierge , en donnant cette chambre à 
Odiante^ né le connoi^bit point. Je m'étois ipiC^ 



N. 



h8a IS DON qUIÇHQTTE 



«■ 



0SL Mu ^fxàxià U entra daos cett« c^hamhre pout 
y coucher ; }e Teptendis marcher» Je ne fçaûi 
quelk curiofité alors me tira de la proifonde trifn 
teilè où j'étois toupurs plongée* Je prêtai To^ 
rejjle aux pas <}ue )'entendpis faire dans cettç 
chambre^ De temp$ ^n temp^ fenteiadûis des fou« 
pirs qui rçidqublerent mon attention , jufques-s 
U' même , que mon cœur était imvii. Un moimeni 
^prèsy f entendis encore quelques paioles pro-« 
aoncées d'^on^ vpix qui me fit trefliiillir» Je ientis 
que je changèois de couleur. I^e troublé où cettd 
votx m'avoit jettée, me & foupirer à mon toue 
;i0è2i liant. U me fembla que celui que f enten^ 
ëoi^; ceâoit de marcher, & prêtoit IHjdreille auâ?^ 
O'Dîeul m*écrîai*je, que £gnifie fou atteftiioi^ 
^ m'écoute^ } Je }ugeai ^ après c^es paroles , qu^ 
^pprochôit encore de plus^ près. O ciel) feroit^ 
ce elle y. difoit r il ^ avançant ? yoâà Ip fon di| 
ià voix» L . . • 

: Quand .Oriante parloit ^nfi , il me fembloît ^ 
de mofi côté , que. ki voix, que f entewkuis leAem^ 
bloit i • çeirle dH3riantô» Cette reflm^lBiiçç me; 
rendit Tabfence de^.cet Àmmt encore pius^ a& 
^ufe ; &, cédant alors à fioute la j^rifieife d| 
ines réflexions ,: je ne pbui&i phis qoe qudqueit 
feypa(][urin'éch^ppqr«iit., 4ç je ç^%i tf^^^W^ 






MODERNE, 185 



De foti cètê , Oriaiite ne m'enteadant phis parler , 
'fe coucha ^ dms le (teifein de demander le leiw 
demain quelle étoit la perfonne qu'U avoît en** 
tendu feplàioiFe dans la cfaaitibre à^ote d)e la 
£entie* Il attendit même le jour avec impatiemre ; 
êc quand il parut , il s'habilla pr omptement , le 
defcendit en bas 9 oA » Ëms marquer , mi trop de 
icuriofité ^ . ni Tkitéret qu'il .prenok à Cçavoir qtli 
fétois 5 3 prift le Concierge de lui appremlfe 
quelle étoit Tinfortunée qui fe ploignoittant* Ceft, 
4àit le Concierge , une f^me perfonoe qiii eâ ki 
depuis trois mois; elle ne fort points elltè n'eft 
occupée que de foo chagrin. Sçauriet-vous Ton 
nom ^ditOrknt^ ? Non , répliqua le Concierge» 
d'un 2ir qm .marquoit qu il feigaoit; mais. elle eft 
extrêotement aimable , & eUeeft venue ici de h 
part de la maitrefle du chaceau« Puifqu'êile a dis 
la beauté^ répondit Oriante » je ferots curieux 
lie la voir feulement fans qu'elle me vit. Mais» 
Monfieur» dit le Concierge , je ne puis vous faire 
entrer dans £t chambre: elle met quelquefois la 
tête à ta. ienétre qui donne dans un jardin : tout 
ce qu&vons pouvez faire pour fatisfaire votre cu.« 
ffiofîté , c'eft d'attendre encore . quelques heures » 
& de vous promener dans le jardin , où vous la 
Sren:ç2^^(a^ 91'eiie paœillè à la fenêtre» Jo m 

M iv 



' / "■'■ " ' ' ' ■*» 

ï84 LE DON QUICHOTTE 



X 



f^ pas autrement prefie, répartit Qrîante , &^ 
l'attendrai bien encore deux heuresi en déjeâ-» 
nant enfemble* 

Oriante refia tout oe temps «« là dans le c\A^ 
teau y après quoi il fe rendit au jardin» Quelques 
înftants ^près qu*il y fot , f ouvris ma fenêtrei^ 

• 

Oriante fe cacha fous ua iierceau dont te feuii* 
lage étoit épais , & .d'oq il pouvoit me voir fans 
être vu^ Je parus x il me reconnut. Sa .joie v^ 
çonfidérée pen(a le trahir ; car d'abord il eut 
envie dç fortir du berceau , & de venir fe mon- 
trer fous ma fenêtre ; mais un peu de réflexion 
l'arrêta. Il pen|a que c'étoit le moyen de me 
pt^rdre encore une fois , que de témoigner qui! 
me connoiflbit. Il fe. retint donc ; H, comme 
îi avoit deflèin de me retirer de ces Eeux , i! 
fallolt bien que je fuile avertie quHl m'avoit trou^ 
:véê. Pour modérQr la (urprîfè où je fefois en^le 
revoyant 9 il chanta des paroles d'un air que nou4( 
avions fouvent chàaté enfemble.! Péqautaî d'à* 
l>ord attentivement , doutant fi je veiiiois. Mat4 
^'eft lui-même ! difois-je s voil4 le fou de fa.voix'j 
il. me voit; il né paroit pas« ,A peine .prononi» 
çoisrje ces mots, qu'il fortit du berceau, s'apt^ 
l^ércevant par l'attention étonnée que j'avoili 
IRpntréç , (jue je r*yQê,r€ÇQï«!Ui Âh^. ^kl \ 



m 



MODERNE, iSf 

in*écrîai - je en le voyant , non point aflez haut 
pour qu'on m'eotendîtt Alors Oriante me fît 
£gne de la main de ne point parler ; &, s'appro^ 
chant de ma fenêtre i Ne paroiilejs pas me con*- 
noitre , Madame , me dit-il; & laiiTez^moi le 
foin de vous tirer des lieux où vous êtes. It 
répéta cela d^ux ou trois foii;, parce qu'il par*- 
loit tout bas 9 & que j'avois de la peine à l'en« 
tendre. Il tira après Tes tablettes ; 11 fut quelque 
temps ^ écrire , & il me fît (îgne d'ouvrir toutes 
iQes fenêtres ; après quoi , il n^e les jetta adroi*^ 
tçmpnt dans ma chambre. Je les r^m^fUi : voici 
ce qu'il in'éçrivoi^ 

Vous r^avi^ donné bUn de l^ inquiétude hier 
fiufiir;/ai cru vous entendre ^ & je ne me tromr 
fois f as. Le prejfefuiment qui me difoit que c était 
yous^ ni a fait prendre des mefurespour vous voir 
pnnme par curiofité. On nefçaitpoinf que je vqus 
çonnois j & i^on ne me connoit point non plus ici% 
feignei de nf ni avoir point vui je feindrai de 
partir; & ce foir. ^ à minuit , je trouverai le moyen 
de rçvenir dans le jardin. Um^ tiendra qu.â vous ^ 
paqn ^imablif Princeffe ^ ou de vous confier à un 
fiomme qui vous refpeffè & qui vous adore 9 ou 
fh h yoirff percer durant vous de miUe coups ^^ 



m 

mm 



185 LE VON QUICHOTTE 

VOUS refufei i$ te fuivn^ Je prendrai de juftts 
mefuresy & yV fçais où je dais vous remettre* Là 
maifon Jtun de mes amis qui demeure prh de ces 
iieux , m* offre une honnête retraite pour vous j 
tonfutte:^^ votre nœuf» 

• Que je confultè mon cœur , grand Dîeu ! dis-j0f 
tn moi-même; un cœur qui ût refpire que pout 
lui : oui , je vous fuivraii Qui doit me retenir ? 
!Ah ! quand on foufFre tous les maux dont je fuis 
accablée, n'eft-il pas permis de s'en délivrer, 
quand on le peut. Apvhs cette courte réflexion j 
f écrivis cette réponfe fur Tes tablettes: 

T 

fai confultè mon cœur , Seigneur ; je vous eon* 
mis y je vous aime 9 & vous mairtiei^^t je ferai 
frite 9 à minuit ^ à vous fuivre. 

Après avoir écrit ces paroles, je lui rejettaf 
(es tablettes qu'il ouvrit avec précipitation* Quand 
il eut lu ce que je lui marquois , fa joie éclata fur 
fon vîfage. Il me fâlua d'un air* riant & fatisfaît, 
& me fit figne qu'il fè retiroît de peur de donner 
du foupçon au Concierge, Il partit incontinent , , 
& s'en-alla chez fon ami , pour l'avertir , & 
pour attendre qu'il fi^ heure de fe rendre fouj^ 



nm 



MODERNE. 187 

■ ! ■ ■■■■ ■ ' ■ • • - ■ ' I 

0ia fenêtre^ Il avoit examiné le jardin qui n'étoi( 
enclos que d*Un9 (impie haie* Il eft vrai que ma. , 
fenêtre étoit extrêmement haute ; mais , comme 
vous verrez , U trouva tnoym de remédier à 
tout* 

Cependant Iphile, en me tenant renfermée 
dans ce château, n'avoit d'autre envie que de 
me forcer à oublier Oriante. Il venoit très-fôu-- 
vent, de fa part, un homme demander ce que 
je difois; & la mélancolie continuelle où on lui 
rapportoitquej'étoiç, la toucha fenfiblement , & 
jia détermina à me tirer de prifon , 9^ à eilayer » 
par h douceur, à gagner fur moi que j'oublie* 
.rois Oriante, Le jour même que cet Amant me 
parla, le Concierge reçut une lettre d'Iphile^i 
qui lui marquoît qu'elle arriveroit le foîr au châ- 
teau*, *pour y paffer quelques jours. Le Concierge 
m'en avertit , après qu'Oriante fut partK Hélas ! 
cet inconvénient que. je n'avois point dû prévoir 
4Bft la caufe de tous mes malheurs. Ce que le 
Concierge ro^apprit me chagrina beaucoup. Je 
craignis que farrivée dlphile nerompît les dcÇ- 
feins d^^Oriante. Je treixAIai pour cet Atoant luî- 
îï^me ; car mon cceur m'a toujours averti de ce 
^ui doit ro'arriver de fâcheux. 
• jEe p^LiTai I^ journée dans Tinquiétude, Sur le 



i88 LE DON qUlCHOTTE 



ttmm 



foir, Iphile arriva, comme elle 'en, avoit avertît 
elle monta dans ma chambre. La pâleur qui étoh 
fur mon vifage, mon air abattu lui arrachèrent 
des larmes: elle foupira en me voyant. Je coii** 
nus qu'elle étoit touchée. Eh , quoi ! lui dis-je , 
Madame , après l'avoir faluée froidement , vous 
ave2 la foibleiTe de me plaindre des maux qua 
vous m'avez faits ! Elle ne me répondit qu'en 
m'embraffant , & en me tenant long-^temps ferrée 
entre fes bras. 

Je vous avoue que , malgré la tyrannie dont 
elle avoit ufé à mon égard , l'habitude de la croire s 
& de' l'appeller ma mère, réveilla cette grande? 
tendrefle que j'avois pour elle. Je l'embraflai à 
jnon tQur, Sç je mêlai mes larmes aux fîennes* 
Je vous ai tourmentée , me difoit-elle ; mais le 
Ciel m'eft témoin , ma chère fille , que je n'eus, 
^jamais d^autre deifein que d'aller au-devant des 
raifons que je eraignois d'avoir dans la fuite de 
ne vous plus aimer. Je crus que^ vous ayant élevée 
depuis votre enfance , il m'étoit permis d'en ufér 
avec vous avec quelque autorité; mais }e n'ai 
-rien fait que pour votre bien. Je vous rends ma 
rtendreife & mon cœur» ma chère enfant; & fefi- 
pere que vous me facrifierez» pî^r reconnoiflàncç, 
yq malbeurçuiiç penchant qui ne peut vous çop« 



MODERNE» 189 

M I ■ " I II 

'dttire â rien. Après ce difcours^ elle m'appjrit 
ce que je vous ai dit du départ d'Oriante , & 
me dit qu'on ne fçavoit pas ce qu'il étoit de*. 
iVenu. 

Je ne répondis que par quelques fbupirs au 
récit qu'elle me fit , & aux efpérances qu'elle thm 
difoit attendre 4e moi. Mais je crus voir tant 
d'amour pour moi dans (k manière d'agir , ^ant 
dé chagrin de m'avoir maltraitée , que j'eus quel- 
que regret d'avoir confenti à ce que m'avolt 
propofé Orîante , d'autant plus que je prévoyoîs 
que Tes mefures ne (èrviroient de rien. Le regret 
cependant ne fut pas (i grand , que ^ quelques 
moments après , je ne fouhaitaffe bien qu'il réuflît ^ 
parce que je ne me fentois point capable de fatis- 
faire en rien Iphile fur le facrifîce qu'elle exigeoit 
de moi. On nous apporta à fouper dans ma cham- 
bre; & 5 comme il étoit fort tard lorfqu'Iphile 
étoit arrivée 9 à peine eûmes-nous foupé^ qu'il 
étoit bien près de minuit. J^alTeâai une grande 
envie de dormir, pour engager Iphile à fe retirer 
dans fa chambre : elle me donna le bon foir. 

Dès qu'elle fut retirée , j'ouvris ma fenêtre , 
dans une îrréfolution qui me fefoit fouvent balan- 
cer à fuivre Oriante : joignez à cela que , de ma 
ieQetre ^ je voyois l'écurie du château qui étoit du 



ipô LE DON qtriCHOTTE 

T a - ■ ' • " r 

côté d^une des aîles de \fL maifod » & je m'appcN 
çjs qu'aucun des paifretiiers n'étoit encore cou* 
ché. Un autre inconvénient (e jotgnoit à celui-là i 
il fefoit un beau clair de lime qui laiilbit prefqué 
voir de cent pas les objets. 

J^étois dans ces réflexions 5 quand feotendÎ!f 
qu'on pofoit une échelle qui venoit îufqH'à tni 
fenttre : c'étoit Oriante qui avoit fait apporter 
cette échelle de chez Ton ami , par deux hommeâf 
qui étoietit avec lui dans le jardin* Mais , malheur 
.mille fois plus affreux pour moi, que n'^eût ét^ 
ma propre mort ! cette échelle qu'Oriante & fes' 
gens appuyoient contre la muraille 9 fut apperçue ^ 
à la lueur de la lune , par un de ces; domeftiquef 
qui étoient dans Técurie» Il la montra à fes cama-» 
rades , qui s'arment chacun d*un fufil 2 ilsf avan- 
cent doucement pour reconnoître ce que c'étoité 
Oriante , Tinfortuné Oriante étoit déjà à moitié 
monté fur Téchelle, Je lui parfois même ^ & 
le priois de s'en retourner; quand un de ces gens 
armés l'ayant vu -, tira fur lui , & le renverfa mort 
à terre. Ceux qui l'accompagnoient , effrayés d'un 
coup pareil , cherchèrent leur falut dans la fuîtes 
Ces domeftîques , avec de la chandelle , vinrent 
pour reconnoître quel étoit celui qui étoit tombé* 
Il y en avoit deux d'entr'eux qui avorent foù<<' 



««■ 



MODERNE, ipi 

vent vu Oriantç , dans le temps qu'il venoit che2 
Iphile : outre cela, fies habits ne témoignoient que 
trop que ce n'étoit pas un homme dont le deiteiii 
eût été de rol^n 

Le bruit du coup cependant porta rallarmei 
dans toute la maifon. Pour moi , ^% que )e vis 
tomber Oriante » }e reftai tout d'un coup éva^ 
pouie dans un fauteuil qui étoit auprès de moi ^ 
& qui me foutint. Je ne fçais ce qui fe pa/la 
pendant mon évanouïflement, qui dura près d'une 
heure. Mais, quand je revins à moi, )e me trou- 
vai entre les bras d'Iphile, qui fefoit tous fe$ 
efforts pour me foulager. J'ouvris à moitié les 
yeux, & les refermai pref^ue auffi^tôt. Cepen- 
dant, quelque temps après, mon défefpoir éclata 
par des gémiiTements que rien ne put arrêter» 
Iphile me demanda par quel ha&rd Oriante s'é^. 
toit trouvé là avec une échelle. Ah ! laiflez^moi ; 
cruelle , lui répondis-je : fon malheur & le mien 
eft que le Ciel vous a fait 'naître. Elle ne put 
tirer de moi d'autres paroles» Elle ordonna qu'on 
zne couchât : )e me laiâai déshabiller. La dou- 
leur me rendit comme ftupide & fans mouvement; 
pendant pkfieurs heures , j'eus l'efprit aiféné : 
ma raifon revint entièrement; mais elle ne me 
&rvit ^ï me replonger dm» un plus a&eux dé* 



> ^ ^^- • ^ >•-*■ 



Jp2 LE DON QUICHOTTE 

»■ ■ ' - I I II m^mÊÊÊmmÊÊmm 

ièfpoir. Je regardai ceux qui s empreilbi^nt auprès 
ide moi > comme autant de bourreaux qui ne pt^o*». 
longeôieât ma vie que pour prolonger mes pei-^ 
nés: je n^nvifageois que la mort; elle fefoit toui 
mes defirs. 

Mais admirez , Seigneui* , les eSèts (urprenants 
'du hafard ! Pendant que j'étois dans cet état pitoya-^ 
ble , qui fefoit défefpérer de ma vie y Tarmine ^ 
le mari de PerCanne , je veux dire mon père ^ 
arrivoit chez Iphile , à bride abattue ^ guidé par 
iun tranfport de joie que lui donnoit Tefpéramre 
de me retrouver chez elle: & voici comment îl 
fçavoit que la CloriHe dont on lui avoit parlé 5 
jétoit fa propre fiUe^ 

La nourride à qui mon père m'avoit^ confiée > 
quand ma mère accoucha de moi , avoit été ga»* 
gnée par le père de Tarmine. Il lui avoit donne 
une fomme d'argent corifidérable ^ moyennant la-^ 
quelle elle s'étoit retirée , n'avoit ^lus paru , & 
m'avoît abandonnée à ce vindicatif vieillard, après 
lui avoir elle«même indiqué l'endroit où il pour- 
voit m'envoyer , fans crainte qu'on découvrît 
jamais où j'étois. Cet endroit étolt juftement che£ 
le pftyfan qui m'avoit nourrie trois ans , & qui 
avoit vainement attendu qu'on vînt me rempor^ 
ter. Cette nourrice qui n'avoit ofé fe montreî 

depuis 



JL 



MODERNE, ipj 

depuis ce temps -là, étoit tombée dangereufé- 
ment malade« EUe avoit, dans fa maladie, prié 
quelqu'un qu on avertît mon père qu'il y àvpit à 
tel village une femme àrextrcmîté, qui avoit à lui 
donner des nouvelles de Tenfant qu*il avoit per- 
du , il y avoît dix-huit ans. Mon père fut effec- 
tivement averti; & vous pouvez juger qu*îl fô 
rendit fur le champ chez cette femme , qu'il ne 
reconnut point d'abord. Elle lui dit fon nomî 
Cétoît à mbîi contînua-t-elle, que vous donnâ- 
tes votre enfant ; pardonnez , Monfieur , à unô 
malheureufe que l'avidité du gain engagea à le' 
céder & à l'abandonner à la malice dé Monïîeut 

r 

votre père. Je me cachai pour éviter les înter^ 
rogations qu'on m'auroit fkîtes , & votre fille fut 
portée chez urt payfen qui demeure en- tel en- 
droit: ce fut fnoi-même qui cbnfeîllai à Monfieur 
votre père de la faire pottfer dans cet endroit; 
En quelque part quelle foit a préfent, ce p'ayrati 
voiis en dira dés nouvelles. Veuillez me pardon- 
ner, Monfieur, la faute ^Ue fîî'commiférfelba* 
haite' qu'elle n'ait feryî qu'à vous faire rértroùv'er 
votre fille avec plus de* foie* de votre côté,*& 
douée encore de plus de vertus que vous A'eA 
auriez fouhaîtë chez elle. Après ce difcoûrs i cette 
Tome XL N 



ip4 LE DON, qUICHOTTE 

femme cefla de parler ^ & eUe e;Kpira quelque 
temps après. 

Mon père 5 impatient , n'attendit* pas qu'il fût 
retourné chez lui pour venir me chercher : il fo 
mit dès rinftant en chemin , & arriva le lende*- 
main chez le paylan qui m'avait nourrie. Ce bon^- 
homme , quoique vieux , vivoit encore^ Mon père 
lui demanda de mes nouvelles, & le payfan le mit 
au fait. Il raconta ce que je vous^ dit de cette 
Pâme à mon , père ,^ & l'informa du nom de la 
Pâme , & de fa demeure. Mon pççe y courut; il y 
arriva aiTez tard ; & on lui dit à fon château » qu'il 
n'y avoitpas long-temps qu'Iphile enétoit partie 
pour aller paffer quelques jours à une terre qu'elle 
avoit à quelques lieues de l'endroit. On lui dit 
quelle étoit cette terre : il y vint, & y arriva le 
lendemain à cinq heures du matin^^ Il defcendit 
de cheval , dans le bois , avec (es gens pour at« 
tendre qu'il fût heure de parler à Iphile; & après 
avoir demeuré quelques heures il vint frapper à 
]a pqirte du château , & demanda à parler à la 
Dame^our. affaire de cp^féquei^çç. On l'averùtî 
elle palrut. Il demanda la liberté de lui parler dans, 
une chambre , en particulier. Quand ils furent 
(euls : Quoique je vous fois inconnu, lui dit-il. 



MODERNE,' ïpf 

Madame', Vous voyez devant vqus un hommeà 
qui vous avez rendu le fervice le plus grand qu'on 
puîfle rendre ; je vous ai des obligations irtfinies : 
(il parloit de cette manière, parce qu'il avoit 
appris au château d'Iphile que j'étols encore avec 
elle : ) en un mot , je yous dois tout ce que j'ai 
'de plus cher au inonde , puifque je vous dois 
'ma fille que vous m'avez confervée. Il eft difii- 
cHe de concevoir quelle fut la furprife d'Iphile , 
qui, examinant de plus près mon père, recon--* 
nut même entre nous deux une rëfTemblance qui 
fefoit foi par avance de ce que mon père venoit de 
luIdire.Ah! Monfieur, quelles aventures étranges, 
dît-elle en levant les ' yeux au Ciel ! là pauvre 
enfant ! Oui, vous la verrez ; je vous l'ai corifer- 
vée ; & vous pouvez vous, flatter d'être lé père 
d'une des plus aimables filles qu'on puiifTe voir. 
Quelle nouvelle, grand Dieu ! pour eÛe , s'écria- 
t-elle encore une fois ? Mais , Monfieur ^ qUje 
direz-vous contre moi? votre fille vît; je puis, 
même aflurer que depuis qu'elle eft chez moi, je 
l'ai traitée comme ma propre enfant ; rien ne lui 
a manqué dans l'éducation que je lui ai donnée. 
Je l'ai chérie d'un amour de mère: maïs, hélas! 
malgré tout cela, je ne^puîsfavoîr la douceur de 
joindre à ce que je vii^'^'âe vous dire , le plaîfir 

9 N ij 



•■/ 



iç6^_LE 2) ON QUICHOTTE 



de vous la montrer en bonne fanté. Vous la trou- 
verez, Monfieur, dans un pîtoyable état; vous 
arrivez même dans un temps où mon château eft 
rempli de trifleffe : Taccident le plus affreux y eft 
arrivé. 

Après ce difcours, Iphile, en* peu dé mots, 
înftruitît mon père de mon amour pour Oriante, 
des confeils qu'elle m'avoit donnés , de ce qu'elle 
avoit.fait pour me le faire oublier, & enfin, de la 
funefte aventure d'Oriante, de Tétat pitoyable 
où fétois , & de mon défefpoîr. Mon père étoit 
•fi fenfible à la Joie qu'il avoir de me retrouver; 
il étoit fi' tranfporté , que le récit qu'Iphile lui fit 
de mon défefpoir , ne le toucha point autant 
qu'il l'auroit fait dans un autre temps. Allons, 
Madame^ dit- il à Iphile; allons lui faire oublier 
un Amant par le plaifir de retrouver un père ; 
allons faire fuccéder la tendreiïe de la nature, 
aux fentiments d'amour qu'elle conferve pour un 
homme qui ne vit plus. £n difant ces mots , il 
pria Iphile de le conduire, dès l'inftant , où )*é- 
tois : Ils vinrent tous deux dans ma chambre. Le 
peu de goût que j'avois pour les foins qu'on pre* 
noit de moi , fefoît qu'à peine levoîs-je les yeux 
pour voir eeux qui velioient aupr^ès de mon lit : 
ainfi je ne pris prefque point garde ni à Iphile, 






MOV K"R NE, - 'î97 



■ ^ K 



■ ■ l « 



«î à mon père. H me'yêgârfla. Quelque fTïeaute 
qu*il vît en 'moi, quelques traits de reflTçnîblancQ 
avec ma mère qu'il s'itpa'gîiia vpir ; tQut cela Je 
faifit C fort en me voyant^ qu'il s'écrîa faris mé- 
nagement: Ahî ma^ chère fille; &. fq.jettant à 
mon cou fur mon lit / H meipbraiTâ ,."& xcfta 
comme imihbbile fur riion vîfage. Iph^eVatien- 
drîe .d*iin fpeaade (î touchant, pleuroit; & moi- 
mêîaej quoique, je n'eulTe.pas eu le temps de 
regarder mon père , mes jènt^railles s*érpurehti Que 
les liens du fàng Ibnç puiffàntsl Mon ppre^m krr 
rofoit ie'vîfage de fés Jarmes, & pronônçoit cjuel- 
ques mots entrecoupés de (oupirs. Je.ïentîs,£n 

rèmbraÔaht à mon tour, tout nion cœur palpiter, 

fil»'''' * / • I * ■'• 

Je le ferrai quelque temps , en difant: Ah ! mon 
cher père , il n'y a que vous,, il n'y/a quun père 
qui puiflè exciter des fentîmènts fi vifs. En dlfant 
ces mots ,,affoiblie dès long-tfemps par la douleur, 
5e perdis "une féconde fols connoiffance. Mon 
père , revenu de cette extrême joie qui l'avoit k 
fort faifi ," s*apperçut de fa foiblefTe où je me 
trouvois^ Il en avertit Iphile en défefpéré, & 
comme un homme qui crpyoît que j'alloîs mourir* 
Funeflte joie , difoit-il ! Ah ! Madame , il falloit 
la préparer à me voir. £toit-elle en état jd*em- 
brailer un père? Grand Dieu ! mourante , accablée 



I8l LE DON Q UtCH OTTE^ 



nifiw 'I I 



•♦ V- > •- *• 



de douleiu:^ lui reftpit-ii aftez de force pour 
foutenif tout TefFort que fa tendreffe pour moi a 
fait à fon âme? Dieu, qui ipe la^rendçz , ne me 
l'ave2-vous. montrée avec tant de charmes . que 
pour me 1 enlever pour jamais? 

Pendant, qu'il exprimoît aînd (a douleur , je 
reçus uh fecours fi prompt, que je revins à moi, 
mais faris force. J'apperçus mon pete, qui i^V 
gitoit auprès de moi : je tournai languiflàmment 
mes yeux fur lui, Oo jugeoit , maigre ma, foi-» 
blefî(è,.de tout l'excès de la fenfibilité qW fau- 
rois marquée , n j'avois été en meilleur état» Je 
m'efforçai d'avancei: ma main pour prendre la 
'fienne : il vit mon intention, il l'avança. Je la 
portai doucement à ma bouche , ^ U baîfai mille 
fois. Mon père, charmé de la tendréile.que Je 
lui témoignois, la* piaiyoît. des difcours les plus 
tendres. Reprenez vos forces, ma cHefè ÊÎIe; 
furmbnjtez vos chagrins ; vous devez maintenant 
vivre pour un. père qui vous doit être plus cher 
que tout ce que vous pouvez aimer au monde. 
Hélas! rendez-lui teridrefle' pour tendreflé. ma 
chère . enfant ;. vivez.. Pendant qu'il me .parloit 
ainfî , Je Térrols de temps en temps fk hiaih dans 
la mienne; je le regardoîs^ pour lui marquer que, 
quelque grand que fût mon délefpoir^ je n'étoîs 



MODERNE. ïoo 

en cet inftant fenGbIe qu^au feiît bonheur die ît 
rçvoir, & de retrouver mon père. 

Il continua de me parler encore quelque temps t 
je lui répo.ndois d^n langage muet^ maisexpreP 
fif. On s*lapperçut que j'avoîs bèfoîn de repos', & 
tout le monde fortit de ma chambre^ 

Je ne fçais point quelle' cônverlâtîon eurent 
cnfemble Iphile & mon père. Pour moi, je ne 
puis vous exprinier combien je fus touchée dé 
raventurè qùr me* renidoît un pefe : la douceùi 
de pénfer que f allôis ^tré affiratichie de la vue 
d*Iphîte, y eut, fans doute, autant de part que 
le bonheur de le voit. Ciépehçîant inalgré la joîé 
que fàvoîs de penferqùé je ne feroii plus au 
pouvoir d*Ipbile"; àtâquette }e rt'auroîs certaine- 
ment témoigné que l'horreur que f avois d'elle -, 
la funefte mort de mon Amant me détermînoit 

^toujours à me laifTer fùccbmber à mes chagrina. 

* Sa mère fçut bientôt le* malheur qui lui étoit ar- 
rivé. Cette Dame en fut înconf6^able ,' & nb 

"vécut plus que poUjC regretter fon fils, le reffe 
de fés fours.. ^ 

Au bout de queltjue temps enfin, mon père 
jugea que je pouvoîs partir des lieux où 
î^étoîs. Il témoigna à Iphile une reconnoîflànçe 
infinie,. Ce.ttei Dame m'embraflà^ tes Tarmes au^ 

N XV 



( 






■^"■-'"^^■i"*»» 



;ioo LE DON qUICKOTTE 

yeux, &feinblame perdre avec autant de cha- 
grin , que fi f avoîs été fa propre fille. Je m^effor- 
Çai, de mon côté^ à répondre à Tes careiTes le 
pieux q^u'il me fiit pofiîble » & nous partîmes. 
. J'arrivai chez mon père , qui m'apprit , en chef 
min , qu*il y avoît quelques années que ma, mère 
ctoit. morte. Sa mort me fut auffi fenfible que fi 
elle.m'avoit été' connue. Je pafTai Cx mois chez 
mon père , toujours occupée de la fin tragique 
de mon amant. II ne me reïtoit de lui que quel* 
ques lettres & fon portrait ,• gages précieux de 
fa tendrefle. Mon père n'oublia rien pour me tirer 
jde ma mëlancolie continuelle : mais Iqs plaifirs, 
bien-loîn de la diflîper, réveillpient encore plus 
yivement le reflbuvenir de la .perte de .mon 
Amant. . \ . ... . . 

Cependant , comme Tétoîs pée. ppui^ fervîr 

d'exemple de ce que peut une ra^lheureufe d.eftî- 

jiée , un.e chute que mon père fi.t à la chaflè en tom- 

.bant de cheval, le mît au tonibeap,. après avoir 

.refté quelque tçmps malade • Tant de coups pref- 

que fubits , m'accablèrent. Je ne pusfoufFrir, ni les 

lieux de ma naiflance , ni ceux. que je connoijffois. 

Je m'imaginai quelque douceur à vivre dans des 

endroits où je ferqis inconnue à toqt le monde. 

.Je vendis une partie des biens^ que mon père 



V 



MODERNE. 20X 



m*avoît laiffés; &, in*étaflt"feît ime fomûiecon- 
£dérable d'argent y je partis de chez'moi dans le 
déguifement où voUs Àië voyez, accompagnée 
d*une feule fille qui ^vdîfferVÏ ûia niere , & dont 
rhumcur fympàthifoît beaûcàup" avec la mienne. 
Après quelques jouris de voyage, fané autre 
deffein que de me fuir moi-même , le hafàrd me 
conduifit 'auprès de cette maifon. J'en admirai là 
fituation ; la fôlitude qui y régnoît , convenable 
aux chagrins qui m*occupoîçnt, me détermina 
d*y refter, fî je pouvoîs. Celui qui y logeoït', & 
que Je né çonnoîflbîs pas, me la vendît; & îl 
y a une année entière que j*y' demeuré. ïufquMcî 
tout mon plàîfir a été de Voîr^ de teriîr^lé por- 
trait dé môh amant, Si de lîréles lettres où îl 
m'expnihôît fa paffion.' B hé'ine r'efte plus rien 
a vous dire ^ continua 'Clorine , que dé vous 
aïltirer. que V cfepuis un an 'que. je fuis ici , il rie 

.w '^~i' * _ .-'.«•..,-•.4 ^ . f 

irfeit rîeh arrivé de plus doux qùé le plâiCr d'a- 
voir pu'renàfé fervîcè en quelque clibfe à ua 
cavalier tel que vous. Je "vbiis avouerai même. 



• • i 



Seigneur, que votre vue m^à touchée; vôiis avez 



' ' '', • ' ^ r 



'prefqpe les fraits'de ce 'tendre ^marit >quë j aï 
tant regfetfé; vous en avez Tâir àc la t^llèi te 
yêfe'préjugéf, fur .de tellë's afCurances, que voits ëm 
avez rhonneur &1ia fîdélitç. 



% 

I 



aoa. -LE^DON QUICHOTTE 

! ' .,. ..- . ' , ) ^ , ."; . ' ' '■ ' . — \ — r— , 

Clorine finit -là Ton hiftoire , après avoir pro" 

notic.é.çiÇS 4«niiers mot^icfun ton de voix tendre 

if, fenCble» Pharfaâoon, qui^ pendant Jçtepas ^ 

^'étoit apperçu de ratteniion que^ la jeune foli-- 

taire avoit à te jc^igarder ^ crpt démêlât:, la raifon 

jd*un langage fi ij'pîin^Je. Il fouhaîta ftcxetjement 

en-Iui.qiçme d'avoir ^oççafion, dans ce lieu» de 

ifjgnater fa fîdélitç 4)pur-Cidalife y comme avoiçnt 

fait . autrefoi^.5 en pareilles occaHoQS^ Tes grands 

.znaicres. CeJÎQ\ih^f% quiagifToit en lui.comme a 

ion. infçu, donna peut-être lieu à là réppnfe gra* 

cieufe qu*îl,fit à Qlçrine, Je fuis çharnip^^ , Ma- 

4ame^ repliqua-tril.,! de reflèmWec en . quelque 

. lôfe.à celui qui a^ pu toucher fi yivemcnjj: up 

cœur comme le ^Yotjre^ & je voudroîs pouvoir, 

.non-ieulement vpus en rafraîchir Tidéc par une 

Jp^ble . rçÇcipWaQç^ ^Hiajs etjçoro le , rendre I^î• 

même àr votre vive & jufte douleur. Je fiiis, ré- 

Dondi^ Çlorine d'un ton à demi fage & paffionné, 

le fuis fenfiblé au zèle aue vous me marquez : il 

^ n elt pas néceffaîre que vous me le rendiez lui- 

* même , pour .mériter toute ma reconnoinance ; 

^^ Itj.jplaifir 4e x:roîre le Ypîr en vous, ni*èn eft 

un afiez grand, fi. vous. me le laîffîez autant que 

feVoùdrbîs. L'ennui fuccécîeroi t. bientôt à ;çe trifïe 

plaifir 9 répartit Pharfamon ^ en fecouant maliciei^- 



M O D E R NE.: 2oj 



fetnent la tête: mâî^ la douceur d*étre avec vous • 
itie fait oublier ^ Madame,^ qu;*!! eft tard , & que 
je vous 6te aij repoâ, que, fans moî, vous pren- 
drîez déjà. li y a, dit-elle , en s^en-allant avec 
iuîvbien du temps que )e ne le coniiois plus ; & 
Jenè fçaîs point fi je lé préfèrerpîs à votre conver- 
fàtion» quand ilfçroït auflî tranquille que je pour- 
roîs le defirer. Ils étplént déjà à la porte du jar- 
din; Je ne fçaa point ce que Pharfamon répbndlt 
à cette nouVelle' attaque qu*oti fefoît contré fo'n 
ccfeur ; maïs je me doute aifémént qu*il jr réprondît 
en galant Chevalier/ Adieu , Seigneur , lui dît 
la belle folitaîrè'en léquittantj aika^ vous repofet: 
prenez un repos qui me fuira plus que jamai/,^ 
' & fouvenez- vous que vous me' deveitîpar reéon- 
noiffance. lé r^cît dé 'vt)i averiturès. 

Après ces Wots ',^ iPharfanion* ^irîr'&rîgë 'd^ 
Clorine , '& s*ên-alïî dans fa chambre; ^ ' "^ 
Èh bieh ! iher Leâreur , ' êtes-vcras • Cçjwterft de 
là Vie lie la-ijetlé-fonfaîrë? Jè'irie Gyà' fSAià- 
VOUS totit 1)38 V quelquefois trouvé dàtis l'ènibat- 
tasi ' Qu'importé ? fî^e îtt^èn fuis' bien tîrëV fè^h'cn 
aùràî]qjie^plusH&4n^rité.^Quând 6n né fçaft tfîiL 
î^in^Vâv ïfil^àrfivé'qù'ân fé conduift pâffàHê- 
ment,' on eft pTiis adroit que ceux qui -tearcheht 
^ Wwte en maint- JefHferaîjjè vbuj afliire ( &foit 



204 LE DON QUICHOTTE " 

dit fans vanité) affez content de moi^ fi je.nub 
tirer d'ici Pharfamon avec autant de luccès: allops^ 
allons toujours^ le hafard y pourvoira, Ajiiqu^l 
des deux irQn£*nqus maintenant? a,Clorine.ou;a 
rharfamon? Difonsiin mot dé Madame CIoriaeT,; 
& puis nousi rejoindrons ce trifte Chevalier, qui 
ne s*ennuîra pa$ à nous attendre^ . 

Clorjne^^après avoir quitté Pharf^moqr, s'^n-^la 

^dan$ fa.chambr.e o^ Tattendoit (à confidente ». qui 

étoît juftçment^c^ beau garçon dont la, vue ayodt 

.fait fiir Oiton up(5,efpece»d'ipipreffion qyi,aét:f:^t 

ni amour,, qi -aipîtié :, ledéguifement de la belle 

. avoit apparemment fait naître- cet ambigu 4'|ff- 

jçlin^tion, . r * ;. . - ...^ 

Cette confidente s*àppe jlQÎt Élice. Son caradefe 

approchoit beaucoup de celui de fa maitre.flèt ; ^ 

J'on a nu,vair^.£Loq ^. voulu... que le caradere 

de cette m^treff©jc.t^Q}.t.^ppDuUeu entre le mC^- 

. nable &>rextravagant. Défert^r/on pays pour s'en 

^allçç à fomaifc traîner au bout j4u {H^oride U .d^p- 

^leur d>vok perdu un aroant :,yarjrêt)€r , fixe^r jTa 

^ depieure ^daos ;j4rje maifon ,,pvçç .ijp'elle eft fitp^e 

);^JK fln*.:Mle;,fpnt^^^ 

.& tout çd^LFÇ l'effet 4>0Q,:^rpp §raijde,t^^^^ 

, dreflfi j'ep vérité,, on neipea^ ?pjJ,fiUçr '^P^l^]??^ 

le$ aâions a une p^i^oime. iiapeu .fage^ Je le^ f rc^is 



MODERNE. 



20/ 



à demi- folles; & mon critique lés trouvera in- 
fenfées, & peut-être lïie trouvera- 1- il de même 
auffi. Soit : ce n'eft pas de quoi je m^embarrafle ; 
fon noir chagrin n*eft peut-être pas plus fage quQ 
refprit de Clorine & le mien. Pour rentrer donc 
dans mon fujet, Elice', capable de fuivre une 
Eiaîtrefle de rcfpece de Clorine, devoit être 
douée d*une raîfott qui familiarifat avec la folîe^ 
Cette jeune fille, aiîx aventures de nai^ance près, 
avoît^ quand elle partît avec Clorine, les mê- 
mes fujets de triftefle touchant Vamour. La guerre 
lui avôit enlevé foif amant: une cruelle milice 
f avoit obligé de dire adieu au doux fon des mu- 
fettes , pour aller écouter lè bruit éclatant des 
trompettes; je veux dire que cet infortuné avoît 
été fervir le Roi , & qu'il s*étoit embarqué (î 
avant dans les querelles. de fon Prince, qu'il s*étoit 
(ait tuer noblement par fes ennemis. Cette mort 
illuftre avoit été fidèlement rapportée à la do- 
lente Elice , jeune payfanne que. la mère de CIo- 
rîne avoit prîfe chez elle , qjuelqués mois avant 
de mourir. Clorine étoit arrivée juftement dans 
le temps que le trépas de TAmant gu,errier étoît 
encore tout-récent; &, lorfque fon petç fut mort^ 
£lice & elle avoient fait une fociéte de défefpoir^ 
a ^'^toient déterminées à fuir à^ lieux qui ré- 



9o6 LE DON (QUICHOTTE 

veilloient Tidée de leurs affreux, malheurs. Cela 
pofé, je ne dirai plus rien d'Elîce, que ce que 
je viens de dire fait aflez connoître^ 

Quand cette confidente vit entrer (a maitreilè : 
,Vous avez été bien long - temps , Madame , lui 
dît-elle. Ah ! ma chère Elice , répliqua Clorîne , 
tu me vois encore toute agitée <Iu trifte récit 
que je viens de faire de mes malheurs à cet étran« 
ger. Mais » parle-moi confîdemment s que dis-tu 
de lui ? qu*en penfes-tu ? ne trQuves-tu pas qu'il 
reffemble au portrait de mon amant î Je Tal 
Sabord penfé comme vous , Madame , répliqua 
Elice , & j*ai bien prévu que cette reflemblance 
vous feroit plaifîr. Tu ne fçaîs pas encore juf- 
qu*où va ce plaifir , répondit Clorine ; j*aimois 
tant Oriante, que cet excès de paflUon que jfû 
encore pour lui , m'en donne auflî pour cet étraipir 
ger : oui , ma chère Elice , je le trouve char- 
mant : as-tu remarqué combien il efi bien fait? 
Quelle grâce n'â-t-îl pas à parler ! Quelle noblefle 
dans le moindre de Tes gefles ! Cette humeur trifte 
& mélancolique qui l'occupe , lui prête encore 
de nouveaux charmes; c'eft la marque d'un ca- 
radere noble & tendre : voilà comme ctoît Oriante : 
îtme fembleie.voir; j'ai cru lui parler.. Tantôt ,à 
peine ai-je pu modérer des tranfports de tendreflç 



MODE R N E. 2oj 



qui me faîfifToîent : . îJ n*a pourtant tenu qu'à luî 
de îuger de mes fentîments/AK ! ma chère Elîce; 
Je ne me plaîndrpîs plus dû fort qui m*a tant per* 
fécutée , s'il réparoît les maux qu'il m'a faits en 
me donnailt lé cœur de ëét étranger. Je n'ou- 
blierai rien pour le' toucher : il m'a fèmblé qu'il 
étoît embar rafle dans les réponfeis qu*il m'a faites.' 
J'augure bien dé cet embarras ; il n'aura pas lieu 
de mal interpréter la tendreffe que je lai man- 
querai: la;reftèmb!ance d'Orianté en eft une lé- 
gitime excufe ; je puîis, hns craindre qu'il mie 
blâme, lui avouer tout le plaifir que fa préfence 
îne fait. 'Ah ; ciel ! que je prévois de félicités , 
C mes fentiments peuvent le toucher ! ^ 

N'allez pas yoas figurer, répliqua ÉHce, que 
cet étranger veuille refter ici. Madame; fes cha- 
grins flous font bien voir qu'il a quelque maîtirèflè; 
ou perdue,' ou morte ," ou qui le traite mal; Traitef' 
mal ! Dis plutôt qui l*kàore j peut-on le voir Ûitii 
l'aimer î Mais , Elice , ne me prédis point des 
chofes fâcheufeSji^^éut-être fult41 cette maitrefle; 
ne me tire point' d'erreur. Je ne fçaîs poîtttà queller 
extrémité ïèiçroîs bapàble d'en venir , fi cet étran- 
ger vouloit 'mé quitter impitoyablement. Mai^ 
non. Je m*iaquîëte mal -à "^ pfopos ; peut-être 5 



J A 



ioS LE iioU qu te HOTTE 

fans le fecours d^una refTemolance , m'aime - 1 - Il 
autant & plus que je ne Ta^me, Vous direz tout 
cela demain , répliqua Elice, qui répondoit pres- 
que en dormant : il fera bientôt jour ; couchez- 
vous y Madame; je fpuhaite 5 pour le moins au- 
tant que vous , que cet étranger vous fafle quitter 
ces lieux; car, franchement , je m*y ennuie fu- 
rieufement. Je tfaurois point cru, quand jV fuis 
venue , que f en aurois voulu jamais fortir : mais 
je. vois bien qu'il ne faut jamais faire de voeu ; il 
y a trop de peine à le tenir. Bon foir^ Madame 5 
Tenvie de dormir me coupe la parole. Que ta 
es heureufe d'avoir cette envie de dormir ! ré* 
pondit Clorine. Que vous m'impatientez ^^ <iît 
Elice • avec votre fureur de babiller ! Couchez- 
vous : l'appétit , dit-on , vient en mangeant; peut- 
être le fommeil vient il en fe couchant. A moi du 
fommeil ! ,s'éçria Clorine : ah I prend-on quelque 
repos quand on aime ? £h bien ! Madame^ pour 
l'amour de moi , par pitié pour mes yeux qui 
le ferment, faites femblant de dormir, & aimez 
toujours. Bon foir, encore une., fois ; fafle le 
ciel que yx)us perdiez ja parole jufqu'à demain ! 
Clorine .fe rendit, enfin aux inftances d'Elîçei 
h ne dit plus nen; fî l'on appelle ne dire plus 

rien 



'■' •' '"""".■" •""'• ■ " '"> 

MODERNE^ zop 



■Am 



^eû (fae de prononcer , par intcrvalks^ un mil* 
lion de*) O ciell Grands Dieux ifoutenusd'au*^ 
tant 4de foupîrsv 

Enfiii la fatigué du corps. INemporta ' dur Ici- 
tendres tranfports de fkaç : elle s'endormit 9 le 
ibupir èc Texclamation fur les lèvres» Tirons foa 
xideau 9 pour la laiilèr repoCec^Sc re veinons un 
peu au Chevalier Fharfamon , que j'apperçoîs fd 
promenant à grands pas dans fa chambre* Feu 
s'en faut que y comme un autre Sofîe^ il ne nfiette 
là diaudelle à terre, en guife de femme,, pouc 
lui.adreifer la parole. Il levé les maios au ciel^ 
îl s'arrête ^ il recule, il s'écrie ; & tout cela ea 
^'honneur de Gloriné , à qui il s'imagine de parler > 
fut la foi .des tendres compliments qu'elle lui a 
faits à la fin de fon récit. Fharfamon fonde lun9 
fuitç de tendrefle , dont il penfe avec.douceuir^ 
qu'elle va l'accabler» Là-deffas , il fe fait des d(5* 
mandes à lui-même ; & fes réponfes caufent l^ 
citation où je le vois. Qu'il eft ckarmé d'oppofet 
toute la cruauté pofCble au^ Sentiments ^paffiom 
nés que Clorine a pour lui ! Non , non , Madame ^ 
s'écrioit^il , enivré par avance du rôle d'ingrat 
qu'il (e promet de faire ; non , non , je de fui& 
plus le maître de mon coéur^ Cidalif^ , l'aimable 
Cidalife le pofledefans réferve. £o vain vous chsVt, 
Tome XL Q 



\ 



\ 



â^io LE DON qiriCHOTtE 

chez a le lui arracher : mon amour pour elle me ttùék 
infeitifîble à la fureur des emportéitoéutt que vous 
me témoignez ; laiflèz - moi partk i qu efpérez^ 
irous en me retenant;^ cruelle ! 

Admirons cependant /fur le difcours de Phar"-» 
Êmon» le rapport: de folie qui fe trouve entre io 
Chevalier 8c Qorine» Celui* ci rave que Clorins 
le retient t il celle-ci a penfi^ que ^ fi Pharfamoit 
Vouloit abfotument la quitter , eUe en viendroit^î 
pour le retenir ^ aux démieret extrémités» AdmU 
nous 9 dis'je » tombfen ces deux cerveaux s'en^ 
tendent Se fè comprennent* Cependant le bruit 
^u'en parlant fait le Chevalier ^ réveille CHtoii» 
Qui^eft-là ? s'écrie-t^il ^ en fe levant fur fon féant ^ 
tncore endormi. En difant ces mots ^ il appert 
4^it la figure de Pharfamon^ à la lueur àû It 
chandelle. Il fe levé tout doucement. PharfamoA 
^nfott le dos toiirné , & ne voyoit point l'aâion 
de ion écuyer, qui» frérniCant de peur^ & at« 
longeant le bras^ va tâter fon ma&re. Phar(âmofl 
fe retourne 5 quatid Cliton ttef&blanti & plus 
pile que la moift: Enragé d'écrit ^ diables o^ 
^ui que tu foIs> que demandes«^tu 5 lui dit-il?' Ah ^ 
Dieu \ s'écrie Phaf&mon; à quoi révesrtu ? Ne 
ne connoîs«tu pas? Réveille-toi; c^efl: ipoi. A 
pes mots 9 Qiso revient à lui » bâille j & , â» 



M O J> E R N E\ ^ àîï 

^ '-■ • -• • ■ • • •• ■ f^ • • ■ '•-■■ ■■• :<• _r 

feottànt les ycui : quel dîant*e xie fibat fzitcs^ 
vous donc à f heure qu'il eft^ dît-fl? AVec qut 
parlei-vous ïà? Avec perfonné, répliqua Pharfa- 
Snon; Je xto'enlrctîcnf feulement avec ihoi-même ^ 
taon cher Clîton : ïec6uche - tôï , ou prends te* 
habits; je vàîs t'àpprendre ce qui m*eft arrivé» 
Ue n'ai point le loîfîr à préfent , répondit Clîton ï 
f ai etfcore quatre heures à dormir^il faut bien que je 
les faâè. £h bien ! dormez ^ répliqua Pharfamoii 
fièrement ; vous ne mériter pas l^hohneur que jà 
veux vous faire. Pefte foît de Thonheur ^ quand il 
nous vient pendant ta nuit ! parle:^ cependant » je 
Vous entends* Le jeune folitaire de ces lieux, dit 
Pharfâiftôn , cft une Demoîfeïle qu'un amour m?Ti 
ibeureuS: a engagée de choifir cette folitude pour fa 
ratraite ; & ce jeune homme avec qui tu^as mangé» 
tefl: fa confidente. Que dites - vous là ? répartit 
Cliton ; ûié voilà » ma foi , plus éveillé que là 
jointe du jour : par ma foi , H je n*ai fenti cela 
^n mangeant avec elle \ Hé bien ! Monfîeur , 
achevez ; font-elle$ amoureufes de npus ? J'ai tout 
lîeû de penfer» dit Pharfamon^ que la maitreflfa 
m'aime. Bon I s'éq^ia Cliton ; voilà tfotte affiiîre ; 
le gîte eft avaûtâgeux ; & , de jplus , nous n'au- 
k-ons ici , ni dame Marguerite ^ ni mère reveche 
qui nous ordoione de prendre^ notre congé. Le ciel 

Oii 



— - ' ■ * • ■ ' ' -f T 

aia LE DON {QUICHOTTE 

foît béoî 1 j'aime la bonne chère ^ & Tamour. J«r 
trouve tout ici; & il n'y a point d'écuyer dans 
nos livres » s'ils fçavoient parler , qui ne fouhaitât 
à fon maître l'aventure d'une petite maifon comme 
celle-ci. Comment donc , répliqua Phar(amon 9 tu 
pourrois me confeiller d'écouter l'amour qu'on 
a pour moi ? & tu te réfoudrois à refter dans ces 
lieux? Voyez la belle demande {.dit Cliton;on 
nous traite ici comme des Rois : nos draps font 
plus blancs que la neige , plus doux que du v&« 
lours; la maitrefle eft aimable , fa confidente ^uffi ; 
les deux Belles nous adorent: nous fpmmes jeunes; 
bons cuifiniers ^ belle maitreffe , & ;taut. cela ne 
vous tente pas? Dieux ! que ce langage m'ffTenfe 9 
i^partitPharfamon : quoi ! je renoncerons à Cidalife; 
A propos d'elle & de fa femme* de-chambre, répar«* 
tit Cliton , le fommeil & la bonne chère me l'a-* 
voient fait oublier: oh ! j'ai tort ; ce font les pre« 
xnieresen date ; il faut les chercher; cela eft dans 
Tordre. Mais voici deux filles que nous allons ré- 
duire au . défefpoir ; franchement je ne fçais quef 
parti prendre 9 & je refterois ici plutôt que de me 
déterminer. Non, non, Cliton, dît le Chevalier; 
il n'y a point à balancer ; le bonheur le plus grand ^ 
fans Cidalife , n'a nul appas pour moi. Fuyons de 
ises lieux, Écoutez 9 Monfi^ur ^ dit Cliton : fi ja^ 



\.j 





MODERNE, 


21? 



mais il nous arrive malencontre , n'allé? pas me . 
raconter vos peines; je n'aurai non plus de pitié 
de vous 9 que d'une boâteillle de vin» quand j'ai 
bien foiC Nos Meffieurs àts romans, avec toute 
leur paiSon , s'il y avoit eu des petites maifons àm 
leur temps comme celle-ci ^ n'auroiént pas été fi 
fcrupuleux que vous l'êtes; ainfi • . . • Mais je 
pen(è que vous, vous endormes de bout» it 
Cliton, difoit vrai* Pharfamon n'en pouvoit plus ^ 
à peine pouvoit il fe foutenir fur fes jambes. Tu. 
as raifon» répartit Pharfamon i je me; fens fatigué » 
& je vais me repofer fur ton lit. Âinfî foit-il » dit 
Cliton; le fommeil vous avifera: au^i -bien je 
çroi$ que vpuç avez rêvé tout ce que vous m'a- 
vez répondu : courage » Monfîeur ; fermez bien 
ks yeu7c> & ne les ouvrez que quand je vous Id 
dirai» 

Après ces mots , nos deux aventuriers s^en--* 
dormirent ; & je dirois .qu'ils ronflèrent à Tenvi 
l'unde l'autre» fi je ne craignois de choquer la 
npbleilè qui ne doit point abandonner un homme 
tel que- Phar&mon daas la moindre de fes aâions. 
Mais enfin t^ qu'il doi:mît en ronflant, ou non» 
Pharfamon & fon éçuyer ne fe réveillèrent que 
fix bonnes heures après s'être endormis* 
Notre Chevalier f^t le premier que le fomme^ 

O 



i^WWif" 



, I I II mrmmm^mm i I I — ■— è— — ag| 

<|iiîtUt II fefok geand \wt ^ &«. im{Ki4»BOt de pam. 
(k S( dédier ckerchef Cidalife , il véveiUa CKtan ^ 
qtû^ aUongeaat jainibes A: ^nu» dit: vans nfa^ 
triBJs évefllé dans «a hei endroit » Moafieur 'it 
t&uféflient le diaUe « qaî & phîtà (aire du md^ 
vanâtapoufieh siaia ;. î.'aiu|dis beaocooxir aprèsi. 
ce que je teooîir» )e ne le rattraperai peat-^étrè. 
}amai$k £fc (|ae revois^tm donc » i?ép«>ndk Pharfe- 
moci» de £ extraordioairie? £coutez-biea» dît-il 2^ 
)e revois qve je voyiais Cidal^e ^ Fatiim dtum 
leur cuifine ; qiu j la chandelle â la main ( %; 
vous pouvez juger par-là quil étoit nmi) ^i^ 
ia chandelle à 1^ fiiaio, cherchoie&t dan^ txMites^ 
les annoirea , dans tous les pots ^ 5'R n'y ^rvek: 
sien à manger s ^bss tenoient diacofie un gfot; 
fldorceau de pAin » dojit dl». m'ont dotind cha* 
cune auffi un petit monceau » en me demaildanv^ 
4e vos iKliiveUes, Je bàr^aifait ttn détail de notre 
ibuper d^hiert Pefte 1 a dit Cîdalife) il dirviefiâtUi 
^ras cofllaie ua oocbon ^ (î cela dia«e« Va^'va^ 
tu rêves eoceve^iiit fibasÊnon, en kuierrompaÀt 
Ciîton ; Qddîfe a tiop do d^icaitefl^, p^^nrt fe 
fervir de pareHs ternie&tvBoA 14e la déficateSè ^ 
la pamr» fille ^ (bns Vé&it ^ «Hé ^ok , tr'étok 
bien-là ce qoi h. «cHicbok { Depvils que vous ^ei^ 
|i9Ri^ 1^ ntifte I^vo^ ) !Di'a«4*elle -^^t^ ^ i^ee 



M O jy £ a N M, 9i§ 

au pain & à i'eim: voilà oe. qw fefdlt: 4iu'«jilex4^ 
pondoit , de fi bon cœur » que vous «90raiiâecieA 
cômmejtmcocfaiQh, Achève toii rov^^ dffiiFli^r* 
iamon ^ 6$ £ibs ^te. Or^ pour t!wenîr jt^aos 4isaif 
nffatnées^ xàr Fatimé ^voic fail péaHenor.^uffiv^ 
4i£mlt9eUe y pour nos .frédatoes i :j'«â .rêvé ^i^'âltet 
o'oot itcûuYé qir'irae mifiîr^bfe carcdile de pou» 
let . & on gigot, de fnoiusoo:; je \ teux dîre;^ Vxtn^ 
Elles tmt mis i^ €arciiflB& cet qs> dansonplat^ 
elles niqTit ^cc dites ait mettre, à table» hlkm 
ne V0ilè«t^^ ^?M, :qaand nous caÉQimènciQhs.jR 
fonger^ Madame MargucBite qui aniive, airec ûsm 
fiiandie i bailai donc elle a youlu ine:fcattêr> 
quand ^Ib m'a itu»* Dame ! f ai paré lercoup;^^ 
coum wpcH elle ; nous nous fomities battus » 9ç 
patati, & patata. Ses comettçs étoient déchir 
yées( elle appelloit fi>n mari à fon fecoiics, lime 
ièinhU£t qu'il itoit dans.un Ik^ & qu'il a, r4pon;«^^ 
du qu'il aTok) la goutte. Cela m'a ^idiardi» j'^ 
coatmint Madame Marguerite ^ me lieitiandet! 
pardon* La vieâle nu^ue^ en me donnant:» jeatre 
ifes dents, i I^uctfer Ac aux iiens ,^s'âft nnTe àgeiF^ 
«ouXt^Aprës cela 5 Fat&me eft venue , qni m'ia 
•ëonné un grand coup 4e poing par derrière : je j 

4&e fi)i9 mis è conrir apràs el)e } le vent Ta iak 

Oiv 



216 LE DQN QUICHOTTE 



>*H 



tomber , fi je la tenons par le talon , quand vous 
m'avez éyetUc. • 

Voilà un fort bon rêve , & bien digne de laf 
ipetitefie de ton génie , dit Pharfaoton. Qu^y troa«^ 
urez-irous donc de fi laid, répliqua Qkon^ Mon^ 
fieur, 6tèz » en la carôâiTe , & Fos de mouton , 
nfappeltez-vous rien , de tenir ce que Ton aima 
par le talon ? Ha^ille^toi , dit le Chevalier , JSc 
ibrigeons à nous en -aller; chaque moment de 
retardeixient redouble lé chagrin * que 'f ai d'être 
éloigné de Cidalife/Et fi vous ne^h trouvez plus 
idu tout, répondit Cliton en's'habillant, yos cha«^ 
^ns auront donc bien.des redoublements ? Fhar-* 
iamon ne répondit plas rien aux- queflions de 
CUfion, que Fefpérance d'un bon d^eûner, & 
qu'un long fommeil égayoient. 

Ils furent cependant bientôt habillés l'un . ii. , 
f autre 9 & Clitonbbutonnoit le dernier boutott 
ide fon )uft&>>auH:orps , quand le confident de la 
belle folit^ioe, jugeant , au bruit qu'ils avoienC 
fait en parlant 9 qu'ils ^toient levés, entra, & dit 
« Pharlkmon, .en s'approchant de lui : Seigneur^ 
ma maitreflè vous attend dans la fatle ;. elle . eft 
impatiente de vous :voir,& d'apprendre vos aveD« 
lures; elle m'a dit de veiûr vous en avertir» It 



MODERNE. 217 



vous fuis 9 répondit Pharfamon ; marchons. Ap«« 
proche^, dit Clîton , approchez , le beau garçon^ 
CUton prononça ceâ mots d'un air à faire con^ 
noître à la confidente qu'il fçavoit bien ce qu'elle 
étoit. Elle fe mit à foi^rire. £h ! bien , Seigneuc 
écuyçr , avez-^vous.^ien paiTé la nuit, lui dit-elle^ 
Qui , la belle écuyere ; fort à votre fervice : mais 
)'ai une maladie ; dès que je m'éveille. Quoi donc ^, 
que vous faut-il ? répliqua la confidente. Boire 
&manget>dit-il. Cela étant» répondit-elle, vous 
vous porterez à merveille tout-à-l'heure : fuîvez-» 
moi , Seigneur écuyer. Doublons le pas , la belle ^ 
dit-il à ces mots. Cliton & la confidente s'enaU 
lerent défeuner enfemble, pendant que Pharfa-: 
mon defcendit dans la falle où l'attendoit Clorine. 
Il la trouva rêveufe. Dès qu'elle Tapperçut , 
elle s'avança à lui en fouriant obligeamment. Peut- 
on , Seigneur , fçavoir de vous fi vous avez bien 
repofé cette nuit ? Le repos , lui répondit Phar- 
/9mon , n'ef^ peint . fait pour les malheureux tels 
que moi. Quelle forte de malheur peut troublée 
Içs jours d'un Cavalier tel que vous, Seigneur? 
Xi'amour , à vous Voir, ne doit vous partager qu'en 
plaifirs, & fes peines ne font point pour ceux 
qui vous rçflemblent., Je fçais , répliqua notr» 

. Chevalier, iléaiçlçj; ce que; je vaux 4*^veç votre 






^kmmm'mimmKmmimmt'mmiÊÊmmmÊ mmmÊmmÊmÊiÊÊmÊmmÊÈÊ ÊÊmimÊmÊm 

9.1S lE DON QUICHOTTE 

» 

honnêteté , Madame ; mais , quand H (etok vrai 
que mçs p^eils feroient toujours altn4s , l*am5uf 
fl'a-t-il pas tntîle fortes de çhagrtos que petrrent 
reflèntir les plus heureux? vous en aHex juger 
par k récît que je m*en vais vous faire* 

Pharfaîiion^ , après cès^inôts , aoràfïïençsa (o9 
Jïîftoire. Je ne tfots -pas de vQk la cornai wcéi? 
avec lui, puifque nous fçavotls déjà ce qu^M <loif 
flire : à la vérité \ i\ manquera de certains endroit» 
ijue j'ai dit tels qùfUs (ont. La iortîede çhe2 Ci^ 
"dalife changera dé facd , de l6 tôar qu'y fçatfr* 
donner à Paf&ont fanglant qu'il reçut dans ca ciA^ 
leau , ne paroîtra qu'une noble violence 4îgtie Â^ 
ïaîre nombre parnfiîles aventures du plus IHùllrà 
Chevalier. Ce n*eft pas que Pharfamon (bit n^ 
fan&ron qui foit convaincu de laTauflèté d§s fiiit^ 
qu'il rapporté, Notre Chevalier ferôit (ktts d^aut ^ 
i*il n'avoît que celui de fçavoîr mentir a 8ç V^Cftt 
peut dire de fui, que, fi fa tête a perdu ^ d'uft 
côté, le peu d-efprît qu'elle contenait, foa cceur, 
en revanche, a fait en générofîté, en grandeur, 
en probité, un gain pour !e moins proportioniié 
'à la perte du boliviens qu'il a faite : ainfî , quand 
"les faits qu'-il rapporte'font <fiS^rènt$ de ce quHfs 
font, cette, différence eft un effet de fa yariit#, 
iAprès tout;; 'û atira^'aifez beaux endroits ,çommf « 



* 



■du 



MODERNE, inj^ 

par exemple 5 ia reacontarç de Cidalife dans \û 
bois , fon combat langlant dans le jardin , fear 
bleifiiv^ , ion évanotatâfenÊient , & beaucoup d'au-* 
très chofes 5 où la vanité fiMis artifice peut lui fairqt 
beaucoup d'honneur^ 

. Mais feniends qu'il* fink ibn hîftoire. J*apper^ 
$oîs Clon<;ye dans un morne cbagrm. La paQiojt 
que Pliarfamdh a témoignée dans fon récU poue 
Cidalife , l'aâigd & la défefpere : ies regards km^ 
blent dire à Phariàmon les chagrins qu'elle a do 
voir qu'il eft prévenu* Ce Chevalier termine fon 
d^cours y pour iUrcrôdt de doulettr pour elle , pac 
ides ièrmeots ^S^m^ fidélité éternelle pour h Mai«i 
ttefle. Je vais la chercher, lui dit-^il. Madame; 
|e ^il l^afli^inchir de la <aptivké où la retient ^ 
iâns-doute , h, barbare à^ul on Pa confiée. Il m^ 
tarde à^ lui 4<MnjQr 4e$ preuves de la ^endrëfie 
QKe fû pour ieUe, 

Hâasj ^eignaa», lui répondit languii!ammént 
Clodiie • peotrêlf e T^v^z • vous perdue pour fa* 
-aprais 4 vos foins & vos peines feront fans doute 
dbmdles* On 4mra prévu tout ce que vous pou<- 
39iQ;:s'^fce} 2^9^I«tns (Chercher une perfbnne dont 
il^ feiicoqtre left iiK^rtaine ^ ^ qui , malgré tout 
I^^amour ipai^elie a pour vous „ ^'feft màttrefle que 
-^'iji^ çmir 4ont il ne ^ui iera|am;us libre de vouj; 



220 LE DON QUICHOTTE 

m — — i ■ -*. 

montrer les fentîmeots ; vous pourriez , Seigneur; 
vous épargner tant d*inquiétudes ; rcftez encore^ 
ici qi^elque temps ; le féjour tranquille que vous 
y ferez, rendra le calme à votre. âme , que vous 
ne retrouverez point ailleurs. Je n*y épargnerai 
rien pour vous défennuyer. La folitude vous plaSt t 
où pouvez- vous eo trouver de plus charxnaate i 
Je n^ parle point de la compagnie que vous y^ 
aurez; mais elle, aura bien des charmes , fi lef ^ 
piaifir que j'aurai de vous voir , peut pailèr juf* 
qu'à vous. EHle prononça ces derniers mots , en 
baiffant les yeux. Fharfamon les comprit à mer« 
veille ; & entrant alors , jutant qu'il put , dans Ix . 
iituation de ces illustres héros de romans., que la 
fidélité qu'ils confervoient pour leurs Donnes 
jettoit dans un embarras qu'ils exprimoient, oa^ 
par le fîlenpe ^ ou par une rougeur fubite ^ notre 
Chevalier, fcrupuleux copifte . de leur manière > 
4e peur de manquer à : les* imiter , prit le parti 
du {ilence pour un moment , & rougit prefque 
auffitpt, Glorine attendoit fa réponfe ; il lui fail^* 
loit des paroles; elje vouloit qu'il s'expliquât. Vous 
ne me répondez rien , lui .dit-el|e , Seigneur, 8c 
.vous m'^vçz entendue. Je continuerois en vain, 
.à, vous parler obfcurément du penchant que j'aî 

.pour vous ; une jnalh^ureufe reiTembl ancQ va x^vt^ 



MODERNE. aaii 

« 

■ ■' ■ »— i— — 1— fc— 

dre à mon cœur toute la tendrefle qu'il eutau- 
trefois* Ah ! fi vous fçaviez quelle ctoît cette 
tendreffe ! fi vous pouviez la comprendre ! ce 
cœur, que je vous abandonne, vous paroîtroît 
d'un trop grand prix pour le négliger. Vous 
voyez. Seigneur, que je ne diffimule plus: ex-» 
pUquez -I vous y fuis-je deftinée à ne faire qu'un 
ingrat? 

X«a déclaration s^'expUquoit en bons termes , 8c 
il n'étoit plus permis à Pharfamon de faire la foutde 
oreille : mais ^ puifqu'il avoit des reilburces contre 
Jes attaques à demi*déclarées , il en avoit aufil 
pour celles qui portoient droit au cœur , & qu'oii 
fefoit fank détour; & vous allez voir quil ne 
fe démentit point dans la noble imitation de fèt 
maîtres. 

» 

Oui, Madame , je vous ai entendue, répon-i 
dit'il prefque fans aucune aâion , & d'un .ton 
grave & pofé. Je jugeois à propos de me t^ire» 
efpérant que mon filence fuffiroit pour vous faire 
comprendre mes fentiments : mais , puifque vous 
jné forcez de répondre , refTouvenez-vous feu- 
li^ment du récit que je viens de vous faire^ & 
dites-vous à vous-même tout ce que le refpé(fi 
m'empêche de vous dire là-defllis, £h ! bien , Sei- 
gneur ^ vous aimez i j'en CQnvieQS 9 répartit Qq:: ; 



N 



ùÂa. LE DON QUICHOTtE 



m^m^ma^m^lm 



irbe) lUâb Vous n'êtes poiAè sûr et trouver Votréi 
MaitreiTe. Je vous offire un cœur dont ht cotiquétdf 
voui épafgâe les peities que vous donnera la re^ 
cherche de Cidalife^ 

Ces peines me font chères^ i^épotidh tiotré 
cruel; & quand elles dèvroient terminer ma vîe^ 
faurois plus de douceur à la finir farts tatfon dé 
remords ^ que je n'auroîs à la prolonger dans la 
félicité la plus parfake^ mais tourmenté des ire^^ 
proches contbuels que je me feroîs à mor^mémeè 
Ziaiflèe-moi partir > Madame ; li'arrêtez *pas uti 
ntalheureiâx que & propre infortune a<tcable i 
fans doute ^ sion cœur ne fe défendroit pas contré 
vous 9 fî une autre ne le poflldoit déjà tout en-'' 
titr. Après ces mots^ iiotte Chevalier fe leva 
comme un homme hâté de partir ; &, pourvu qU*oil 
sue donne le temps d'aller ^ pour un moment , re« 
trouver Cliton & Élice^ nous Verrons fôreitient 
t»eau jeu. 

Ces deux confidents étoient defcetidus dâdi 
la cuUme* On avoit été tirer, pour Cliton, dd 
meSleur viii de la cave : il avoît le foin lui - mêmtf 
de s'apprêter de la viande qu'il avoit fkit grilleré 
Quand il eut bu cinq ou fix coups , ce fang-froid 
qu'on a d'ordinaire, quand on efl à jeûti , le quit(a4 
Parbleu t ma beQe enfant , dit«-il i £Uj:e ^ eti te^ 



miÊmlÊÊÊÊtmmÊiÊÊmmÊÊimÊÊÊiÊÊmmÊÊÊÊÊÈÊÊtmmÊaimmik 

MODERNE. ^21 



fiant eu mam uti verre plein de vin qu'il z\\qi% 
boire àfaisnté; parbleu! vous avez trouvé une 
bonne condition. Pour achever de la rendre tell^ 
qu'il la faudroit, il n*y manque qu*un garçoa 
d'une humeur auâî joviale que vous» répliqua 
£lice , qui trouvoit la manière de notre brufque 
écujer fort à fon gré. Friponne! répliqua^-t-il^ vous 
voudriez bien qu'on nous y retînt , n'eft-il pas vraiît 
llfaîs nous ne fommes point des hommes commo 
les autres; nous avons fait provifion d'amour] 
elle nous conduira jufqu'à la mort* Quoi ! Seigneuc 
écuyer, répliqua la confidente ^ vous vous- pique» 
de fidélité ? Comment ! fî je m'en pique 9 répti« 
qua*t-il ; & pour qui donc me prenez*vous ? Sça«* 
vez-vous bien, que nous autres Chevaliers » & 
Ecuybrs» (car cela va à-peu-^près dans le mémd 
rang) fçavez-^vous bien que nous fi^fons vcera 
d'avoir toutes fortes de bonnes qualités » & fut^ 
tout la fidélité? Diantre ! je vous avoue que c'eft'* 
là la vertu la plus fauvage ; il &ut que les écuyers 
du temps paffî euflènt apparemment dans le facr «4 
Ceau fiut vont de \sl pratiquer ; & |e fuis perfuadé 
que ^ quand ils ont trouvé , à leur chemin ^ de9 
vifages cdmme les vôtres » Madame, leur fidélité 
leur pefolt bien autant qu'un âfdsau de deux^centg 

Hvr^i; ïom auffi la gloire ti^ pas \ip aefiei A? 



r 



wÊÊÊmÊÊÊÊÊÊÊtmÊmmÊÊmÊÊÊKmàÊÊmÈtÊÊÊmÊÊtÊHimmÊiimÊÊmmÊÊÊmm 

■ -■ — — 1. 1^ -, .^ .1 ■^. ^■^».^^ 



i24 LE DON QUICSOTTE 



ce n'eft pas pour des prunes que nous réfifterooi 
courageufement. Mon nofti, quelque jour, doit 
voler. ()ar toute la terre. Franckement , je ùùé 
charmé que , dans cent ans , on fçache comment 
je m'appellob; &, fi vous vivez encore , voua 
verrez ce que je vous dis. De quoi vous.allez^ 
vous inquiéter ? dit la confidente ; voiis ferez mort 
& vous ne fentirez rien de toute cette gloire. Sei- 
gneur écuyer, croyez-moi; fi quelque autre per^ 
fonne vous plaît, ne vous privez pasdu plaific 
de le dire. Paix >, par charité : taîfez^vous , répIi-* 
qua Técuyer ; adieu la gloire & le nom, fi vou^ 
continuez ; laiflfez-moi devenir glorieux , cruelle ! 
Ah ! que vois-je ? vous vous attendriilèz 5 je penfe^i 
s'écria la confidente. Seigneur écuyer, fi je le 
croyois , je vous en.aimerois quatrefc^s davân^ 
tage. Vous m'aimez donc déjà, irépliqua-t^il? 
Ah , ciel I quelle perte je vais donc faire ! jamais 
écuyer n'eut telle aubaine. Allons; fexme5 mon 
cœur : encore quatre ou cinq coups du bcHi vin 
que voilà ,& puis je vous fors du bourbier» Non^ 
Seigneur écuyer^ vous ne partirez point comme 
cela, dit la confidente; je vois que vous m'ai^ 
mez. Cela n'efi: pas vrai, dit- il ènfe levant; j^ 
ne fais point ce tort-là à Fatime; & fi mon cœur 
eft un fot qui .ait de Tamour pow vo^^^ qu'il le 

garde i 



M O D Ê_R ff'Ev â2/ 



garile Vpoùrinoi,je m^en lave lesinaiAs., Vous Voii^ 
défendrez vaînemcntv dit-elte; vous m'aîmèîrez / 
ic Aous avons la mine de dôuS ûxdtt déformais 
tous deuxk Ah ! Seigneur Pharfaînon j Vécna ûoxi 
! ecuyef ^ fi Vous fçavièz dans quel dahget je fuîs ! 
ah ! que vous accourriez bien vîte ine faire forj^ 
tir d*ici par les épaules ! Si vous lêtes àuffi foi-* 
i>Ie que moi » franchement ; nous n'aUrôns pas là 
forciè d-achevèf notre voyage; pôut moi^ les 
ïambes me manquent déjà* Pefte foit dé là petite 
maifon! fans ce malheureux gîtè^nous autiotiis amaflé 
plus delaurîers qu'il n'en faudroit à tous les cuifi- 
iners du nlonde; Tout cela, ne mefatisfait pasi 
dit la confidente ;,m'aimez-vôus ou non? Ouî^ 
le fatan de mon ceeur , répliqua-t-il; oui, je vous 
aime : fayez contente de cet aveu ; il en coûte plus 
à mon âme que mille écus he coûtent à un ufurierè 
Puifque vous m'aimez , répliqua-t-elle ^ Sfeigneut 
écuyer^ par ma foi, je ne vous haïs paSk Votre 
maître ) fans doute ^ aimera ma maîtrefle, &hou$ 
allons nous aimer tous quatre : qu'en dites-^vbus»? 
La partie fera bonne. Je donnerois bien , dit Cli- 
ton 9 dix bons cheveux de ma tête ^ pour que 
Monfieur mon maître prît ratine ici ; cet exem-^ 
|)le-là me raffureroit. Mais vous hie donnez-là d^ 
. mauvaifes efpérances. Nous avons tout lieu dd 
Tomt XL Ç 



•W^ LE DON QUICHOTTE 

croire, dit la confi4eQt«; que ma ittaitrdlè fera 
fon poflîble pour V^ng^g^i^ à refter. « • • J'en con^ 
viens; mab B;i,oa cnaiire eft un Turc en courage» 
je le çomois; il aime aulleurs ; & plutôt que de 
refter ici , il irolt la chercher avec des bé({uiltes : 
cependant » la belle enfant, je vieni de m'unagi*' 
ner un moyen pour le retenir , mais à condition 
que vous n'en direa; rien : aHez-vous-en cou« 
per la bride & les fangtes de nos chevaux ; il fers 
bien attrapé , quand S voudra partir ^ & )e ne crois 
pas qu'il veuille faire le piéton ; on n'a point d'exesv 
pie que jamais Chevalier ait entrepris de vo]rager 
à pied; courez >^te. A peine avoit^it prononcé 
ces paroles , que la confidente courut à Técurie » 
ou plutôt y vola : la chofe fut exécutée telle que 
Cliton l'avoit imaginée» En revenant de l'écurie » 
quel fpeâacle, grand IXeu! Elle apperçut ta 
fliaitreflè en larmes , qui s'effbrçoit de retenir Phar-« 
famon qi^^^éloignoit d'elle. Elle courut en aver- 
tir Qiton» qu'elle informa de ce qu^elle venoh 
de (aire. Oh bien 1 lui dit-il ^ puifque mon maîtfe 
ne cOnfent point à refter ici , de peur qu'il ne me 
foupçonne d'être d'intelligence avec vous , quand 
il m'ordonnera de le fuivre & de feller nos che« 
vaux 9 vous feindrez de vouloir me retenir; je 
me débattrai ^ vous me déchirerez ma manche; 



Bi;.-! II.:;." . 1 ' QTT. K > '^} ". "l ' Vr-yr I 1.1 I T ii ii i. I l V .1 1 

M O D E R ff E^ a.T^ 

\t ferai ïô forpïîs > quand je trouverai dos hamoîs 
coupeis 5 ye m*emport«rai 5 je ferai femblant de voti» 
ïeir partit avec un bâton ^ & fur nos jambes ; il 
in'aura garde de xne fuivre 2 car c^cft le cheval 
qui , dans ïe métier que nous fëfons » eft le plus 
tiéceffaîre i vous nous retiendrez tous deux , 
|6 me laifleraî entraîner; bref, le ciel conduira 
le refte t voyeï, friponne , tout ce que je fais 
^our vous plaire. O Amour ^ Aniour , fens toi ^ 
que je deviendroîs un grand-homme ! Abrégez 
Vos apofttôphes à l'Amour, dît la confidente^ 
& montreÈ-vous à votre maître ; je Tentends en^ 
core qui fe débat avec rta maîtrefle : pàroîflèz^ 
Seîg^neur écuyeh Allons ^ dit*-il ; & fur-tout ob- 
fervez ce que je Viens de vous dire* 

Après ces mots , il avança dans là côun Ëlice i 
un moment après, le fuivit* Il vit effeftîvement 
cô que lui aVoît rapporté Elice ; je veux dire Phar* 
famon qui fu^oit Clorine. Cruel ! lut difoit 
irette e:^travàgante paffionnée; quoi! mes larmes, 
ma douleur he vous attendrlilent pas ^ cher Oriante 1 
tar vou)s le f epréferltez , Seigneur. Hélas ! ' c'eft 
Clorine qui vous parle ! tournez vers moi les yeux» 
O Ciel ! s^écria Pharfanlon , à ces paroles ^ déli^ 
vrez-moi de ces importuns tranfports! Cliton , 
partons ; hâte -toi de préparer ôos chevaux, Laiilèz* 



228 LE DON. QUICHOTTE 



moi. Madame ; un çœiar comme le mien né con- 
tioît point la perfidie ^ Cidalife le pofTede ^ le pof- . 
fédéra toujours. 

Dans le moment que Pharfamon parloit ainfi ^ ^ 
on voyoît fur fon vîfage un air fauvage & de- 
mi-furieux; fon gefte convenoit auflî à la fîtua--: 
tion où il fe trouvoit. Que cet embarras , que 
ces extrémités avoient de charmes pour lui ! ja^. 
mais Dame n'avoit fourni à un Chevalier de quoi 
i prouver fa fidélité avec plus de nobleffe. L'é- 
preuve où on le mettoit étoit accompagnée de 
toutes les circonftancès qui doivent caraâérifer 
vne aventure de cette efpece* 

Cependant Cliton, à qui il avoit ordonné ée. 
préparer leurs chevaux, revint en les conduifant 
par un licou , & tenant en main le harnois dont il 
témoignoit à Pharfamon qu'on ne pouvoit plus 
fe fervir. Nous voilà, ma foi, bien plantés, di- 
foit-il ! Tenez , MonCeur, fêliez , bridez, & mon- 
tez votre ctieval avec cela* Dieux ! quelle fureur I 
s'écria alors Pharfamon : mais, n'importe; vous 
pouflez en vain maconftance à bout; il ne vous 
reftera que la honte de n'avoir pu me vaincre. . 
. Allons, Monfieur, c'eft bien dit, s'écria Clî- 
ton; quittons ces deux méchantes fiUes-là ,qui 
jreulent couper le cou à notro gloire. Nous n'a-. 



40ltÊÊi/i mÊmiiHKmmmmtmÊm mÊÊÊÊimmÊiÊÊÊiÊÊÊÊmÊÊSÊÊimmÊmmmaKaK3n 



MODERNE, 22i? 



M^tpx^affmm 



vons plus.de harnois, il eft vrai; eh bien! plu- ' 
tôt que de fuccomb^r, fauvons notre ^ vertu â 
poil : je m'en vais vous en dorîner rexemple. *"* 
: Après, cea mots, il fe prépara à faiitér.fur foft 
cheval. I^a^ jeune confidente s'oppbfe à h fuite ^ 
coiame ils en étoient convenus; mais tl ne parut 
pas qu ell&' le fît avec aflez dfe violence; Fi donc l 
lui dît-il tout bas; vous avez les bras plus foi** 
bIcs.queJesrofeaux 5 évertuez-vous. Je faiîice qua 
je puis , répliqua du incme ton la confidente ; &, , 
à moins que. de vous battre & de vous déchirer 
Je vîfagè , je ne puis pas mieux faire,, . . Donnez- 
moi donc quelques coups de poings par-deflîis 
mon chapeau \ chantez^moi pouillo ; arrêtez mon 
cheval. 

. Cette petite converfation entre la confidente 
& récuyer fut très - courte , quoiqu'elle femble 
uo pou longue; Cliton parut faire Tes eflforts pour 
monter à cheval : Élice joua fon rôle parfaitement 
bien, :Tu ne partiras point, coquin, lui difoit- 
çlle; ingrats que vous êtes tous deux, après l^t 
bonne; chère que vous avez faite chez nous ! Pen^ 
dant qu'Elice parlolt, Clorine arrêtoît Pharfa- 
jrponquî crioit à Cliton d'ouvrir la porte. A cet 
ordr« , Élice fit jouer les coups de poing. Ce- 
pçndanjt les . autres domeftiques s'aifemblent tous • 

P iij 



S30 LE JPON QUICHOTTE 



mm 



4ans la cour, étonnés d'une pareille fcèa^. Ik 
avoient, tufqu^içi^ ignoré que kur maître Cut uneb 
Ifemme déguifée en hommer : ils s'imagmerent 
alors, parles mamerçs de Clorine y qpa ces deux 
hommes ravoient; infultfe» oixque^ puifi^u'ell^ 
vouloit Içs retenir , apparemment elle avok à fe 
plaindre^ d'eux. JLies voilà qui s'approchent. Le 
cuiCnier, de fes mains grafïès, faifit Phai&moi^ 
par la boutonnière Pharfamon » jeune & vigou-< 
reux, s'échappe 9 tire foi> épee » & fait le mour> 
Unet» Un autre domeftique va vîtement s^rmer de 
Isibroche ,çn. décharge un grand coup fur Tépée d^ 
Pharfamon &Ia brife. Pharfamon abandonne totk 
épée 9 & faute légèrement fur celuiqui tientla bro«. 
çhe , & la lui arrache. Quelle indigne arme poui^ 
fervir de défenfe à un Chevalier [ Maîsrefprit & la^ 
jréflexion , dans cette occafion y b détierminereot 
à prendra ce partie. Il jugea que les béras diei: 
roman en auroîent agi comme lui« 

Cette proche donc 9 maniée par un bra$li puif-« 
fànt> écarta tous les ennemis; Ctorine n'ofa plus? 
approcher. Cliton jugeant , à la colère de fou 
maître, qu'il n'auroit pas à^^ffez bons yeux pour 
Je démêler parmi fes ennemis, fe cacha derrière^ 
vn puits, en appellant |;irce, que la crainte âe^ 
îÇÇeVQiç c^uelq^u^ qp^p 4ç broche ;j, %yoit feit r^^ 



MODERNE. 231 



noncer à la feinte violence qu'elle fefoit à Cliton, 
Cliton fe tuoit, pendant les terribles coups dont 
PharfamoQ battoit Tair; Cliton , dis-je, fe tuoit 
de faire fîgne à Élice d'approcher 5 & de venir à 
la faveur du puits , qui la cackeroit à fbn maître.j 
le prendre par la gorge , pour autorifsr un éva* 
nouï/lèment^ à la faveur duquel il méditoit d'ar- 
rêter fon maître'; mais la broche intimidoit trop 
Élice. 

Pharfàmon n'avoit plus cependant d'ennemis à 
combattre ; fon bras avoit tout écarté : mais le 
plaifir d'avoir vaincu fes ennemis avoit pour lui 
trop de charmes pour qu'il fe réfolût à le finie 
futou Dès que fon courage fut échauffé » en vain 
(es ennemis cherchèrent à fe fauver par la fuite : 
la colère qui l'agitoit lui tint lieu d'adver(àire. La 
fecrette admiration qu'il avoit pour lui^-mêiûey 
lui cilla les yeux ; il crut appercevotr des combat* 
tants , & il ne fe défabula que lorfque la force 
commença à lui manquer* Alors il jetta fes re^ 
gards de tous côtés : il ne voit que àts portes 
à demi-ouvertcfs 5 par où les vaincus n'ofoient 
montrer que l^urs têtes. Il jette fur eux des 
regards menaçants : il appelle fon écuyer , pour 
qu'il conduife les chevaux hors de la cour, & 
qu'il ouvre les portes, L'écuyer ne paroît point» 

Piv 



^9- 



«ja LE DON QUICHOTTE 



'n 



Pharfamon commençoit à menacer la maifon d^unq 
ruine entière, quand, jettant les yeux derricm 
le puits , Clitonr fe préfente à fes yeux ; maïs , & 
ciell dans quelle pbfturc! étendu à terre, & 
comme un homme fans vie. Pharfamon te croit 
mort. 11 approche de lui avec une efpece de vé- 
nération qu'il croit être due à un écuyerqiiî 
finît fes jours par trop de courage & de rele pour 
fon maître* Mais le matois fe portoit , pour le 
'moins , au(B-bîen que lui. Il n^voit pu k réfbu-. 
dre ^ quitter fitôt une fi bonne chère : la jeune 
confidente hx\ plaifoit infiniment. Les mefure^i 
quHl ayoit prifes:^ avec eille pour engager fba 
maître à rèfter y avoîent échoué parla dureté de 
coeur Se par le courage de Pharfamon. Mais IV 
mour & la bonne chère étoient, pour un homme 
tel que Clrton; des motifs; trop intérefiants pour 
ne pas fournir quelques refibu^ces. Il en avok 
imaginé une qui lui avoit manqué ^ & nous avonsi 
vu qu'il avok fait figne à Élicc de venir le pren- 
dre par la gorge, pour avoir lieu de contrefaire 
révanouï. La crainte de cette jeune fille avok 
rendu fon expédient inutile. Que fitTil? Quand 
•il \ât.que fon maître ceflbit de porter fes grands 
coups, il s'étendit tout de fon long à terre.', 
aue fon maître, en Iç voyant en ceç. 




ae> 



M O D E R N E. ajj 



^f^* 



lîtat, fuppoferolt aufli quç (juelque grand coup 
Fy avoît réduit. 

Cependant Pharfamon. le retourne pour voir 
fe blefTurè. Il eft furprîs de ne point voir de fang. 
Il ne manquoit que cela à l'aventure ; car , fran- 
chement , un* combat où le fang n'eft point ré- 
pandu , quelque dangereux qu'il ait été , n'eft pas 
bien noble. Pharfamon , dans le moment , fut 
fâché que CUton, malgré fa mort, n*eût pas eu 
Tavantage d'en répandre une goutte ! Héhs ! difoit- 
il, il a perdu la vie pour moi , fans avoir anno» 
bli (à mort par la perte de fon fang: mais, n'im- 
porte, c'eft au fort, & non pas à fon 'courage 
que Ton doit s.'^en prendre; &, puifque la né- 
freffité m*a forcé moi*mcme de me défendre avec 
Aqs armes indignes de moi , dois-je trouver étrange 
que Cliton foit mort avec auflî peu d^honneur que 
j'en avoîs à me défendre? • ' 

Après ces triftes regrets , ou plutôt cet éloge 
funèbre, que Cliton trouvoit fî grotefque, qu'il 
penfà en reffufciter dès l'inftant même , Pharfamon 
douta quelque temps s'il devoît laifler Cliton fur 
la place , ou s'il devoit , le mieux qu'il pourroit i 
le mettre fur un de (qs chevaux. L'afFeélion tendre 
qu'il avoit eue pour lui, l'emporta fur la crainte 
^e ce (^u'on pourroit dire , en voj^ant un Che-» 



t 



MB 



254 LE DON (lUlCHOTTE 

>i— — ■' ■■ II——— Il II ■ I I M^— ——„—.— ——,,1^—^,^ 

palier qui chargeoit un corps mort fur un chevaU 
Quoique cet emploi fût infiniment au-deflbus de 
la gravité & de la nobleffe de fes pareils, il fongea 
qu'il étoit des occaGons , où relâcher un peu de 
ce qu'on étoit , étoit plus vertu que bafTefie* 
Après cette réflexion , il fit avancer un des che- 
vaux 9 & fe mit en devoir de lever Cliton par 
les pieds : mais la broche qu'il tenoit » & dont i! 
ne vouloit pas fe défaire , de peur d'accident , 
Tempéchant d'ufer de fes mains avec agilité ^ là 
tcte de Cliton donna afTez rudement à terre» Le 
mal qu'il en reflentit, rappella l'âme du feint 
trépafTé; il fit un cri. Pharfamon, faifi d'horreur , 
le laiflà tomber comme une pierre : autre cri que 
le malheureux écuyer fît encore. Mats , à parler 
naturellement , il méritoit bien fon mal. Cepen-> 
dant Pharfamon , à qui Thorreur ^voit fait dreffer 
les cheveux de la tête , fuppofé pourtant qu'il ne 
fût pas râfé , & qu'il ne fût pas en perruque ; 
Pharfamon , dis- je , au fécond cri de Cliton ^ 
fentit diifîper fa frayeur» Mon cher Cliton, )d 
t'ai cru tué, lui dit-il; par quel coup étrange 
ctois-tu réduit dans un fi trifte état ? D'un coup 
de poing dans la faùlfette du cou , répondit Cliton j 
au défefpoir de ce que rien ne lui avoit réuflî » 
& qu'il albit enfin quitter les bons mets, & k 



MODERNE, ^1$ 



^i- 



jeune coofidente» Le ve-toi » lui dit Pharlkmon ; 
fortoQs d'ici 3 ic montons le mieux que nous 
pourrons à ciievaU En vérité , répliqua Técuyer , 
le cœur ferré d*uû départ que le combat avoît 
rendu néce&ire; en* vérité, vous avez mal ré-» 
compenfé la bonne réception que la Dame de 
céans vous a faite. Finiflèz vos remontrances, 
répondit Pfearfamon ; j'ai fait ce que j'ai dû. 

Après ces mots » fe tournant de tous cotés ; 
& remuant fièrement la broche , dont il avoit 
fans doute oublié déjà l'indigne figure, il alla lui- 
même ouvrir les portes de la maifon. A cette 
fatale ouverture , la voi^ trifte de Clorine fe fie 
entendre de loin; fes cris éclateront. 

Pharfamon s'en fentit le cœur ému ; mais ce 
fie fut pas d'une émotion qui Tattendrit. Il ne fut 
faifi que d'une généreuie^coiffpaflion des chagrins 
qu'il caufoit , malgré lui, à cette infortunée. En- 
tendez<-vous^ Moniieur? lui dit Cliton, prefque 
la larme à l'œil. La pauvre Demoifelle ! que je la 
plains ! Sa fille-de-chambre eft auprès d'elle éva- 
nouie; car, fans cela, elle crieroit encore plus 
fort. Pefte foit des loix féveres qu'ont obfervé 
Meffieurs les Amants d'autrefois ! Ils fe font , 
ina foi, bien trouvés dans une occafion auflî 

çhaudç^ <juç ççllç-çi ! PhsirfemQçi étoit déjà fur fou 



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»36 LE PQN QUICHOTTE 



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çhôval , qu'il tçnoit paç le$ cnn^c ÇUton jugea bien 
qu'il p'y ayoit plys rien fur; quoi il pût fonder 
aucune efpérance. Allons,. Mqftfieur, dit-il , puis- 
que vpus voulez vous en*alleri naais nous avons 
bien l'air d'aller roulçr cpmiçç.'des tonneaux; 
^u bais de la première montagne 4^^' nous tjçou» 

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MODERNE. 237^ 




CINQUIEME. PARTIE. 

JTharsamon s*éloîgnoît déjà, fi rexnplî dé 
l'aventure ^dont il venoît d*échapper , que la bro- 
che lui étoit reftée en main. Le cuifinîer , qui 
s'imaginoit que notre Chevalier , en montant à 
cheval, la laîfleroit à la porte, étoit venu voir,- 
dès qu'il Tavoit entendu partir , pour la prendre ;] 
mais, en regardant de loin Pharfamon, il ap-. 
perçut qu'il Tavoit encore. Ma foi, dit il aux au- 
tres domeftiques , nous ne mangerons point de rôtl> 
d'aujourd'hui; voyez ce que ce fou fera de ma 
broche i il la tient audî' fièrement fur l'arçon de 
ùi felle, que s'il vouloit en courir la bague: on 
le prendra pour un Carême - prenant avec fon 
valet. 

Cfîton , femblable à ceux qui ne peuvent Ce 
ilétacher de ce qu'ils aiment , & qui tâchent , en 
fuyant inême , d'en jouïr encore un peu , tourna 
la tête du côté de cette maifoq, l'objet de fes, 
defirs ; il apperçut tous les domeftiques , entre 
lefquels étoit la jeune confidente. Le cuifinier ^ 



mmh 



Û38 LE DON qirîCHOttE 



lui voyant la tête tournée de leur côté , lui fit 
{igné de la main^ pour dire à fbn maître de laifleir 
la broche* Cliton s'imagina qu'on les rappelloité 
Nous étions chez lès meilleurs gens du monde ^ 
dit -il à Pharfamon ; vous avez penfé les afTom-^ 
sner tous » & les voilà qui nous font figne de 
revenir : je n'oublierai jamais cette petite mai-» 
fon-là. 

Pendant quil parloit aînfî y le cheval de Phai*'» 
famon , jeune & vigoureux , prit une frayeur ert 
voyant un tas de pierres extrêmement blanches^ 
Le voilà qui court la prétentaine. Pharfamon, 
emporté malgré luî ^ n'ôfe fe jetter à terre , de 
peur de fe bleiler : il écarte feulement , en e(pa« 
donnant avec fa broche » les branches d^arbre 
qui fe rencontroient en fon chemin. Le cheval 
de Cliton fembla ^ dans cette occafion , être 9 à 
regard de celui du Chevalier » ce que cet écuyer 
étoit à l'égard de fon maître : car, dès que le 
cheval de Pharfamon commença à galoper , 
Cliton étonné , qui ne fçavoit ce qui fefoit aller 
notre Chevalier (î vite , vit , à fon tour , fon che- 

• 

val partir fans commandement , & fuivre , à toute 
bride , la rapide courfe du cheval du maître 

Cliton 9 jugeant de quelle conféquence étoit pouf 
fa tête le galop d'un cheval qu'il ne pou voit arrêter^ 



■M» 



MODE R,N E. 239 



rrioit y de toutes fes forces ^ au Chevalier , d'ar- 
rêter le fien , fans fe fou venir que Pharlkmon 
îétoit dans la même peine. Pliarfamon s'efforçoit 
de fon côté de faire entendre à Cliton qu'il n'écoir 
point maître de fôn chevaK Le vent , le galop 
des chevaux 9 le bruit du galop , empêchoient 
i]ue les Cavaliers épouvantés ne pûfTent s'enten- 
dre. Une maifon aflèz grande , qui étoit dans un 
fond 9 & dont la porte fe trouvoit par hafard ou« 
verte , termina l'embarras de nos aventuriers , 8c 
la fougue des chevaux y qui s'arrêretent dans la 
cour tout-^'un-coup* 

La pofture de Fharfamon temnt toujours fit 
broche en main , étoit afTez plaifante. Un Pay(ân 
parut ; ic lui demanda en riant , s'il entroit ici poujc 
embrocher tous les canards & tous les poulets- 
d'indede la baflè-cour. 

A ces mots qu'entendit Cliton ». âc qui lui firent 
effeâivement appercevoir la broche qu'il n'avoit 
point encore remarquée 9 il édate de rire: le 
Payfan , excité « fe met encore à rire plus fort» 
Pharfamôn n'en eft que plus fier, & n'en tient 
fa lance bâtarde qu'avec encore ^lus de gravité. 
fCJne payfanne » de la même maifon , vient au bruit 
de ces deux rieurs. A peine jettent- elle les yeux 
fur Pharfamôn & fur (a broche > que la voilà bien- 



tffeiÉl 



Ait. 



!ssam 



1240 LE DON QUICHOTTE 

tôt qui tient compagnie au Payfati &'à Clitôri'e 
elle étouffe , elle en pleuf e ; à chaque regard 
elle fait un éclat de rire. Au brujt que fait la 
|>ayrantie paroifTent encore deux petits garçons ^ 
qui fortent d'une petite étable, avec un bon 
vieux homme , qui en tîroit une vache pour la 
mener brouter. Ils regardent notre jouteur : k» 
petits payfans tiennent leur «partie avec un peu de 
huée , qu'ils ajoutent à leur rire excefiîf. Le bon 
vieux fe furpalTe ^ pour ainfi.dire ; il examine Phar^ 
famoji en branlant le mentoné 

Cependant tous ces rieurs , à Taâion de Pharf»- 
Jnon 5 jugent qu'il va fe fâcher. Notre Chevaliei? 
s'adrefle à Cliton^ pour lui demander railbn de 
la raillerie, de ces ruftres ^ & dé la fîenne propre. 
-Coinraent , lui répond Cliton , vous ne- voyez 
pas encore ce que c'eft ? La lance que vous tenec 
fur vos côtés 9 encore teinte de fang , mais de 
fang de poulet , ou de quelque autre viande^ 
li'eft-elle pas une chofe aflez rifiblt? A ces mots 31 
Il revient à lui: la vue de cette l^ce le fait rougit 
& rire tout enfemble ; mais il rit gravemenfi 
Frends-là» dit-il^ en la donnant à Cliton; ma 
diftraâion me Ta jufqu'ici fait garder* Moi, dit 
Cliton ! que voulez-vous que j'en fafle ? Jettcz-k 
par terre ; nous n'avons rien à rôtir, C'eft bidn 

dit| 



■t0tÉtÊÊÊÊÉiii0mmÊ$fÊmfÊÊàÈÊÊmmÊmÊk 
M O D E R N Ex a4t 



liiÊmm^^mmU^ 



dit V répliqua Pharfamon ^ qui la jetta fur le champi. 
Où fommes-nous « dit-il à Clîtoti ? demande à qui 
appartient cette maifon ? Notre écuyër alors de& 
cet>dît de cheval ^ & s*avançant auprès du payfim r 
Quel eft» dit-il^ le maître de cette maifon? Elle 
eft , répondit le tuftre • , ^ il ne put achevet. La 
lance de Pharfampn Tavoit d'abord frappé ^ &. 
^voit attiré tOut^ fon attention ; mais . quand ^i V 
{l'apperçut du ttî^t attirail de leurs che^^ux , ea* 
difant elU efi.^. pour répondre à Cliton ; Tenvier 
de riï'e partagea fa réponfe, & la partageoit à 
chaque fois qu^il commençoit elle efi... Oh I oh t 
dit Cliton to le regardant , mon chapeau e(| •* ii 
de travers pùut Vous faire titçî A ces mots, ^ 
j^ayfan qui s'efforçoit eil vain de répondre , mar-«^ 
iqua du doigt ce qui le fefoft rire* Cliton fut; d^a^ 
bord au fait. Cette réflexion fit qu'il tourna la tét6 
pour Voir le cheval de Pharfamon; & ce nouveau 
(peâacle he lui paroiiïant pas moins plaifant qud 
le preiïiieir , il fe joignit au payfaa » avec une éga^ 
lité de ton ^ qui dura jufquà ce que Phatfamon j^ 
en s'avançant vers eux , leur fit cpnnoîtf e qu'ehfia 
il étoit las de tes extravagances } & eiFeâivement^ 
toutes ces chofes burlefqués le ckàgçiQpient. Vérî* 
tablement , ces aventures ne Qis^fchpbnt pas d'un 
bas égal; il ne lui eo arrivoit pojint^j^ae dont il 




ÈÊmmÈÊÊ 



LE DON QUICHOTTE 



tût lieu d^étre content 5 qui ne fut încontincnc 
fuivie de mille menus accidéhts , qui ne conve<* 
iloîem point à la nobiefle du métier qu*il fefoit,rll 
fefoit réflexion qu'il ne lui manquoit rien pouf 
être dans une pleine fituation; ]e veux dire^ eii-« 
fièrement reflemblante à celle de ces fameux Che« 
valierSé Sa MaitrelTe Taimoit ; elle étoit belle , & 
d^uné naiflance qu*il ne doutoît point qui ne fût 
illuftre* Elle étoit captive; premier article qui 
pou voit être une pépinière de fîtuations: il la 
cherchoit ; jEecond article qui pouvoît être oc- 
cafion àts plus tendres inquiétudes , des chagrina 
les plus vifs. Que lui manquoit^il davantage pouif 
que rien ne démentît la nobiefle de fa conduite ? 
Cependant il falloit fe battre contre des cuidniers^ 
Quel cohtrafte^ de cette aventure 9 i la tendre 
paf&on qu'une fille , déguifée en homme ^ avoit ^ 
en le voyant, prîfe pour lui ! Il étoit obligé do 
iè défendre avec une broche , efpece d'arme in-^ 
fâme: 9 fefoit une lieue de chemm fans bride j 
& prefque fans harnois* Toutes ces chofes cho« 
^uoient fa dëlicateffe: il ne fe fouvenoit poin^ 
d'avoir rien iu , dans la vie de ' fes maîtres 9 qui 
cbmpodt un Ci monftrueux mélange : les moindres 
accidents qùï leur arrivoient , étoîent toujours 
convenables au^ noble métier qu^ils exerçoient% 



.■'.*'.•■■;','>'■!''-.' >'.» •'-'>•*•'•'•'"'»(*■ '■« '"— frf.i^'i 



!>\i ' Il ■ III »i.ii <ii I I lin y\t 



nf O D E R N.E\. ■•■..- à>^i 

^Phàrfamon chetcliait la raifon du commué étéï^ 
fael qui fé înieloit à (bis aveiftam,! Mâij càmme> 
après utie revue cxaéte de fon caraâeire ^ , îl iaé 
IrouVott rien en lui qui put c^ïiferjççÂtjf^.petiteflé 
idi'avéntures> il crut devoir p^er^^uè^lps p}us 
illaftrés Âtâants a voienl ét^ ^ cômnje lui i fujets i 
tes légers : aecide^f f $ '^ue c'^toietàsii^^, dtioÇei 
prefque infèparàbles de.kUr ùàékirji de Vivrç^ 
& que^ ïr leur hiftôîre-ii'en^^arl^it f^okté,. c'^i^ 
ique ceux qtii l'a voient écrite ^ h'avoijèntc^.dftr 
Voir rapporter. de k vie & des amours de/ ceâ 
grands hommsi^ 9 ijue ce qui avoit np{>drtr^kl 
merveilleux ; qu'au fefte» on atdit rhabitu4Q. d§ 
Voir deis Amants de leur eff^ecé ; & qu'il he de^ 
Voit .point étire furpris que des homux^s., moîna 
toaoUtiimés qu'autrefois au refpeéc qu^^n leur de-« 
voit ^ donnaient , par leUr étônnemeht. ^n là 
vtiymti ôccafîon à tout ce qui fe m^Boit de èo- 
inique à fés iplus itobles aventures^ , : 

Eh Vérité , dira inorf Grkiqùe j Phiriàmoâ eft- 
hkû pjdïlé pouf faite de. & grandes ;téflè;(i9l^$^ 
Sàtts douté i' wà botrabe dèHËid JBfpece réfléchi^ 
foi? tout aè jilàr-tdim.Aù.tdftàii fcôs ,i?éflexioni. 
que ^e lui fais faire ^ étoieiit biéai jpîur j^ 
dânà fe têtè^qu'a&liesitiB'ie.paroifielîtiiorfqu'iik* 
Snûit ii)éitrè fur'^ Id ^pier : .tàr, »lëa ufi J«{^ii6 ji 



94^ LE DON quiCJTOTTE 



mm 



fharfainon réfléchit, raifonna, & jugea, tout xe 
que je n'ai pu dire, moi y qu'en. beailcoup.de 
inots* ^ ' 

Cependant l Cliton & le payfan , é|)uirés à 
force ' de' 4<&e ^ avofient enfin attrapé leur fang^ 
froid; & lé payfan, comme pour réparer , par 
une maniéré' généreufe , Tefpece de raillerie qu'il 
aVôit faite àPh2urfamoB5.1uidit dfuç ton reipec- 
tueuxv: defçendez d^-clieval, Monûeiir; {es che^ 
mins 5 ponr fortir d'ici , font maiiVâis ; vosxbe- 
vaujr VOUS' joueroient un méchant tour ;• vous 
pourriez tomber avec eux ,. &. vous rohifire le 
cou: mettes^ pied à terre pour quelques heures ; 
on tâchera [de raccommoder vos hamôi^ ; en at« 
tendant ,* entrez dans une chambre ; ta matibn apr 
partient à de fort hosnêtes-^gens; vous goûterez 
du vin. .. ,1 . . . . : ,.') _ 

A ces mots , Fharfamon , fur le vifagc;; duquel: 
(de triftes réflexions avoient répandu .ma air fau<« 
vage» foi&rit à l'honnêteté que lui fitllè jf^yfm : 
tt]t ne doute point que »- dans fon im^^etioo- i 
ce ruftre %& fût homme derconféquenceb II ac- 
cepta gravement la propoEtion quoi^ lâi f»Çs>Hii 
mais il reftc^it toujoirs à choval. Cliton »qui àvoit. 
^tendv pÀkr de viq ^ v s'ûnpaJdentoit des. mor 
n^ptt ^iSi> psidoît ie: Qul ;% la fêlle, .£b bira i 

\'9 



^ ' M O D É^R N E\ ' :\ ^4/ 

Monfieirr v pfenëz-Vous laTèïïè'de votre cheval 
pour un fauteuH , lui dît-H ? dèfcéhdcz doncrvîte ,^ 
puifqu*on vous le dît. J'attendoîs , répondit Phar- 
êmeti-, -due vous vînflSez- mVider à défëcndre: 
on doit tout faire dans Tordre , & ces ïbrtés de de- 
voh9 rie dévroîent point ,affurénrênt ,^vbtis échap-^- 
per. Ah ! parbleu , je n'y pedfoîs pias ,- répîîcjiiâ' 
récuyér ; jé' vouis demande! ëxcufe ; & je ne croyoîs- 
pas fûe v^i vous reffl^^ivînffiei de la èérémonîë'i' 
4ànS un tenips où no'us'ïbmmei fi 'plkîïâtûtïient' 
faârâachéâ -: Ifnaîs ^importé , ' allons.;? 'Foft ^îenr 
ParBleu! ajouta^ cet' écùyer*, guànd fôh maître 
ftitd<BfèèildtfVVbuS Auriez dond cBiifcHreAcètt'e' 
poftûVe , fi Ki*àvoîs'gtê H^poÛrWui aWèr? En' 
ce cà* ; jeP m'en • ferbîs» paflTé ; f f^qôaf 'îé Chê- 
Wlfer ?%fâîi? V urt^'àùti-êfoîs ^ 'ày'ézf s^H 'y^tiîÀ |)îàîîif 
ittéilteure toémoîré,' & inîeVoûs àcqvft'fëifpîiîs'Ir* 
fiial'4è ce que- votïs mè devez, A|)tès ces fhotsj 
le payfatî donna leurs* *che vaux' à *uh petH gat-* 
çoii pbur^les» «^onôuîi'e dàhs fécurtë ,' &^ lès con- 
duiât-^a^Sv toffe efpéce de (àlîè où. Ton mangeoit, 
-Gë piyfe*^t^' lé fermier de la niaifon ; 8ç;^ 
fa :nài«itretfik étoltsincofe*^ couchée. Je Vbu« moii-^ 
trerols «l^fe^és chambres qui font ici", tlît-Il'â 
Fharfamori ": éHés font aflfez beBés-; mais n àtre 'maî- 
tf%{k' & fa-^lie foiit éckâëfefes : jê m'iên Wis^^èÀ 







14<f lE DON dUlCffOTTË 



••- *•-•#. »**».*- w^ ^••V^ 



Ipa; :CelaT§udia bi«n.;les chainbr«s^ 

X^e payf^a les qujitta (uç le çha^p ppw? spr. 
porter 4? ijUQt déjeuner. PhaçCuDoq 4t^ %^i 4 
xêvoU. Tout s'oppose, s'^çrta-^U, \jf^m boii- 
lliçur : Iç %tlcBÎl^ ?o?^fp«er çonift!^ m<5«i,p<niç 
Tjl^rdeii le ^.aiÇr .^ue j'aurai en revotant Çidan 
l\k\ mais ma çpi^ftançe y^cra J'pKiQJiâtrç^: dt^ 
forç à mi? peçTécuter, Votre confiais, i^oh-. 
4i.t Çlîtpn» 'ea l'îi^eçfçni^tjt , n>ft j;paç.;.dç H| 
na,air)e ^ TiDG^ eftomaçk } , ^osTi^i^ ;la:fà(s;k iQ 
toufmentç> il ^to^]pjliffJ§rphUi.((^ja\^:y,Q'^ 

:r(çwx-i,,^j5 f)^ij$çre?.,aT?BC:m9i çç ^.ppiîJt.ji^Éi, 
4^*^ à^P ftvea B»/3Û ^ & je f»^ ^ ^ay^e -pj!^ 

¥op$ prie, au'fay,f?vîÇl9Jç::j-I"i.!:. 'iJ 1'. , 
. ; I^:P?X&.n. Sfûttaît «rfïa?o<^]te0ii^nîftefeeVçï| 
le 4e.îni[er.nM)t} 4^farv^\t«- «^JW|fea8^ î. ii fteifoit ., 
4-ut^e.main, uçe-^gro^ bjjujeÉf:3^it^'^ ^^e 

cet aipeéè,: je,î^ç xq|is.<i|Feprç^ f«ie$a.'Sçign«ur, 

• • • . ^ 






MODERNE, 247 



ma 



tre Chevalier ne répondît riça à cette demande. 
Oîton mterpréta Xoa filençe/ea fa f£iveur:i Çc fe 
verfa fur Iç champ un^rand verre de vin ^ dont il 

. ' " *" • ■ ' 

but à la fanté du payfan le premier^ qqi lyi réppa- 
dit : gra^d biejti vous ÉdTe; &. ppis à foo ip^jr* 
trç ,: allons,. JVlopfîeur , en lui pcéfentgbt. aufll ufi 
.verre qu'il avoit. rempli pour* lui; çhoqupnstoi» 
deux; ç^arraocoç^mode la, poitrine. & les ennuiai: 
^you^vfçrœ, dorénavant, combien }ç fer^ivif ^ 
prooipt jà tout faire :.}e ne veux pas quç vous y trour 
^yieis à redire de la largeur: de mon ppi^ce. Buvez ; 
;^îiY€^?^jFépli4ua: pbariâmon f ne fçayçz-vous pas 
|p^en qu'il efl raçuï que mes pareils aient choqué le 
^vetre ;avec^ leurs 4cuyers,.Ob-! vous avez bea.|i 
dire» Monfieurc répondit r il en les., buvant tous 
deux, & en. ratapt fourdepient;, 4'hufnilité, fait 
les , grai:>4s-hQmnief auflî'; maisjen:^'eii paf&ralj^ 
puisque yoxx% ne voulez pas^ Allons, notre h,ôte; 
votxe beurre eftf il bon ? Qui , qu^ndo^^ <sn mwfjfi^ 
j^époqdit liç f^rqfïieff . . j. 

Cependant Pbarfamon <;Qntinuoit à i-êven Et»' 
là, là^.tyjdit l^.p3iyfan; ne vous chagrinez pas, 
Mqnfijçpr ; : j^ 4^ vieux fa?rnois ici, que je vous 
donnerais; ^ygp,fV}^t unp^u ;4ç i^etour avec l^s 
vôtres;, jô vous ein ferai bon nwché* Seigneur, 
;j:époindi| Iç Chevalier, avec une vive préçipitsk- 



* , „ . ,.,'.V,J 

348 LE DON qUICNOTTE 

»W>— i»^lll I M il 1 1 1 I > » > I ■!■ Il ■! ' ■ ' M ■ II I I Ig 

tion, & fans confulter fi celui <ju*U traîtoît do 
Seigneur , Téçoutoit ou non ; mes çhagtins ne mei 
permetfahtpasdelierune çonverfation avec per- 
Tonne, ]e vous diemâhde la liberté de m'entre • 
tenir feul un moment avec moi; Oh ! ie le veux 
l>îçn, ditlepayfan, en ôtant fon chapeau; c'eft 
le moyen dç n^avoir de querelle avecperfonne'i 
^ puis (i tournant^ du côté de Cllton ; eft-c^ 
ijue vous venez d'un pays, dît-il , oo^ les fermiers 
font des Seigneurs ? Point du tout ^ répartttX^Utouis 
x'eft que mon maître vous â pns ^ûur un atitré« 
-Pôui: un autre ! repartit le payfen : fçavez-irôua 
t)ien, notre atbi, qu'il ne s- en eft pas fallu dei 
T^aiflcur d'une feuille de papier quç je h*aie ct§ 
"l^'^endrç du neveu de notre Curé, qui devohs 
le devenir, & qui vouloit me donhèr fa niecé? 
*inaîs, paHàiiguiennel favois mis âion' amitié danf^ 
'Margot la boiteufe ; Çc je la prtfçrat i 'tout lè 
tf>îen & rhoiihétir^qu^on me vouloit 'fkiré, Peftel 
vous avez donc rifqué d'être un'hom'me de gfandèr 
importance, dit Cliton? Oui, comme vous voyez, 
•^répliqua le ruftre ;mais j'ai bien refufé dè'raeîlleu-* 
res fortunés ^chcore^ Tétois biw bâti autrefois, 
Se vous pouvez cri juger, cbnttnùa»^t-H en Te quais 
^ant : je demeùroîs à Tentoùr de quatre villages , 
& f ÇtQi? yçtçnu p^ toutesTçs fiîfes 4ç « $ Keail 



MODERNE. 245^ 



pour être leur mari; parguîenne! je ne pouvoîs 
pas époufer les quatre villages à la fois. Non l 
parbleu ! dit Qiton; îl vous auroît fallu une trop 
grande maîfon pour loger votre famille ; comment 
fîtes-vous donc ? Par lafangué, comment je fis! 
Je ne m'en f6uvîe«s plus ; tant y à que je fuis veuf: 
Jîîeu fôit loué de tout. Si vous aviez époufé tous 
les villages qui vous demandoient , dit Cliton^ 
you$ auriesi: été marié toute votre vie, & vos 
femmes Vous aiiroieiit erfterré. Ouï, mais tant y 
$t q«ô |e fuis refté aviec quatre enfants : je J)énfeJ 
qîi*il y en a deux qui mourront bientôt de 'fiè- 
vres. JQiett veuîHe avoir leur âîne , répondit Clî- 
ï:àn.' Ge qù^dnne peut empêcher H lé fàiit bien 
vouloir , répondit lé fermier j il* m'en rèfte^a deux 
encore^ & s%^s*eft- vont comme les àuttfes,' il 
lie me reftera plus rien 5 ihaîs" 'Dieu fdit toùfouri 
Iodé, H ne^reftèi^ jHb^qW^ui,* répondît Cliton ,' 
ïq^ùi ^voiis-' en îret peut- Btre' comme eux ;' -• tnaS 
i)ieéi fë5tloué;'0Kn c'eft une àiitré affaire, répartît 
le payferT; jé-feîsnéceflGttfeau nionde.'Sansmoi,' 
Jà lerrë iJe mon maître .ne 'feroît ^as d'un^fi'bott 
^tsém^ làafliè l*^voûs voyez iSîèn^qué^ ce n'eft^i 
lk>mtaè1câfeèîïfà^ts-: maîs^ buvons encore un coup. 
ij^" VOUS i- ç4rawïfeîtdpe ; ditCKtôn , ecf lui'féfant 



A.'J ^4 Al '•^.* 






?;0 J.E DON qUICHOTTK 

Cependant la bouteille étoit achf^vé^, Pharfa^ 
mon fe leva tout-d'un-coup, Adjeu, §eigneurj| 
4îtil enveloppé dans f^s rêveries;. je vous fuiU Qbli» 
^é de rhonnêteté que vous avest eue pour çnoît 
Oh ! vous vous moquer d'uq pauvre hojoime ^r^^i 
partit le ruftre. Si vou$ voulez pouruat boir^ 
yn coup , il p'y a plus de vin* J« n'^n ai paç be* 
foiq, dit Fh^^rf^iQQq çq faupirant, F^jrgutenne | 
avant que vous vous en alliei j, ]^ trouye à pro» 
pojsi4ç vous oxoQtrei: une; curîofite quei naus; ^yonii 
céans ; youç fere^ bi^n^-aife de k voir ituflt } ç'eft 
pue chambifç remplie de beaux portraks; )e$ l|oii?it 
netes*gens difent qu-ils.jyralent autant qu^ for (kff 
louis r monter avec. mQi.J?h^rfamon fuivit Je pay^ 
fao , <jui ouvrit eflfejftivement la porte d'une chano^ 
fcre 5, ou d'une petite, galeçie , 4^ kî. f^H^^S 
p!étoient que dçs tî^bleauxt ^.^ 
^ , Ph^îfamon en adjowçajilupjçijtt* sW-^ 
in eilleucs originaux* Où xlia^ntre , q;e fiira^^trrCMi , I9 
fieur. Pharfamon, éley^ à la cam^r^niç , i^jrmi 4n, 
pyf30Sy& des, nobles demi-rjufties^ dçmirpQlis| 
a-t-fl .appris à i^ papm>îtr:e ,fq ppEt^tsîi .inflaÇrift 
tique ajoutera , , , ç^ptente;& ^ Y^V*! 4? «te , «rien^JCf 
expert en fait.de tendtqifet, &.it<ft^e?p*îypp5-eal^ 
Çoinfnteat , dopic i ^Ç; -poiuf ai - je jîiçn . Jiafajrder ^ 
Mociîettr le Cçnfey?? & ferez-vous réternçl^pw? 



■^- 



MODERNE, , jyi 

fkdrear des toits de moQ Mftoire ? Eh bien! j'eq 
conviens. Pharfamoneu^ peut-être tort d'admirec 
1^ 4e donner la préférence 9 qaelque$ - un$ de^ 
portraits de la gâterie: mais enfin , il admirai je 
Vai dit , Sç cçla reftesa. Vraiment I il faadroit bieii 
fal>attrej, sll fallpit yoas (erytr ai votre go^t• Con-t 
timivns, 

Pharfamon en admiita donc plufieurs ; & lesp 
parcourant tous , M fut extrdmement furpr;s d'y^ 
prouver celui de la Princefle Cids^life elle*même, 
^e ne fçais par quelle aventure celui de Fatimo 
|à confidente .fetfou voit auffi , en petit , aiiprèi 
de celui de la maitrefl[è ; &, fans doute , ce por-> 
^t^ , qu'on layoit ti9$ d'elle ^ éibit xih reprochç 
^iqquieat de IHnconft^nce de fon déloyal éeuyer '^ 
^ont la tendrei& tournait au moindre vent« ^ 
; Dès que Pharfanion eut jette les yeux fur celuli 
4e Çklalife : O ciel t que voîs-je > Permettez que 
4e touctie cetui-li , dit*il au pay(ati ; que je Tem- 
^ûûile. ]§n diiàtit lies Âiôtd^ il'priiÉ un tabouret fuc 
lequel 9 monta 8c détachk le'portrait; 
'; Qiioa , qui regarda pourquoi fon maître étoit 
Ç i^tafié, le dpyiiir prefqiie lui-même 9 quand il 
prouva que le poitrsiit reffemblort VQdalife. La 
VO^^ a pardî I tout boffime elle éft venue au mon- 
^çi,^t41t y^icî ^è<juç ç'fftî-^enei^uïoîs jaflfiaîi 



■MMHMMt 



2J2 LE DON qVlC HOTTE 



■WB— ■"•■i 



cru affcz belle poUr mérîtec qu'ott la peignît:. que 
vous êtes ^heureu3c d'avoir une Mahreflè en: ta«» 
bleau ! ah I par ma fol^vous Voilà «aufli grand que 
le plus grand de nos Meifieuxs* 

Quand Cllton eux çeifê dei ^Jariec, Pharlâmbn 
s^écria: quoi! c^ font dçnç ces:. traits charmants I 
c'eft vous qui paroidèz à mes yeux , ma Yxm^ 
ceiTe ! Dieux ! que.^is^je.çtporerideiicette'&Yén-- 
ture? Il a^pcompagnoit ces mots^dé mille. &* mille 
baifers 5. qu'il donQoit au portrait i voiiâs'aîo^cttoit^ 
il 9 le chef- d'oeuvre dp la Nature ! non , jamais 
elle, ne produi£$ çif^n dQ plu$<bcast« .Chère Cidar» 
life ! je réitère ici les f^rmect^s qud fû faks dé 
vous aimer. •tÇi^ijpairs; quefte plvs 'grande félkîté 
peutril m*arriver, quel^çe^Je de^ vous: 'a^^oi^ taii»» 
chée? car vous QilayezdQQaé-'VCitre cœur. Non, 
je ne puis exprimer de . quel prix U eft -à jmes 
^eux î Ali !. que çel-^ eft bwul^jeéria Cfitoo; at* 
tendri :de3 gr^^ mots de fon ixialbîs i à ; ITocçafion 
d'june aventure qui ré veUl^ncbeï^ bii: le gbûti&faN 
alterne & çonfu^s ^u'il j^voit pour ie;bd knkourw. 
- : Ge^jendanf Iq payiân j .qui aivwt eoteqdifcràpot 
pophe quef.Pharfamonfeiôît^aU ^rtr^it^ s'éton^ 
poit des derniers p^ts^ de; J^ji^r/^oion s quand il 
croyoit lui.entendjçe dire-que. l^porttait lui âvoifc 
donné fon coeur. Cela "doit être :bis9 €£ttào;:di^ 



as 



M O D E R N- E, ^ &^^ ' 



r 



nabre , çii^î|:-?U à Pharfaman ; comment donc ce 
tableau a*t-U fait pour vous faire un aùflS beaa 
préfent ? A l'autre , dit Cliton l celuî«ci s'imagine 
que ce portrait a remué le bras ^ & qir'il vous' 
a fait préfent de fon âme , comme Ton fait pré- 
fent d'une potnme : c'ef); de la perfpnne qiiî re(-* 
fembieaut portrait, camarade, dont mon n^aftre 
parle* Cpmmeai , marguienae ! dit le payfan; celle-' 
là 9 je veux dire, la chair &les os. vivants de W 
peffonne que voilà in couleurs , à donné fon cœuc 
à Monfieur ? Sai)S doute, reprit Cliton. Oh ! par-«- 
guiennç !;puifque vous m'aifui^t de cela, j'ai un 
fecret , moi, pouf que. vous lui parliez tantôt, &' 
que vous la voyiez plantée, comme une grue 
fur fes jambes. Pharfamon ne prétoit point l'oreille 
à ce que difoit le' p^yfan. Vous n'en cix>yez rien , 
continua le fermier; je vous promets pourtant 
qu'elle jraifoànera comme une orgue. 

Cliton , apris. avoir ri de la comparaifon du 
payfan , leva , par hafard , les yeux du côté oà 
pendait, attaché, le petit portrait de * Cidalife. * 
Garre s s^éctia-t-U, ému d'une joie où lanouveauté' 
de Tavçnture avoit plus de part que l'amour i 
carre.; voilà }z mienne que je vois, qui me donne 
le bon jour ,, en me fouriant. Quoi ! la vôtre, dit 
le pàvfaii? MaMaitreâTe, répartit Cliton: vite. 



fejr4 LE DON qULCHOTtE 

\xtk tabouret : il en prit un auffitôt , & détacha lé 
|7ic>rtrait de Fatime^ ^ 

, Rieii h^étoit plus comique que de voir la égurè 
de Cliton ; il ne fçavoit par où commencer pouf 
témoigne^ tout ce qu'il avoit de \oït. Retiret*^ 
vous un ^eu^ Moilfieur ^ dit--il à fon. maître ; je 
be vous ai pas empêché de parler à Votre Mai^ 
treilè ^ ne tae troublez pas à pré&nt que 'p Yais 
entretenir là tnienneè 

Avant q[u^ de commencer à lui rieil dire , cé^ 
}>endant il eft à propos de lui témoignei? nia jdiè 
en la careflànt. Il le fît auifî x il porta fà bouché 
fur le portrait, & y imprima Tes baifers fi àffec- 
tueufement , que le bruit ei^ retentiflbit dani toute 
la galerie* 

Comment ! dit le pay fati , vôtiâ lui itttl devenir 
fa joue plus plate qu'une pièce dé quatre fols i 
le bruit que vous faites éveilleroit un SuiflèiPaix^ 
par charité , dit Cliton ; laUfez^iftoi }Oui^ de tout 
mon bonheur* Oui , ma chère Fatime i dit-il eii 
continuant , c'eil: à préfent que je vdis cottibieti 
Vous valez ; & je me ferois plutôt imàgiiië 4ûê je 
deviendrois Pape , que de devilief que vous ferieii 
peinte z mais vous ne perdrez rietl à dtela i je vdus^ 
jure; car, premièrement^ ma belle Fatîoie , vdilà 
qui eftiait pour jasMiisi je vous chetehetai t^ivelf 



ÉÉhMMÉta 



MODERNE. iij-y 



■Mki^aM^riHHi 



ic été 9 plutôt des hallebardes ^ dôfTé-je être crotté 
tomme un barbet, jufqu'àla fin du Monde îrieit 
tie me rebutera dans la recherche d^une fille qui 
cft dîgrte ^*êtrc peinte. Je ne vous dirai point ^ 
éomme mon maître , que j6 fais ferment de vous 
aiq^r toujours : fai appris , au prône ^ qui! ne 
falloit jurer de tien: le Diable eft bien méchant; 
il ne faudroit encore qu'une petite maifon pout 
que le ferment fe rompît net comme un verrez 
mais je vous aime tant à préfent , que cela doit 
tne fervir pour trois fols y en cas que je vienne 
à vous oublier tout autant»' 

Pendant que Cliton exprimoit ainfi la durée dô 
fonamour, Pharfamon , attentif uniquement au 
plaifir de voir lé portrait de Cidalîfe, le met fut 
fon eftomac 5 le regarde avec des yeux que (k 
paffion rend tantôt vifs 5 quelquefois tendres, 
félon le degré d'emportement ou de fenfibilité 
qui (aifît fon âme amoureufè. Le payfan regarde 
à Ton tour nos deux aventuriers avec un éton« 
tiement muet , & mêlé d'une envie de rire fuf- 
pendue* Cependant Cliton jette les yeux fur (on 
maître. La conformité de leur aventure élève fon 
cœur, & lui perfuade qu'il faut qu'il la reçoive 
avec les mêmes cérémonies que fon maître. Il 
t'appefçoit que Pharfamon , de tems en tems , 






a;6 LE DON Qt/ICHOTTÉ 



riUM» 



levé les yeux au ciel , & les barflè après. Cliton ^ 
par imitation , mais copifte un peu groflier , dr^fîô 
£3n cou & fa tête pour regarder le ciel 9 & fait 
la pagode. Il eft charmé en lui-même d'avoir^ 
trouvé une occafion où il puifle s'occuper d*une 
manière reifemblante à celle de Phairfamon» Ce^*- 
pendant il eft au bout de fes geues & de fes 
c'ontorfions. Son apoftrophe , ou fa liarangue au 
portrait de ùl Maitreffe , avoit épuifé upe bonnô 
partie de fon goût à la tendreife. Il atteddoit ^ 
avec quelque impatience , que fon maître finîc 
fon entretien muet avec le portrait de Cidalife^ 
Le payfan s'ennuie , à fon tour , de leur pofture s 
Parlez donc, dit- il à Cliton ; que fignifaent toutes 
ces falutatiûns que vpus faites à ces portraits f 
Parguienne ! eft- ce que moi qui parle , qui ré- 
ponds 9 je ne vaux pas mieux mille fois qu'ua 
morceau de peinture qui ne defferre pas ksî 
dents ? Ces mots ^ prononcés d'une voix un peu 
brufqùe , réveillent Pharfamon : il pouffe, un fou- 
pir qui femble confommer toute fa tendteffCé 
Hélas I que vous êtes heureux , dit- il en mettant 
fa main fur le bras du payfan » que vous êtes heu- 
reux de pofféder ce tréfor ! Voyez le granrf bon- 
Beur', répondit le payfail! quand Cliton appro- 
chant de lui en tenant le portrait de Fatime en 



U' 



MODERNE, i25'7 



fa main : Que vous devex être aife , lui dît-ii , de 
pouvoir toujours regarder ce belouvrage ! Voyez, 
répliqua le ruftre , le grand fujet de joie ! ne me 
voilà-t- il pas bien chauffé , vêtu & nourri , quand 
j'aurai lorgné ces deux vifages barbouillés? Mais, 
Meflieurs , venons au fait. . • . Seigneur , dit alors 
Pharfamon en Tînterrorapant. . . . Oh f appeliez- 
moi rhom*m6 plutôt, ou le payfan; c'êft aînfî 
qu/s me nomment ceux qui ne - me connoiflent 
pas. Pharfamon ne répliqua rien à cette boutade : 
il la fupporta cependant impatiemment, car elle 
choquoit fcs idées de noblefle. Pourriez- vous , 
dit-il, nous laiifer ces portraits? Oui-dà, dit le 
payfan, pourvu que vous n'en difiez rien : ils ne 
font pas à moi ; & , quand je vousles aurai don-« 
nés, fi on s*en àppercevoît, tout auflî-tôt on 
diroit que je les aurais volées , & vous fçavez 
bien ce qu'il en feroît Mais voyons , comment 
voulezrvoùs faire? Il ne faut pas tant r^ver pour 
cela , dit Cliton; nous n'avons qu'à mettre cha- 
cun le nôtre dans notre poche. Tout beau ! ré- 
pliqua le ruftre > (oufflez votre foupe, elle vous 
brûlera-Tatlgué 1 que vous êtes expéditif! il faut 
que véixs foyez venu au monde fans cérémonie, 
catvous ne l'aimez gueres. Les portraits me coû^» 
tent trois louis d'or pièce* Ils ne font pas à vousj^ 
Tome XU R 



ay8 LE DON QUICHOTTE 

de votre propre avieu^tiit Clkon« Us n'y étoient 
pas tout-à^rheure^ répiiqua le payfan : mais à 
préfent que je ^oi» les vends ^ ils y font. Or 
(à 9 pour continuer notre marché , je vous dirai 
donc que j'en veux trois louis d'or de la pièce. 
Voyez la beUe marchandife , pour être vendue 
Crois louis ^d'or , répliqua Cliton , rejettant fon 
portrait ! trois louis ! morbleu ! l'origiit^l les vaut 
bien 9 & c'eft encore à tiren Je ne parle pas de 
l'original , dôt le payfan , & regardez-moi bien ; 
ai- je l'air , à votre avis, d'un marchand de cette 
étoiFe ? Lftiile2-là jl^original en repos , il e£k aflez 
grand pour fe vendre lui-même. 

Nos trois originaux en ^étoient à cette con«^ 
teftation 5 quamd deux femmes de la maifon, dont 
l'une étoit foutenue de l'autre , entrèrent dans la 
làlle aux portraits* CUton & Phajrfamon avoient 
le dos tourné de jeur côté. Au bruit qu'elle^ 
firent en entrant « îls fe retouriierënt tous deux* 
Msus , qw ^devint »otre amoureux Chevalier , 
quand il ^it «qu^ime tile pes deux femmes étoit Ci« 
dali&? Ils fe reconootâjent tous , fe reg^dent dam 
cette enj^eeviie knopinée^ airbc ces. regards fi tou« 
chants que nos Romanciers donoent à tous les 
illufires Amants qm fe renco^ntrent parba&rd.Une 
pâleur fttbite & f épand fur leurs vifagos : je ne 






ï 




MODERNE» àj9K 



i*Éi 



parle point des mouvements de leur cœur qu'on 
ne peut nombref ; car je fuis periuadéque l'amour 
qu'ils avoient l'un pour l'auti» » & la joie de ft 
rencontrer d'une manière fi convenable à leur im^ 
preflioo » livrèrent en ce moment leur cœur â 
mille fortes de plâifîrs que leurs pareils peuvenfi^ 
feuls iAiaginer, Car , des cœurs prévenus de atea» 
qués d'une folie (êmblable , quelles que foient 
leurs marques de tendreffe , je croîs qu'elle s'aug^ 
mente à proportion du merveilleux des aventu- 
res , & qu'elle dépend & tire fa fource plus d^ 
ce merveilleux , que de la véritable raifon qiit 
fious (kit aimer. 

Hé ! vîte 9 me dit mon Cridque j vou^ wct 
!»lfi$ vos Amants tranfis t ils font piles comme 
la mort, & vous vous amufes à faire ui^ traitf ' 
de la caufe de leurs mouvements, 8c de leur nom«*; 
bre; cela vient bien à propos! Que deviennent* 
ils? Mon Ciitique a raifon x mes perfonngges font 
dans un trop pitoyable état pour être abandoci-» 
nés ; mais ils n'en furent pas quittes pour devenir 
pâles. D'un côté , on voit Cidalife qui fe laîift 
aller dans les bras de Fatime $ fa tête penchée » 
a bouche à demi-ouverte pourroient fervir d'éva« 
BOuïflTement , ou plutôt de foibleflès les plus ten- 
dres. D'un autre côté, Pharfamon veut appro^ 

Rîj 



u6o LE DON QUICHOTTE 



^-■*- 



cher ; mais il s'arrête ^ affoibli par l'amour. La 
pofture de Cidalife éft un trait décoché dans fon 
cœur, qui l'émeut , l'attendrit , & le touche jus- 
qu'à tomber à fon tout dans les bras de Clîton» 
qui fait , en cette occaCon , la charge d'écuyer 
avec autant de grâce qu'en avoient feu.fes pré<- 
déceifeurs. En cet état,, Pharfamon & Cidalife 
expriment leur tendrefle mutuelle par des yeux 
à demi*ouverts , dont les regards mourants^ font 
le plus beau panégyrique qu'on puiffe faire de la 
fidélité. Je ne fçais pas au jufte fî leur foibleilè 
dura naturellement tout autant qu'ils la firent 
durer. Il y a quelque apparence qu'ils y trou-, 
yerent trop de charmes , pour ne la pas prolon- 
ge;:, autant qu'ils purent; & je les abandonne à 
4;pUte la délégation intéi^iêure que leur fournit 
pareille aventure , pour approcher un banc du 
paffionné Cliton qui foutieilt fon maître^, & qui 
ne peut plus prefque fe foutenir lui*même. Fa-- 
time, qui étoit celle qui foutenoit fa maitreile; 
Fàtime , dis-je , quoiqu'attaquée de la folie ro« 
fnadefqùe , d'un degré de nobleHTe bien inférieur 
à celui de fa maitreiTe, étoit cependant, fur l'ai^ 
tîcle , bien plus délicate & plus religieufe que 
Qiton. Elle s'imagina que , retrouvant fon Amant 
(d'une manière fi extraordinaire « ce m ferait pro^ 



MODERNE, 261 

(ter Qu'à moitié de la fÎDguhirité d'une telle aveuli 
ture , que de fe contenter de le regarder ^ & ide 
lui dire combien elle raimoit* A cette raifon fe 
jotgnoit encore l'exemple de fa maitrefle, dont 
la foibleflè lui plaifolt fi fort , qu'elle avoit crli ^ 
fur le champ , affifler à une de ces fameufes & par-* 
ticulieres rencontres qu'un heureux hafard fem-* 
bloit ménager aux illufices Amants, Fatime donc , 
ces réflexions faites, appeccevant un (iége auprès 
d'elle, commence un rôle de tendrellè fubalterne , 
en chancelant &' penchant languifSimment la tête* 
£île ouvre *à demi dés yeux mourants , dont les 
regards font incertainement fixés fur Técuyer dfe 
Phar&mon:e11e paroît reculer,' tenant cependant 
toujours fk maitreilè entre fes bras ; enfin elle 
tpmbe fur la chaîfe,^ d^ine chute qui femble tirée 
d'apfès la langueur la plus cruelle, Cliton, à cet 
afpeâr, fent Ion cœur livré à une douce émo- 
tion ; tout le burJefque de fbn caradfcere cède àlort 
à un reflbuvenîr confus de ce qu'il a lu dans les 
Romans. Ileft attendri à ûi manière , & l'eftafl^èz 
pour tâcher de s'imaginer comment il s'y prendra 
pour marquer combien il eft à fon tour charmé; 
:& de h rencontre de Fatîitie , & de fa fenfibîlîté. 
Dans cet embarras , il hafarde d'abord un foupîr, 
dont reteptit touta la falle ; il retourne la tête 

Rii] . 



■^ 






^2 LE DON^ QUICHOTTE 



i^ès pour juger s'il peat^ avec sûreté, hafarder 
une chute de métne. Il apperçoit un banc der« 
xiere lui ^ & dès-lors il médite cette, chate 5 qui 
idoit fervir de réponfe à celle de Fatime , 6c Téga- 
1er même à (6t% maîtrei. £40 voilà qui laiile aller 
fa tête ; il referme lés yeu^ av«c une Yqhibilité 
de paupière incoEiceVaUe r il veut chanceler, de 
femble &ire Tivre» Moins accoutumé enfin à des 
«Mouvements qui font la qiûntefFence d'one tendre 
pjdi&oAj fes pas en. arrière le conduifentbien ju& 
.qu*au banc ; mais au dernier qu'il fiât » iî prend. 
.£ mal fès mefures» qu'il heurte fe banc de fou 
pied : le banc tombe , & fait cheair » en tom-' 
bant, Pécuyer^ qui eft renverfé Ipurdement i 
terre avec fon maître entre f&s bras«' Le maître ie 
cognjQ la tête contre un pied de ce banc fî £u« 
dément , qui! abandonne , pour rinftant , tcnit le 
.|néthodîquè de fa foibleffe pour faire un çiî per- 
çant, pendant que^ Tétuyer , bleffé dans un autre. 

endroit ^ expriûiQ fe douleur çn, criant : je fui? 
lûc^rt. 

Etrange extrémité pour Cidalîfe , que fâ fhi-: 
blelTe n'étourdit point affe* pour qu'elle ne voie 
pas fon Amant à terr^, fétat où elte efl, fàu3Ç 
pu vrai ^ eft une expreffion vive & tendre du plaifîr 

qu'elle a eu eo retrouYant fou Am^t j; çc pliiiît 



mmm 



M ODE R N E, a.6^ 



•■ 



aéptiiré fes forcet. Sa (oiiÀttk eft un dei&r-éva* 
tiouiiTemenl r & c^^^® foibleiTe ne fembleroît plus 
qu'une feîn*e , (î elle fe levait pour fccourîr Pbar- 

f^mon. La fathfadîon- de remplir romane(quement 
Faventure , lui paroît préférable au plaîfir de por- 
ter du fecours au Chevalier 5 qui , de fon côté, 
reffent vivement te coup quil s*eft' donné, & qui 
réfifte i'ik douleuf par fcrupulie pour h h'Mefik 
mutuelle. 1 

Mats , il me femble.que le-payfan éft encore 
dans^ la falle , & que nous Pavons laiflTé témoih 
tle tous ces accidents. Les demv-évanotiMèmens 
ou pSmoîfons Pa voient d-abord Changement fiir^ 
pris : mais la chute dto bane St celle de Cllton 
le firent pailer de- & furprife à d^es. éclats^de rîre 
prodigteust* Que ee$ Amants^ ibnh malheureux ! 
Hélas^! dans un auti^ fieclé, miKe mains officieux 
fes, mille admirateurs; cfe leur paffion- îeur auvoient 
porté fecours ;mais tant de ^ap y incident» ar^ 
rivés auprès d^ payfaa,fent, pour ainfi dire, 
de vraies pertes &méesddvaiiÉ un pourceau. Etraa« 
geelfetck hafàrdt L^ventUfe la plus belle, ex-, 
pcjffise à la groifiérete d^in ruâire ! 

Ce pay fan rie dont- de toutes fes fôrces. il 
tourne autour de'Pbarfamon & de foa écuyer; 
aies regarde ea leur mot pteique deflbusle nez» 

R Lv 



^mm^mm^r» 



■«■r 



H^ LE DQlf qinC»OTTE 

» ...' ' ■ . . . H IJ » 

Clitpû profite d^ bruit; quil Otic:> ()Qur avances 
Je plus dpuçemçr^t q^^l'peut auppèsi 4e fa maii^ 
la jambe où il s'çft b]e^#:. car* Qit<m terpeâoit 
au(C la tendre (ît^atiç|n ^ par r^ifop de fgcîété^ 
^. Çependaiit le payfan\5.aprèsav<)î;rbien ri,çelîè. 
^fîn, ^l y avait déjà aff^z loj(»g-tiçmp5 rque , d^ 
paçt &/d'autj:e, la pjlmQifpQ durpit-j qlj^ia per-r 
fpnnç. ^n'qfoitj s'ingérer jencço-e d(^. U.^nk* On at- 
tendoît que quelqu'un vît , ou que le payfanchsi- 
|itable fit cefjTerte ch^rni^^ e^ aidant à l'on dea 
quatre à fe relever: mais, ce ruftrç s'y p?:ij d'un^ 
xpapiere.qui conforma ja fin de l'ayentiKe au^çomr 
jiiencement; je* veuxcjire^^^qiii la finit auiligror 
tjgfquement qu'elfe gtpif ço.maaçfleég; HolàiSel^ 
gneuf, çria-t-ril à Pharfamôn: & vQySi-MjC^G.eut^ 
ion "^dXptj vo^s êtes- vous pla/it^s^là ppM reyer^. 
dir l fi vQjus ne yous •Jçyesî^fj.j.ç ,|ift'ea ^îsi vou^ 
^arj^ofer cJaacun d'ungrand/eau d'e^i^^fg^; teçorps^â^ 
cel^ vous ftr^ preflTer'plus vite. Ap^ès çe:$ çiofs., 
,yqyant q,ue nj 1'^».:^ |'a»tç^fle rél»i4<>^,y iivanr 
-^^-yers CUton, toujours ;deftî|ié à qjaelqnd çkpfe 

.^Q fâcheûx-j^il le-^psc^d .juftQHcieçt :J)5;r;fej^/»fe^ 
ofFenfée. Le m^alheuceirtç écayier- fenç u6e àug^ 
jmçmaiiôn de douleur •jl*r:lf'e«eofipn.(|u''onîdQnn€i 

. i fa jambe. Ahy S s'icriait-it , la pefte^VQU^étpof* 



ç ! vo«s .ro^avçz.roff^ui^ jamb^ ScudifeiH ç«* 



f.» 



. f m t . . ■ » ■ - I ■ i ■ » ■ ■ t I i> I m 



MO D E R N E» 261 

I l I 1 ■ ' i T ■ 

inots , il fe Içye fur fon féaat , çnvifage fon mai-- 
tre qui n'ôfç prefque refpîrer , de peur que Iç 
moindre bruit a*altere l'aventure. Voule2-vou$ 
vous lever , Monfiçur ? lui dit il en fe grattant la 
tête ; il y a afle? long-temps que nous nouç trou^ 
yons mal j nous pouvons nous bien porter à. pr^- 
fent : il m'en coûte prefque une jambe de ce.ttç 
afiàire-làf mais a.unç autre fois , je prendrai gard^ 
comment je tomberai. En difant cela ^ il fe leve^ 
& tend après la main à Pharfamon- Ce Chevalîeç 
fe retourne en foupîrant: Ah ! Di^u! s'écria-t-U; 
*où fuis-je ? A terre, étendu de tout votre long, 
répond Cliton: levez- vous, la poftare çft îndç- 
çente. Il prend foitmaître par deflbus le bras, 8c 
le relevé. Pharfam on relevé, iparche àÇidalife, 
en s'appuyant fur fon écuyer. Il étoît temps qu'il 
allât la tirer de fa fûiblefle , car elle commenço^t 
-:à s'ennuyer, Eft-ce-vous que je vois. , Madame ? 

â 

font-çe là vos béliers mains que je touche ( 8c 
^flfeâivement il les tenoit entre le? fîennes en pro- 
nonçant ces mots ). Réponde?, 1- moi , Madame^ 
Ah ! parguîenne \ dît le payfan , fî Mademoifçlle 
Jfabet ne parle pas, c'eft fignë qu'ell.e eft morte; 
cajr la langue ne manque jamais aux femmes que 
.quain.4 çUes fQnt trépaflTées. T^îfez-vous ^^dît Cli- 
jQXk tQut bas au pajrJan. Qh> vartiguenné ! reprit* 



266 LE VON (lUICHOTTE 

»—— ^1 II I — — — I I « ■ I ■— — ^— — i^^^^i^^ 

il » je ne fuis pas mort , moi ; & je ne parle » voyezn 
vous , que quand il eft à propos de parler. Ci- 
dalife mterrompant là-deiïus le payfan : ah ! cher 
Pharfamon , dit-eUe au Chevalier en Ib regardant 
avec de grands yeux tendres; que faî fouffert 
après voua avoir perdu ! Voilà comment elles font 
faites toutes ^ continua le pay(an , quand elles ont 
perdu quelque chofe ; elles font plus férnlHantes 
qu'un chien dans un tournebroche : dame î c'eft 
fans comparaifon; car je fçals bien que Mademoi- 
Telle Babet n'efi: pas une chienne : niais > âtes cela, 
c*eft tout de même. Notre femme » iin jour ^ C & 
par parenthèfe, elle eft morte; & Bleu fi>ItIoué) 
elle avolt perdu une aiguille en raccommodant 
de vieilles chauffes à moi. La mafque ( devant 
Dieu foit fon âme >) je penfai faire fbnner le tocfin 
fur elle: je crus, par la fanguenne f qu'elle ufe- 
roît toute la chandelle du village pour cherdier 
Ton aiguille; tant-y-a qu*^ellela trouva fans y pen- 
fer y comme Madenïoîfelle Babet vous trouve. 

Pendant ce dffcours du payfin, Pharfamon & 
Cidalife fefoîent éclater leur joie par les tranf- 
ports les plus vi&. Le fort nous rejoint, s*çcrioit 
Pharfamon; & j*oubUé tous Içs maux que fax fouf- 
ferts. Cependant Clîton & Fatlme ne. perdoient 
pas leur temps, Âh ! ma PrînceiTe » dîfolt 1"^ 



MODERNE. 257 



cuyer ; ( car f aï rêvé que vous le feriez quel- 
que jour ; ) vous me voyez 5 je vous vois , & nous 
nous voyons tous deux. Là-defTus, îl apperçut 
Pharfamon qui fe féttôît aux genoux de Cidalîfe ; 
fnaîs ce trait d^imitation ne lui fut point avati^ 
tageux. Pharfamon embrâflbit feulement les ge- 
noux de fa Maîfrefle , qui , d*un air tendrement 
penché, le regafdoît en foupirant. Clîtdn nefe 
'donna pas le temp£ d'examiner comment s^y pre- 
noit fon maître: Ù fe met à genoux, ou plutôt fe 
jette è terre; &, au lieu des genoux, embraflo 
goulûment les pieds de f*atîme , qui , prévoyant 
ce qui alloit arfivet, voulut les fouftraîre à fou 
emportement m^i^l-çtitçndu. Le mouvement qu*elle 
fait en les retirant, les approche encore davan^- 
tage de Tamoureux .Cliton , qui y porte avide-* 
ment la bouche. L^amour peut-il être plus mal 
récompenfé? Ces pieds, Tobjet des tranfpjorts de 
Vécuyer, étoîent chauffés de deux pantoufles çrotr 
tétt , qui barbouillent impitoyablement le vîfago 
de Ciiton. Ceç accident' fâcheux fait qu'il fe re- 
tire ; fes tranfports font toùt-à-çoup modérés : la 
Crotte fait à-peu-prés fur fon amour, ce que Teau 
verfée fait fur le feu. Â cela fe joint un autre in^ 
çonvénientt Clicon étoit de ceux qui fe mouchent 

Ux U manche : fufage du mouchoir ne lui écoit 



m/i 



m 



a68 LE BaN QUICHOTTE 

connu que chez. Içs autres. Une éducation natu- 
relle luî avoit appris que les doigts dévoient fuf^ 
fire aux befoins d'un homme qui veut fe mou- 
eher. Cependant , comment faire ? La crotte va 
Te fécher fur fon vifage. II s'efluie avec fes mains, 
qui n*en emportant que la moitié. Un cotillon 
blanc de fa maitreflç lui paroît propre à tout em- 
porter \ il le faifit , & s*eo frortte. I^a belle Suî-^ 
vante roiigMt de Ton aâlon : la crotte & la blaa^ 
cheur de fon jupon font un xontrafte dont une 
fille fe pafle aifément. Ah ! Diçu, que faites- vous? 
vous gâtez mon jupon ^ s*é.çrie-teJle : mais c'en 
eft faitjt lè mal ed fans remède > la leflive feule 
peut le guérir. Je fuis fâché de cela^ répond Té- 
cuyer encore barbouillé par-ci par-là ;. mais, quand 
je fuis parti de chez moi , je n'ai point eu le temps 
de faire ma prôvifi'on de mouchoirs. A ces mots , 
îj fe levé : fes main$ font encore crottées • mais 
ce défaxit né mérite pas fon attention^ La trifte 
Fatime prend fon jupon , tire fou <;outeau de fa 
poche , & en .Qte le plu$ gros> Lç ^ilaifir de Ta- 
yenture qui lui rend CUton , eft fufpenda pour 
^quelques ^moments. Le dérangeaient d'habitSL, 
dans prefqùe^tQUfçs les femmes, .eft ordinaire- 
^ment fuivi. d'un. dérangement d'hqmeijr i foît dit 
^en pajÛTanti Jai dit pr.cjfquc , d^ crainte de le* 



mmÊÉKmÉmmmmmi 



MODERNE. iôp 

choquer toutes , & ce prefqueAï doit engager cel- 
les qui liront ceci à croire qu'elles font du nom- 
bre des exceptées ; de forte qu'il n*y en aura pasr 
une qui ne s'applique Texception , quoiqu'il ny 
en aie pas une que ma critique n'apoftrophe : txizki 
revenons à la crotte^ 

ClitoU) qui n'étoit pas à un barbouillethent dô 
crotte près , ni fur les mains , ni fur le vîlàge ^ 
veut continuer de célébrer Taventure par les ma- 
nieres les plus tendres: il prend Fatîme par lar 
main , & y imprime une trace de boue* Fatime 
le repouffe. Ah ! Ciel , ne me touchez plus , dit- 
elle , vous n'êtes que boue. Pardon encore une 
Ibis 9 dit l'écuyer ; je ne fonge pas que mes mains 
ne font pas nettes: allons dans la cuifine , je m'ef- 
fuîerai avec un torchon* ^ 

A peine Cliton achevoît-il le dernier mot,* 
^Ue Pharfaraon & Cidalife fe levoietît auffi pour 
fortîr de la falle. Le payfan avoit affifté à tout l'en^ 
tretien, qui n'avoit pas été fi long qu'on le juge- 
roit bien« Parguienne ! leur dit-il alors, je fuis bien« 
aifè que vous vous connoi(fîez tous quatre: mais^' 
voyez-vous ! n'allez pas dire à Mademoifelle Ba- 
bet que je voulois la vendre en portrait. Ce. nom' 
de Babet , auquel Pharfamon & Cidalife firent 
i^ulemept alor$ attention , lc$ fît rougir tous deux. 



m 



-iéi 



270 LE DON qUlCHOTTE 

Une demoifelle Babet ne fut jamab maitr eilè fot- 
fable avec un homme de refpece de Pharfamon j 
ce nom ne s'accorde point avec ce grand qui doit 
en tout caraâérifer deux Amants comme eux. 
Ce que j'entends , dit Fbariàmon ^ me Eut corn* 
prendre , ma PrincefTe , qu'on perd ici fouveitt 
le refpeâ qui vous eft dû. Hélas I Chevalier ^ ré- 
pondit^elle » )e fuis dans la néceifité de tout en» 
tendre : mon coeur & ma raifois en (bu£Erent ; mais 
il faut étouffer tout ce qu'ils me difent. 
. Fendant ce difcours^ ils de{cendoient un de* 
gré pour aller dans une chambre où ils puilent 
fè rendre compte de tout ce qu'ils avoient fait 
pendant leur abfence , & méditer la conduite qu'ils 
dévoient déformais tenir. Tatime conduiiit Clitot» 
dans la cuiGne , où il fe débarbouilla entièrement ; 
après quoi ils fe rendirent où étoiènt PharfaffU)n 
& Cidalife pour s'informer de tout à leur tour^ 
iL fe confttlter enfembie. 

Je ne rapporterai point la converfation entière 
4e ces quatre per fonces; je oe trouve, à mon 
gré 5 rien de plus Êttigoant que le récit d'une con- 
verfation 9 £utHdle la plus amu&tnte ; & , fi je l'ai fait 
quelquefois 3 c'eftque quelquefois je fuis comme 
Homère ; il s'aiToupit de temps en temps, & moi 
le dors, Cependant voilà o^es quatre perfpnoages 



MODERNE* 271 

_ ■■■■-■■ . ■ ., I ■ .1.. ^_^— — ^^^^__^_^_.it*: 

dans une chambre. Il y a long-te;mps qu*il€ ne. 
fe font vus ; ils ont mille chofes à £e dire ^ mille 
mefures à prendre ; il faut bien (ju'ils parlent^ écou«> 
tons donc un inftant^ mon cher Leâeur, ce qu'ils 
fe Yopt dire. Vous jugez bien aifément que Pliar- 
ikmon & Cidalife rafinerent fur-tout ce que la no- 
ble tendrefle peut fournir d'idées grandes. Cdàz^ 
lîfe modéroit queL^uefois les vivacités du Che- 
valier, avec cet air de noble févérité qui arrc- 
toit , & imprimoit le refpeâ jadis à ces famejj^x 
Amants les plus tendres. Â quelque degré de 
moins de noblefle , Fatime tempérait les amou« 
reufes boutades de Qiton i href« après avoir 
donné les uns & les auties les premiers moments 
au plaifir de fe dke qu'on ^'aime , chacun ^ dei 
fon côté 9 entra dans le détail de ce qdi étoit arrivé 
depuis qu'ils ne s'étoient vus.Pharfamon facoiBta 
toutes fes aventures , cnias d'une manière tournée ^ 
& toujours ajuftée \ Ces idées ; il fit im long ré« 
cit des fureurs de Clorine pour kù. Cidalife Té- 
coutoit avec cette attention exade qui £gamit 
fi bien pelle que les perfpnnages romanefques ont 
pour ceux qui racontent, L'hiiloirede Pharjfkmon 
^oit récitée dans un fiyle aiTorti à la fituatioa 
PU fe mettok Cidalife. Il parloit lentement ; ic. 



i72 LE DON QUICHOTTE 

en décIamat^ufV îl levpît les yeux aii cîel à tous 
les mots (jtiî- le mérîtoient. Quand il en fut à la 
converfatîoh qu^Il âvôît eue aVec Clarine dans 
le jardin ; ce lîéu , dans fa narration , fut orne 
detoûice qui poùvoît contribuer à le rendre cori- 
forme-à la beauté de raventure. Il ''peignit une huîé 
tranquille, éclaifée delalune; <îe 'lyéfoîent qu*al- 
îées d'arbfes, au travers defquelteVpafïbient les 
beaux rayons de cet aftire : les feUîfles 'feirent agi- 
tées d*un d6ux& léger zébbîi'; eh uritmpt, cette 
nuit fut accompagnée de cette belle horreur qui 
infpire de la tendreflfe , & qui convient à la Ctuatioa 
d'un Amant qui sf'perdu ce qu'il aime. Il en vint 
cnfuite à;Ia vive déclaration d'amouf de Clorîne; 
3 la revêtit de ces termes qui expriment C bien 
la fureur d'une paiCon à laquelle le cœur & la 
raifon cèdent. A cet endroit , Cidatife fit un grand 
foupir, & l'arrêta; car ce n*cût point été enten- 
dre fon rôle que.de laiilèr paffer tranquillement 
ce qu'il difoit. O Dieux ! s'écria-t-elle , vous m'a- 
vez &it trembler ! eft>il bien poffibteque cet amout 
n'ait point fait d'împreffion fur vous ? Ah CieU 
tépartit Pharfamon, quel cruel foupçonl'Non, 
Madame , fa paffion ne fit qu'irriter celle que j'au- 
s^ toute ma vie pour vou^^ & quand , arec Clo- 

rine. 



miÊÊmtà 



M O D E R N E% ûji 



^mém 



irine , l^ainoûir ini'offriroît encore le ccéut des plui 
belles Prihcef&s de la terre ^ ma fidélité ne dî^ 
minuerolt pas» 

Après ces niôts ^ ^uî répandirent la joie &c là, 
tranquillité fut le vifage de Cidallfe, Pharfamoft 
ireprit fon récit. Il parla de fon combat chez Clo* 
rine; de la défaite entière des ennemis que 1^ 
pziûon lui avoit ôppofés» & de fa fortie triom^ 
|>hante. A la vérité , la broche qui ayoit été l'inf- 
trument de fa viâoire^ ne fut point nommée » & 
i*ôfe aiïurer , de plus , que Fharfamoa oublia d0 
bonne-foi, dails cet inftant» qu^il s'étoit fervi 
d'une arme fi ignoitiinieufe ; & enfin ^ il finit fon 
difcours par fon arrivée dans la maifon où fe trôu^ 
voit Cidalife , Se par dus aâioûs de grâces au ti^t 
de l'avoir fi heureufement conduit dans cet en^ 
droit. 

Cidalife , à foû tour 5 fendit Compte à Phai'fàmô A 
de la trifteflè où elle 'avoit pafTé fe$ jours depuin 
qu'elle Tavoît perdu. Bans fon récit , la mère ^ 
la bonne-femme , fut de temps en temps nomméo 
cruelle} mais il vaUt mieux, pour un moment^ 
que Cidalife parle elle-même ; la chofe <n paroir 
tra plus touchante. Que deviAs-je ? grands Dieux 1 
quand vous fûtes parti, lui dit-dle, (& je fup« 
pofe qu'elle a déjà dit quelque chofe. ) Ma dou« 
Tome Xh S 



«M 



léÊmMkÊÊmÊ 



S74 LE DON QUICHOTTE 



leur éclata d'abord par des regrets que la colerd 
de ma mère ne put arrêter un feul moment. Je 
paflaî les premiers jours dans un défefpoir qui fe 
ieroit piufieurs fois tourné coiltre moi-même » fi 
Ton n'eût arrêté ma fur^uf ^ Ma mère fe fervît de 
toute fon autorité pour me forcer à vous oublier ; 
elle alla même jufqu'à vouloir me contramdre de 
prendre pour époux le Chevalier contre lequel 
vous vous étiez battu ; mais toutes les violences 
qu'elle employa ne purent rien. Vous avez , lui 
difois-j'e , un pouvoir abfolu fur moi ^ Madame ; 
mais, pour mon cœur , il ne fera jamais contraint: 
enfin , elle fe détermina à m'enfermer , pour me 
-rebuter de mon obftination i garder . mes fentt- 
ments* Je fus mife dans une chambre peu éclairée 
eu jour. Oferai-je vous le dire? on joignit à la 
privation de ma liberté la honte d'une nourriture 
tare & groiCere ; je dis la honte » puifque ma réfif- 
tance ne devoit pomt engager ma mère à une 
petitefle de manières pareilles; & jamais, jufqu'ici^ 
les violences faites à mes femblables n'ont été dé- 
nuées, quoique grandes, d'un certain caraâere 
<de noblefle conforme à ce qu'elles ont été. Mais^ 
que ne peut la tendreffe fur un cœur comme le 
mien ! j'ai réfifté à cet outrage. Je me difois quel- 
quefois» voyant l'indignité avec laquelle on me 



M O D É À N È. ji7^ 



twitôît, q*ué , J)eût-etre , ceuic à qui je croyôîs de- 
voir le jour n étoiônt poînt mes patents. La nô- 
blede de tnès fentiments , moh cœur dIfFerent du 
îeur , m'es 'manières , tout mè perfuadôît foùvenk 
que je ne le\ir appahenôîs que par accidient. Il tfeft: 
j)as poflible , rii'écrioîs-jè , qUie cette mère foît là 
mienne \ non , hon ; j^eh ai poui^ garant le peu de 
conformité de nos fentiments, Cependant on (è 
ïafTa dé me bèrrécuter ihutilemeht \ on nie tira 
'du lieu où Ton m^aVoit mifè ; & , quelque tetnps 
après, on me conduifit dans cette maifon quî'a'p- 
]partient à ma inerô. Apparemment qu'on ne m'a 
changée de lieu que pour m'êniéveirk vôtre anioûr i 
inaîs grâces au ciel , le hàfard a tronipé la pru- 
dei^ce de 'nos ennemis , & je Vous vois , niâlgrë 
tous les obftatles. Ma meire n^èft point ici : hier elle 
s'en* alla, dans l'autre màifon ; 8c démaiil elle doit 
y venir. Aînfi , Chevalier , je ne fçais fi je doiis 
ïne réjouir de vous voir; puifqùe ce (ildfir , fuivant 
toute apparence, doit durer peu dé temp^, 

Cidàlife finit là Ton lamentable difcoUrs : il n'e^ 
'manqua , pbUr qiie le récit de fon hiftdire fût en- 
tier , que quelques foufflets , quelques coups , dorit 
)a noblefle dé foti coeur lie lui permit pas de fàifé 
jkbention, & que, par-ci» jpar-lài la there iài 

Si) 



ï -^ 



I ' 



mmmÊÈÊmmmmmÊ^ÊÊtlmÊÊmÊÊÊmÊÊmÈaÉÊÊtÊÊmmimmÊÊÊÊÊÊÊtmÊimm 

:i'j6 LE DON QUICHOTTE 



donna , moins fcrupuleufe dans le choix des ma-^ 
liieres dont elle punit fa fillCé 

Quand Cidallfe eut cédé de parler : Je ne fçau«<^ 
rois , lui dit • il 9 vous exprimer quel excès de 
colère vous portez dans mon cœur ,^ contre ceux 
qui vous ont traitée fî indignement , [Madame l 
mais il faut maintenant faire céder tout mon ref- 
fentiment contre eux, à des foins plus importants. 
Ma PrincefTe , puifque le fort nous fait rencontrer 
Il heureufement Tun & Tautre , profitons de fes 
faveurs : ne vous expofêz plus à la bafTeile du 
procédé d'une femme , qui , comme vous dites , 
ne fçauroitêtre votre mère. Allez, Madame, ne 
doutez pas qu'un jour le ciel, qui vous a fans 
doute choifie pour donner aux mortels l'exemple 
d'un fort grand & myftérieux , ne vous apprenne , 
par une aventure extraordinaire , votre véritable 
naiffance. Le doute où vous êtes d'être née de 
celle qui vqus a maltraitée , eft une infpiration 
^ue vous deyez fuivre : de telles penfées ne vien«- 
Âent qu'à ceux que le ciel a marqués d'un carac- 
tère de grandeur diftinguée. Je vous avouerai biea 
plus; )e me fuis dit mille fois à moi-même, de 
mes parents , tout ce que vous vous dites à pré- 
ient des vôtres* Ah 1 qu'en croirons-nous donc 



>«MMi 



M O D ER N E. irn 

Tun & l'autre , fi nous n*en croyons cette lumière 
intérieure qui perce Tobfcure incertitude de notre 
Xiaiflànce , & nous fait preflentir , par des mouve- 
ments fecrets ^ tout ce que nous fommes en elFet ? 
Cette femme. 9 dites-vous , fous la puiiTance de 
laquelle vous êtes^ n'eft point Ici 9 & doit arri*- 
ver deihain ; profitons de fon abfehce. Ce n^efl: 
pas que ma valeur ne pût furmonter tous 4es obC- 
€aclesqu*on mettroit imes efforts; mais quelque 
tnalheur imprévu poùrroit en arrêter le fuccès» 
A préfent , que rien ne nous arrête , déterminez- 
vous à me fuivre» ma Princeilè; allons dans des 
lieux plus dignes 9 vous mettre à Tabri de Tin- 
folence de celle qui vous perfécute. Confiez- 
vous à ma conduite , perfuadée qu^un refped 
éternel réglera toutes, mes aâions. Nous ne man^ 
querons point d'àfyle ; les Princes , même les plu 
grands Princes ^ vous en offriront ; ils fe tiendront 
trop honorés de vous fervir. Partons 9 Madame t 
Ah ! qu*ôfez-vou$ me propofer , répartit Cidalife 
<i'un gefte & d'un ton héroïques » te avec une 
affeâation de pudeur magnanime 8e néceffaire au 
xôle que Textravagance de fon cœur lui fefbit 
faire ? Ah , Seigneur ! s'il eft vrai que les preflèn^ 
tîments que j*ai de ma: véritable naiflance ne me 
trompent pas ^ fongez^vous bien que mes pareilles 






Î178 LE DQN qUICHOTTE 

4oîveRt mourir ayant de hafa^^der le pas quQ. yous; 
in'excitçi de faire, Non , Seigneur , je ne veux 
point répondre cette tache fur ma vie: le ciel.^ 
fanjf le fi^cpurs d'un çriipe ^ prendra ma défenfe jr 
attendons plutôt qu'il décide de ma. deftlnée. S^î 
yharfemon avoit lu certaine Tragédie où Ton lit j^ 
iî je nç me trompe ^ ces 46ux yer^; 

Vçus en r^mttù^yvous au dejlîn des combats i 
Çui peut-être ^ après tout ^ ne vous vengeroitpas h 

]ç ne doute point qu'il n'en eût fait Itapplication. 
Four moi 9 qui certainement crois avoir le cei> 
veau plus fain que mon héros , tout héros qu'il 
çft , je n*ai pu réfifter à l'epvie de le citer. A 
l'égard de Pharfamon , il répondit bien plus re- 
ligieufemeiit. Qui ^ Madamç , lui dit-il , on doit 
attendre fa 46fl;inee du ciel ; mais jamais le ciel 
(le fit des miracles pour nous^ quand nous t^. 
contribuons ^ ni par nos foins , ni par notre pré- 
voyance : ç'eft bien aflez, pour fe faire refpeâer, 
qu'il dénoue aux yeux des homines Iç nœud des 
aventures les plus extraordinaires ; mais 9 encore 
vne fois ^ nos foins doivent hâter & mçriter ceux 
^u'il prend pour nous ; c'çft maintenant lui qui 
ip^^infpire jpouç ypus} ce font dçat çonfeils di^â; 



MODERNE. 2ri» 

d'après fa volonté , que je vous donne. Ah ! Sei- 
gneur , avec quelle horreur j'envifage Taâion que 
vous me propofez , répartit Cidallfe d'un air 
flottant, qui marquoit une réfîftance molle , mai» 
cependant méthodique I car , dans les, grandes 
âmes, chaque mouvement du cœur doit être: 
ménagé avec tant d'art, que la foiblefTe & la fierté 
puifTent briller dans tout leur jour, de forte ce- 
pendant que la foibleife l'emporte toujours fur 
k fierté , fans qu'on s'apperçoive prefque du fa« 
crifice qu'on fait de cette dernière. Qui mieux 
que Cidalife entendoit ce ménagement, puifqu'il 
étoit l'âme de fon amour ? Non , Seigneur , ajouta- 
t-elle à ce que je lui ai fait dire s non , je ne piiis 
me réfoudre à ce que vous me demandez; ma 
fierté , (& j'ôfe dire encore, (ur la foi de mes fen-« 
timents , le rang où le ciel m'a fait naître , tout 
Si'y oppofe;)nem'en parlez plus, Seigneur; laiilez* 
moi mériter , par une conduite toujours fage , ces 
foins que le ciel daignera prendre de moi. Eh 
^ienl Madame, répartit Pharfamon, c'en eft fait, 
}e ne vous preileiai plus; demeurez ici toujours 
^xpofée à de noi;velles infultes; donnez à des 
ennemis indignes de vous le temps de nous fé- 
p%rer pour jamais. Adieu , je vous laiffe ; aufH 
bien tou& les nioniiept3 quQ je paflèi avec vous font 

Siv 



jkSo LE DON QUICHOTTE 

—Wl^— i"^— W—^^^"^^^-^—^ — ^M ■ ■ Il — — — 

autant de traits que }e veux eocorç épargner ^ 
mon trifie cœur ^ puiPque vous vous détermineat 
à ne me plus voir. Dieux ! Tauroisrje dû croire 
que tant de paflion ne dût un jour fervir qu^à 
ipe (aire un fupplice éternel ? Adieu , Madame i, 
|e vai$ ^ puifque vous le voulez , finir » loin de 
vous 9 une vie que ma valeur & le ciel auroient 
peut-être rendu éclatante , C le malheur d'aimer 
une ingrate n'en arrêtoit le cours. Ah ! cruel , 
dit alors Cidalile en pouffant un profond foupir \ 
quelle preuve exigez-vous de mon amour ! Ten* 
dreffe funefte ! faut-il facrifier tout ? Hé bien S 
Seigneur^ Je vous confie mon fort; vous triom*- 
phez de toutes mts raifons ; inais fouvenez^voui^ 
que ce cceur , dont vous forcez la réfiftance , eft 
un cceur que le feul refpeâ & vo^ foumiffions 
doivent vous conferver pour jamais. Je m'aban- 
donne donc à votre conduite fur les affurances 
que vous m'en avez données. Ah ! Princeffe , s*é-s 
cria alors l'amoureux Chevalier ; c'eft en ce mo- 
ment que je connoîs bien que vous m'aimez , i^ 
que • • . Mais je n'a vois pas déffein de faire durer 
la converfation de CidaliCe & de Fharfamon y iç 
cependant elle eft plus que raifbnnablement lon-r 
gue. Auteurs , ne jurez jamais de rien ; ne pro- 
inçtte; rien i ce que l'on promet aux l^âeurs çft 



■. »■- 



wmmÊim'mÊmmmÊmmmmmÊimmÊÊBmÊmÊÊmmtÊmmm 
• ■ ^ 1 « ' ■ ■ ■ • ■' I l j t 

MODERNE, a8x 



i^*^ 



fouvent la chgfe que Ton tient le moins. Tel nous 

linnonce (du beau , qui ne nous fournira que du 

laid. Pour vous , Monfieur le Critique , qui direz 

peut-être qu'on fe feroit bien paflTé de cette con- 

verfation ^ en ami , }e vous confeille de quitter le 

livre; car , fi vous vous amuGez à critiquer tout 

ce qu'il y auroit à reprendre , votre critique de* 

viendroit auffî ample que le livre même 9 & dès-^ 

lor^ mériteroit une critique auffi. Mais ^ pour^ 

quoi m'imaginer que cette converfation eft trop 

Jongue î elle eft d'une jufte longueur; & j'en ga-^ 

gerois bien la moitié qu'il n'y en aura que la p«^- 

renthefe hors de faifon. Revenons à nos moutons s 

ils font quelquefois nul gardés « mais j'en rendrai 

\)oti compte. 

Voilà donc ce que fe dirent Cidalife & Phar- 
famon , qui remirent à partir la nuit. On peut 
^'imaginer aifément que 9 ni Dame Marguerite 9 
m fon'mari, non plus que tous les autres domef- 
tiques de l'autre maifon, n'étoient pas, ce jour- 
là 9 à celle où fe trou voit Cidalife; car, en ce 
cas 9 ç'auroit été expofer Pharfamon à I9 gueule 
4u loup 9 que de le produire devant de fi dan-<- 
jgereux ennemis. Cloaque maifon avoit fes domef-^ 
tiques: ceux de celle-ci ne connoiiToient ni Phar- 
famon ^ pî fçq ççuyer j dç fp«e qu'il fut aifé à 



* ' " ■■ ■■ '■ ' ■ " I . ■ . ■ ■ |,,|^ 

«82 LE PQS QUICHOTTE 

*»i— — — — iwWI . |ii| l.U H ' ■■ ■■■ ■ - ■-! ■ . ■■ «li n m mmm^ÊmmmmmÊmi^ 

Cîdalifô de s*entretenîr le refte du jour avec fou 
am^nt, çn fuppcîCint qu'il étoit des vm% de f% 
mère, La nuit , révafibn fe devoît fâîre , en en- 
gageant, s'il lefalloit, quelqu'un des domeftiques 
^ leur donner des chevaux , ou bien en les pre^ 
nant eux - mêmes , s'ils pouvoîent. Fatime & 
Cliton furent appelles pour être informés des 
mefurest que Ton avoit prifes. Cidalifei chargea fa 
fuivante des fqins nécçflàires pour cett« affair^là; 
JL'heure du dîner vint : Fatime alla , d'un air na-i> 
turel 9 préparer les domeftiques à ne pas être fur« 
pris dç l'accueil qu'on fefoit aux nouveaux venus^ 
Le payfan, qui avoU été témoin des tendres lanr 
gueurs de l'entrevue inopiné^ de nos Amants « 
fe contenta de rire y de s'émerveiller de tant 
d'amour, & fut trompé comme les autres. Ori 
fçrvit: notre héros fe mit à table avec fa maitreffe^i 
pendant que d'un autre côté Fatime & Clicon ^ 
en fujets inférieurs, furent fetvis à part« Le dîner 
mangé , nos quatre perfonnages allèrent fe pro-«i 
mener dans un petit bois enclos dans la maifon , 
ou bien dans un vafte jardin; ce doit être l'ua 
ou l'autre ; je ne fçais pa^s bien lequel des deux ^ 
car je n'ai point deux partis 4 prendre^ Si je par*?- 
lois d'amants, fuivant nos mœurs, je dirois un^ 
terraile^ ou je les mç(troîs, dc^ns UIMS çhambre^^; 



M Q D E R N E, 283 

^ ^' ^ 

^naîs, eq fait de tendrefle romanefque, les jar-^ 
4ins, Içs bois 3 les forçts font les feules prome* 
pades convenables; de fortç que, fallut-il faire? 
promener mille fois le jour, à moins d'innover, 
je n'aurois que ces trois lieux à citer. Tout ce 
que je pourrpis faire , en faveur du l^edeur en- 
nuyé a feroît de les déguîf^r çn folitude? , Ipngues 
allées, y mêler des bqfquets, &Çi mais, après 
tout , ce déguifera^nt feroît à-peurprès fembla-- 
ble à celui que Iç maître 4e Philofophie de Mon«r 
fieur Joufdaip donnoit a,u compliment que le 
Seigneur Bourgeois vouloît faire à unç Marquife ; 
^înfî donc nos Amants s'en-allerent dans un petit 
.bois. Fatime & Cliton les fuivirent. Quelles dé- 
lices pour Cidalife & Pharfamon ! Ce fut là qu'il 
jgoûta plus à loifir le plaifir d'avoir retrouvé (à * 
Maitreflè ; mais retrouvé 4vec des circonftanceç 
que le hafard femblpit avoir amenées comme 
fie concert avec fes idées : il T\y eut pas jufqu'J 
la fituation préfentç qui ne l'enchantât. Etre feul 
avec Cidalife, & où? dans des allées, parmi dçs 
firbres, lieux deftinés pour être tçmqins des ten- 
flreflès de ce genre. Cidalife & lui marchèrent 
quelques pas fans ouvrir la bouche. Sileilce vrai«r 
fljent myftérîçux, qui feu^ xaraftérifoit la nq^ 



^84 LE DON QUICHOTTE 

bleilè du feu dont ils étoient brûlés. Pharfamoa 
fembloit cadencer Tes pas: Ton ^ir étoit refpec* 
tueux , mais d*une forte dtfiférente que le re(jpe£fc 
parmi nous d'ufage ; c'étoit un refpeâ digne do 
lui & 4'elle. Cidalife s'acquittoit également bien 
de la fcene muette dont elle ^coit aârice; on 
]'eût vu marcher d'un pas modeftement fier: fe$ 
yeux étoient animés de regards graves & doux i 
& cette feule marche fit un effet fi prodigieux 
fur le cerveau de ce beau couple , que , fe reC- 
louvenant confufément tou3 deux d*une milliafl[e 
de fituations de Chevaliers & de Princefles, fem- 
blables à celle où ils étoient , l'enchantement où 
îls entrèrent fut tel , qu'ils crurent être ce que cc5 
perfonnages de Romans çtoient. 

Lorfqu'ils furent un peu avancés , Pharlàmon 
enthoufiafmé , éperdu de romanefque frénéfie , 
quitta poliment là main de Cidalife qu'il tenoit; 
toufla , pour pouvoir parler d'une voix plus dîC» 
tinde; &, après cette légère préparation, qui 
étoit, à qui entrera bien dans le fujet, commç 
le prélude de ce qui devoit fuivre , il fe mit un 
genou en terre , & apoftropha ainfi la Princefle 
Cidalife , dont l'efprit, alors d'accord avec celui 
de Pharfamonj reçut l'aâlon de ce Chevalier j^ 






MODERNE. 287 



iMMi 



de cette itianîere d'habitude , ou plutôt d*indif* 
férence qu*on a pour les chofes auxquelles on eft 
accoutumé. 

Grande Prîncefle , lui dît ce noble frénétique , 
quelles adîons de grâces puîs-je vous rendre qui 
foient dignes des bontés" que vous avez pour le 
paflGonné Pharfamon ! Non , Madame , je n'ai point 
l'ingratitude de penfer que je puifle jamais rien 
faire , je ne dis pas qui égale , mais qui puiflb 
approcher de la reconnoîflànce que je dois aux 
faveurs dont vous me comblez. Qu'à ce mot. 
Je Ledeur , par parenthefe néceflaire , n'aille pas 
donner un injufte effor à fon- imagination. Les 
Princes romanefques ont leur ftyle , Se faveur eft 
mis à la place de bontis^ qui eft auflî fon fyno- 
nyme. Continuons, 

Ce n'eft donc point mon attention de chercher 
à m'acquîtter envers vous : je vous aime avec une 
paffion plus grande qu'il n'en fut jamais; per- 
mettez-moi ces termes , Madame : voilà tout ce 
que je puis vous offrir; & fi vos bontés font infi- 
nies , mon amour pour vous fera de même. Après 
cette courte harangue , Pharfamon baifla modefte- 
ment les yeux , en attendant la réponfe que la 
Prînceffe haranguée alloit faire. Un regard noble 
& tendre fut aufii le prélude de cette réponfe ; 



• ^^9^ 9 ^ 



t I I — ^— ■ Il 111^1^— , 

û86 LE DON QUICHOTTE 



car chaque fêté , . dans cette efpecê d'atnôur ^ 
a différentes manières ^ mais qui reviennent ad 

même fens. 

Cependant Pharfadidn etoit tou}ours à genoux t 
Généreux Chevalier, répartît là PrincelTe^ le 
ptiK fahs prix dont vous ()ayez les fëhtîments de 
mon coëuf , a de quoi fatisfaijfe la pliis ambitieufe 
FrincefTe dé la terre; c^eft le feul qui foit digne 
de nous deux , & le feul que je Vous prie de me 
confetver toujours : ne craigtiez pas , au f efie ^ 
de dire que vous m'aifnéz ; ces paroles me font 
à préfent auflî douces à entendre qu'à petifer , &c 
Vous ne pourrie! jamais me lês âke aUtaht que 
je le fouhaitei Ce ftit eti ces termes que no^s 
iAmants énoncetent les deux premieirés périodes 
de leurs amoureux difcours; le refte ferolt tro{> 
long à fuivire ; tout fut dans le même caraâere i 
qu'il fuffifê de fçavoir que I^harfamon 5 après qiïd 
Cidalife eut parlé , prit Une de fes mains qu'elle 
lui préfenta, & la baifa refpeaueufemcnt ; dan^ 
cette aâiôn , du moins plus fag;e que la plupart 
de tous nos; jeunes Amants , qui dan$ un inftaitt 
trouvent le fecret de baifer mille fois avec em^ 
portement & goulûment la main de leur maitreflè ^ 
quand ils la tiennent* Imitez Pharfamoti , jeunefâ 
étourdis s fes careiTes modérées & tefpeâuexifca 



I 



^ik^^B- 



MODERNE» ûSf 



i^HMi 



prouvent bien plus de tendrefle que cette fougue 
iïiconCdérée de paflion que fon excès raletitit fou* 
vent , & fait mourir. 

De quoi s*avîfe ici cet étourdi luî-itiême, s*é- 
Criera ce jeune Leâeur impétueux ? La réflexion 
eft en vérité bien en fa place ! Qu'il faflè Tamoux! 
à fa guîfe y & qu'il nous le laiffe faire à la nôtreé 
Oui; md^9 Monfieur le Leâeur^ j'ai droit de 
critiquer le Public» L'amouir violent me paroît 
infiniment au-delfous de Tasnour refpeâueux ; & ^ 
& j'ofois prêcher une mauvaife maxime , je vous 
dirois, à vous, qui trouvez ma critique hors de 
feifôn^ que le moyen le plus sûr pour Te faire 
aimer, c'eft d'intéreflèr le ctfcur, d*exciter chez 
lui la tendrefle dont il a toujours un fond rai-* 
fonnable : je vous dirois que vos manières vives 
ne font naître qu'un amour paflàger, dont les dé** 
iicats ne fe contentent pas ; amour dont les im** 
preflîons paflent plus aux ferts qu'au Cœur , donc 
vous devez être uniquement jaloux, & )e vous 
dirai , du moins plus que de tout lé refte. Mais 
revenons au refpedueux Pharfamon ; je né fçais 
quel malin efprit me force toujours à faire de 
ces réflexions hors d'ceuvre , & à laifler fi fou- 
vent mti perfonnages en chemin , fans les 
faire agir. 



•^ •* JL V» 



USB LE DO if qt/ICHOttE 

m II I II ■! , » . ■■■ ■ „ 

Après que Pbarfamon eut teçu cette Êiveur d^ 
Cidalife » elle lui fit un /îgne que tout autre qud 
lui n'auroit pas compris^ mais qu'il jugea tout-* 
d'un -coup fignifier permiffiott de fe lever. Ils s'en- 
foncèrent plus avant dans le bols 5 & je lés l^ffk 
dans les ravifTements d'une pafllôn fi favorîfée dix 
hafard, & fi fort accommodée à leui* goût^ pouf 
donner un moment d'attention à deux fubalternej 
perfonnages ; je veux dire Cliton & Fatîme ^ qui 
fuivent leurs maîtres à trente pas de diftancet 

Le féjour que Cliton avoit fait chez l'oncle de 
Fharfamon^ au retour de la première journéo 
d'aventure; les bons mets de là petite maiibn} 
la bonne humeur de la fuivante de Clorine ; la . 
combat de Pharfamon, tout cela avoit un peu 
ralenti , ou du moins obfcurci les idées romanef* 
ques que fon efprit ^ fuivant fa capacité , avolc 
prifes: mais la rencontre de Fatime; le portrait 
& la préfence aâuelle de cette fille l'avoient rendu 
à toute la vivacité de ces impre(Cons : ajoutez à 
cela qu'il y étoit encore excité par Fatime qu'un 
peu de contrainte partagée avec Cidalife, un 
peu de malheur arrivé à Toccafion de Pâarfamon^' 
avoient entretenue dans le goût tendre* Us avoient 
eu déjà une converfation enfemble , où Ton avoit 
mutuellement goûté les plaiiîrs (^ue donne une 

agréable 



MO D/E R N Ei flSj»" 

Rgreàbk fufprife^ Clîton alors ehtr«tenoît fa maî-^ 
trèfle avec un amour f)Ius grave; Fatime, de fou 
côté, fe guindoît d'uruférieux tendne: de forte 
qu'on pouvoit dire qu'à quelque chofe près , ils 
étoient Tun & Tautre les vrais fînges de leurs 
maîtres* 

Daâs le temps que Phatfaûion fléchit un genou 
pour parler à Cidàlifet, Cliton qui le vît faire ^' 
trouva cette aâion fi belle & fi reflemblante à cd * 
qu'if fe reflbuvenok qu'avoîent fait çn pareil cas 
d'auttes Amanb , qu'enchanté de plaîfir & d'a^ 
ftiour, il furptit Fatime en fe profternant tout-d'um 
coup 3 Se au milieu d'une phrâfe qui ne fembloit paÉ 
menacer une fin pareille ; cependant cette fur-^ 
prife ne dura qu'un moment ', & qu'autant qu'il 
fâlloit p^our monter fon efprit au point d'extra-* 
vagance néceffaire pour fe prêtet à cette bruG» 
que aâ:îon% . 

Il vaudroit autant demeurer muet j d^t Cîîtoil 
en levant la tête , comme s'il àvolt eu à regarder 
la pointe du plus haut clocher ^ que de me imêler 
de vous dire combien je fuis charmé dé vous 
fentir auprès de moi; car, quoique jfe parle beau- 
coup pour exprimer cela , cependant , Madame , 
il me femble n'avoir irien dit du tout ^ tant moa 
tendre cœur eft rempli de je ne fçais combien d^ 
Tome XL X 



/ 



apo LE DON QUICHOTTE 



choies que je ne fçaurois expliquer. Je me dqutd 
pourtant que voui avez affez d*efprît pour vous 
douter de tout ce que )e voudrois vous dire^ 
ainii )e me confole par la vue de touteis vos rares 
perfedions, fans m'embarrafïer d'exprimer ce que 
je fens , qui efti en vérité. Madame ^ au0i diffi* 
elle à être dit , qu'on a de peine à tirer un feau 
4'eau d'un puits bien profond, quand on a le 
* bras &tigué. Je me fers de cette comparaifbn , 
efpérant que vous l'aurez agréable , & que vous 
k recevrez en dédommagement & à la placfs de 
ce que îe nç fçaurois tirer de mon coeur. 

Daqs un difcours prononcé d'une voix moins 
héroïque ^ & dénué du titre obligeant dont celui-ci 
étoit mêlé 5 Fatime , fans doute , eût trouvé là 
comparaifon un peu rude & groffiere» Mais la 
qualité de Madame , dont l'extravagant écuyer 
l'avoit honorée , l'avoit étourdie de manière que 
les mains lui tremblèrent d'une émotion douce 
que ce* terme lui infpira; un feu de gloire s'al* 
luma fur fon vifage. Quand Cliton , qui tendoit 
toujours le cou auffi haut qu'une grue , eut ceflé 
de parler : J^ n'ai point befoin , Seigneur i lui 
xépartît*elle , que les paroles me prouvent votre 
paflîon; elle éclate bien plus dans cette tendrefle 
d'aâions que vous avez faites pour moi : vos 



tfSttÉÏI^MiiÉiliÉiiiÉMÉKiiiéÉliii^^ 

T •• " '■■-■• ■ • /■■■<♦■ -^ -^ 

MODERNE* fipi 

Voyages, ïesj)eine^ que j^ '^ôulS àî données } tout 
«:ela me prouve bien plus te que vous fentez % 
fiùe les termes les plus choifîs^ 

Aïrêtei un monàenl-, ïépartit ClltOA eft lln-^ 
terrompant> St fouVei^et-Vôui^ bien ^ Madame» 
lt>ù vous en éte^ reftéé de Vôtire difcoufs ; car il 
cft ti'Op beau poul* le laiflèt perd):è% Mais je n6 
puis vous laiflèr ittarcher plus avant , ikns vous 
remercie!^ dû titte de Seigneur dorït vôUs m^avel 
âpoftr(^é i il fait boA doAnet quelque chofe i 
jgens qui ont le coeur boâ : à taufe dû nom de 
Madame que je vcui ai donné , me voilà tout 
t£\xii coup SeîgneuK Mais ^ après tout ^ cela me 
fait penfer à une penfée ailèz drôle» Qui fçait fi 
Vous n'êtes pas Madanîe » & (i je ne fuis pas Sei« 
gneur ? Nous avons peut-étite Tun & l^autre éti 
«changés en nourrice^ Tenez ^ je vais gager moil 
ichape&u ^ que nous ne nous trompons point ; nout 
D'auilons jamais été devitleJr cela ^ il cela n*étoit» 
iFlélas ! Seigneur, répartit la fuivante, dont cei 
mots redoubloient TextraVagance » peut-être qu^ 
Vos foupçons font jufte^; & je vous avoue que» 
plus j'y penfe ^ plus ce que voua iHe dites me 
paroit véritablei tl n'en faut , morbleu ! plus dou-» 
ter ^ Madame , reprit Técuyef } eifttendes -^ voul 



I ■ I 

flp2 LE DON QUICHOTTE 

comme je vous nomme naturellement Madame ? 
&, par ma foi, vous croyez que je le veux 
faire : nenni-dà^ cela me vient à la bouche; ii 
faut bien qu'il y ait quelque chofe^Ià que nous 
n'entendons pas. A mon égard ^ répondit Fatime ^ 
le nom de Seigneur que je vous ai donné , eft 
Un nom qui m'eft échappé, & je l'ai continué 
de même, fans m-apperce voir que je vous ho- 
nore d'une qualité de plus; ainfî. Seigneur.. .^ 
Hé bîeji ! ne voilà-t-il pas encore , s'écria Cliton 
à ce nom : elle prononce cela tout auflî familiè- 
Tement que (i elle difoit Ton nom. Comment donc ! 
cela vous part de la bouche comme le boulet de 
canon. Qh! bien, cela étant. Madame ..••Qu'ea 
dites-vous? Cplui- là eft aufli ctud que de la fa*» 
lide; malheur; à qui douteroit qrîe nous foyons 
gens de conféquence ! Mais , pour autorifer au- 
près de nos maîtres le refus que nous devons 
faire déformais de vivre leurs domeftiques , éprou- 
vons auparavant, pendant quelques jours, fi notre 
langue ira toujours fon train; car il ne faut pa$ 
douter que , fi nous fommes ce que n^ous nous 
imaginons être, nous ne prononcions toujours 
lès mêmes mots : nous reflemblerons à ces mon-* 
très , quand il eft midi ; il faut qu'elles le mar:^ 



m 



' -M ODE R N E. -2^5 



quent : àînfi remettons à fortir de fervîce encore 
jufqu'à quelques jours ; il ne faut pas fe précîpitet 
ici. Voyez-vous ! Monfieur Pharfamon , depuis 
que je lui fers d*écuyer , ne in'a pas donné utt 
fou; plus je le fervîràî, plus^il me devra, & ce 
fera de l'argent comptant. Car il eft d'une famille 
d nonnétes gens ; & , fi j'alTois le quitter mal-a- 
ppopos', j'aurois bien des piftôles dé moins. Ah ; 
Seigneur U.% Bon, répartît Cliton à ce mot ^ 
cela dure toujours ; continuez* Qu'avez-vousbe^ 
fi)in de tant 4'argent , dit Fatime ? LaiiTèz alix 
âmes vénales Tintérêt en partage. ^ Je fuis votre 
ft^rviteuf ,' ^partit Cliton; apïès le métier d*a- 
>noureu>é-, l'fet^ent eft la pi^emîere chofe du mona- 
de; je Taime^ &, par ma foi, il faut que je fois 
de bon goût j car je n*aî trouve petfonne encore 
qui le haïile. Mais ne parlons plus de cela; le 
tout dépeti4 de notre langue : (i , dans trois ou 
quatre jours , allé dit toujours de même , Dieu 
/çâit comme je ferai le fier! A propos, je pré-» 
tends vous àppeller ma Princëilè : car , margué ! 
quand on fe fait gros Seigneur ^ il n'en coûte paà 
davantage de fe faire Roi que Marquis ; vous 
m'apj^ellerer Seigneur. Tout comme il vous 
plaira , répartit Fatime ; les noms que vous me 
^donnerez me feront également agréables. Fefle \ 

Ta** 
"1 






aP4 lE t>QN quiCMOTTE 



reprit Cliton , vous 1q dicçs ) radis. $'U allait m^ 
prendre QnviQ de! vous appetler gu^non^ CQ nom-' 
là ne vous feroît pas au(S agréable que du fucre ^ 
A ce mot Fatime rougit ; cette idée lie fut iàmai* 
dans la tête d*un homme du métier de Oiton« 
Cet 4cuyer s*apperçut de fa rougeur.. Commeal^ 
donc ! lui dit*il a VQa$ raxigiffez tout cooune Q 
vous en étiez une.; ia ^i la, remettez* vous , Ma-<v 
dame ; fi VQu« cte« uqe |;ueqQaj^ je vew* devenic 

Cette manière de converfer de CUton mprtî^ 
Hoit infiniment Fatime i ce n'efi pas qu^il n'eut d^ 
)K)n$ intervalles , pù il lui paroilToit tel qu'elle 1q 
fouhaitoit* Mais fon csg^ad^re bou|b»n Temportotll 
InfenGblement , dan$ une longue converfation ^ 
fur les imprei^ons étrangères que Ivl avoietu laiil^ 
^ tendrejQTé des Romans^ 

Pendant que Cliton & Fatime fe |>arIoieQt 89 
. qu'ils méditoieqt en^qible de devenii: , au premier 
|our , auffi gros Seigneurs que leur3 maîtres 9 Ci< 
d^life Sç Pharfamon , ^pfonçés dans le plus. épa«i 
du boi§ , fe livroient à toute la douceur de leu^ 
amoureufe fituation* Une pluie qui furyiiit les. Gfi 
fortU s ce ne fut qu'en ce momeqt ^ue CidalUô 
fentit de la peine è faite foû rôle de Princeflèf 

li% pluie it,qi% forte ^4e$ h^t>ûs fe mqulUoienti 



m 



MODERNE, ap/ 

& }ufteinent cetui qu'elle avoit ce jouNlà » quou 
qu'elle fût à la campagne , étdit un né^à^i tthi^ 
propre. La pluie redoubloît, Pharfaniotl Tdidolt 
â marcher le plus vîtc qu'il pouVoitt rtaî^ e'étoît 
une viteife mefurée , qui ne déf angoie point \i 
noble gtavité que doit en tout conferver un4 
grande PrinceiTeé II en coâtoit al6r^ un peu ad 
cœur de Cidalife » partagée entré le chagrin de 
laiifer gâter fon liabit , qu'elle auroit pu garan<^ 
tir en courant un peu fort , & entre TauflerQ 
néceflxté de garder le décorum romatiefque. 

Cependant ils arrivent à la maifon avec Farimé 
& Cliton 9 qui , dans cette rencontre » ï quelque 
chofe près , n'avoient pas laiffé de biein- obferveir 
les r^Ies. La nuit s'avançoit â grands* pas; car 
nos quatre perfonnages avoient paffé un temps 
infini à fe promener. Cliton* , dont l'eftonuch di- 
g^roit mervelUeofement bien » fentoit utie envio 
^manger qui ne laiflbit point à Ton efprit toute 
fz liberté ordinaire. Fatime en vain entamoit de< 
iqueftions auxquelles il fembloît qu'il dût répon*» 
dire* L'éçuyer » plus jaloux d'un morceau de pain 
c^ue du plus tendre langage , répondoit de courte 
jOQQofyllabes, qu'il accompagnoit de temps en 
temps de demi-blUlemeats 9 fignes certains de» 

Tîv 



v?<? 


LIE. D,QN QUICHOTTE 


•^ 



^ trçfolns 4)6 jfa ciachiojB ; ;îl y avoit long-terapa 
qu'ii avoit f nvîe d*ayouer à Fatime cette né*-^ 
çefl^tél niais ^^ coiinine h converfation qu'ils ayoient 
cudveiifemble;ay9it rçyçillç chez Ipi^eigout ro- 
Hiaqefque^ ^ & que fpn ; cœur commençoit très^ 
(erieufement à fe Rrct^ej: ^ tput .çe.qu'infpire ce 
goût, une noble honte te yptepbît,& reiopiêchoît 
de; dire qu*U avoit. faim II quand Ije plaifir d'être, 
ivec (à maitreilè de voit; lui tenir tieu^de tout, & 
(ufpendre , pour ainC dirç^j, fes fens, - . : 

Cependant Fatime s'apperçut de fon j>eu de 
vivacité; elle.lui en ^^ un obligeant reproche, 
iSe^neur, lui dlt-eUeL, quelle iqqulétudç> vous a. 
faifî?;dw§ quelle trifteflp-£e plonge votre cœur? 
Morbleu 1. Madame, répartît-U d|un]air de dé- 
pit^ je fuis^au défefpoir que vou^ vous apperce^ 
vicz qu|. jQ fuis-, trifte. .Que me ditesWoua, Sçi- 
gnçur, repnt.F^a.tim^^ jayej:- vous. des ijbç^^^ pour 
çioi? Non<, rçppa^t-;1.5;Jeyo.us aifliGptré mon 
Çjoçur plus. , nud q^i uu: ver ; . mais je voudrois 
l|ien quq Srou^.^ft-fgulfîez jamais ce, que. j:?i â 
préfent, A ,peiM /j^lîjtopj^ eut-i;l prononcé ces der-^ 
niers mots^que F8,t;îme^jinqujettè,yei]ppceflè ^de? 
l'air le. .pl^s.^tenjd5e.^ j p.ypf ès,^^^^ lui, paur l'engâ-v 

/ V* i. • : . 



\ 
/ 





• 


1 

9 


t 


MODERNE, 


297 

■ 4 



Madame , foin de Votre curiofité ! Ah ! Seigneur, 
reprit- elle , ne confondez point Tinquiétude de 
mon cœur avec ce que vous appeliez curioGté $ 
^ue doîs-je penfcr de tpus les refus que vous me 
feites de m'apprendre ce que vous avez ? Reliez 
en repoj , je n*ai ni la fièvre ni la gale , reprît 
Clîton 5 & je vous aflïire qu'aucun de mes parents 
fî*eft mort ; ou , s'ils le font , devant Di^u foit leur 
âme. NoiVj Siwgneur, répondît Fatîme , ivec une 
e{pece d'aîgreùr , où le chagrin des raifons tri- 
viales que difoit quelquefois Cliton , avoit beau- 
coup plus de part que Tinquiétude de fçavoir ce 
qu'il avoit; non. Seigneur, vous m'ôtez pour 
jamais le repos , il vous refufez de me confier vos 
peines. Je n en ai point , dif-il. Eh vain , s'écria- 
t*elle, vous dégulfez ce que vous fouffrez : je...» 
Parbleu ! la tête d'une'PrihtéîIe eft une rude tête» 
Laiflfez-moi vou s dire cefa , Madame : mais , fran* 
chement , vous ê tes trop mutine ; il faut bien que 
je vous dife ce que j'ai; car, à moins de cela, plus 
de repos : eh bien ! j'ai honte de le déclarer; 
ç'eft que j'ai faim : j'ai toujours Tait mes quat^re 
repas ; c'eft une mauvaife habitude que je ne puis 
perdre ; &, quand la faim liie prend , fi je n'ai rien 
i manger, me voilà pjus trifte qu'un arbre fans 
feuilles ^ on n'eft pa$ maître de cela. Il ne falloit 



a$9 LE DON^ QUICHOTTE 



m 



«■ 



pas 9 Seigneur , répondit Fationre , fe gêner )ufques« 
là; fuivez-moi : puiCque vous avez befoin de man^ 
ger , je vais , de ce pas» vous en faire donner. Après 
ces mots , Cliton la fuivit dans la cuifine » oii il 
retrouva toute la gaieté de. Ton cœur , & tout^ 
U vocation pour le métier romanefque* 

Fin de la cinquième Partie^ 




MODERNE, 399. 




SIXIEME PARTIE. 

Jthndakt que CUton fatîsfefoît fa faim, 8i 
reprenoît fa joie naturelle, Pharfamon & Ci* 
dalife étoient montée dans une chambre , où 
Us bàbilloient avec autant de feu , que s'ils, 
n^avolent parlé de huit jours. Je ne rappor-* 
terai rien de ce qu'ils fe dirent : il y a je no 
fçais combien de temps que nous fommes fur le^ 
converfàtions 1 &, Il j'en croyois ces An^ants , j'au* 
rois encore la valeur de deux fermons à rapport 
ter<p Un. feul trait* mérite , ce me femblé % d*êtr^ 
raconté; c'eft que dans cette chambre , qui étoît 
cellç de Cidalife, peudoit , attaché à la tapiile^ 
rie , un papier dont Tépingle manqua , & qui tomba: 
I terre. Pharfamon le ramafla ; & , voyant que le 
papier avoit figure de lettre » il jetta les yeux fur 
ia maitrefle , qui le regardolt de fon côté , & qui , 
dans cette ocçafîon , attendoit de Pharfamon ua 
petit rôle de tendrei!è allarmée qu'exigeoit de 
ion cœur la forme de ce iju^il venoit de^ ramaP* 
fer, Pharfamon , érudit en ç(^ fortes de matiè* 
»«, W trQïupsi point r^ttente <ïè Cidflîfe : ilju^ 



Socx LE PON QUICffpTTE 



<» '■'*■ 



gea bien que ce billei: Tobligeolt à des devoirs; 
il s'approcha en-treinblant de Cidalife , & lui xnon« 
trant le papier ; peut- on vous demander ce q\ie 

■ 

c'eft que cela , Madame ? Je Tignore aufli - bien 
que vous , répondit-elle % charmée intérieurement 
îde l'air, don^ il prenoil; la choÇb i S: effeâivenient 
èllç ne fe reffouvenoitplus de, ce que c'étoit que 
ce papier. Me permettez^-vous ^e le regarder j^ 
Madame ? Vous pouvez le faite^, , Seigne.ur > lui 
dit-elle. Alors avec un air de prçcipitatioji , il ou-^ 
vrit le papier, lut d'abord les pj:eg[>ieres lignes 
pas, & çonnoifTant par elles que c'ctoit une let-» 
tré araoureufe qu'on avoît écrite à Cidalife, il refte 
ïes yeux fixés fujr cette lettre dans^ l'état d'urx 
Iiomme immobile \ il pâlit, ou , du inoins , à forcei 
d!iruagînation ^ il donne à fa phyfîononaie un aie 
de défefpoir, où U.rage & la d.ouleur font ex-f 
primées à, à la coulçur près dont ces paflions vio- 
lantes couvrent ordinairement le viiage. Cidalife 
s'apperçoit dés mouvements qui agitent Pharfa- 
njon. P Dieux !. Seigneur *, . ^'éçi-iei-t-eUe (w te 
champ, qu'ave?- vous donc? Pharfamon, à ceai 
mots., femble revenir de cetexcè^ de douleur 
piour laiifer paflTef ua foupir des plu5 douloureux : 
(oupir fi- bi^ exprimé ^, que la nature , faêmc^ 
idans raffliftioa^ ^pJus réei^i n*eût pu,lQ pro-j 



MODERNE. aoi 



MmBH 



duîre avec plus de fyndtrefe. Ce foupir fait , il 
levé les yeux aux ciel, & le regardant d*un aie . 
à. faire pitié : Dieux !' mon malheur eft-il aflez 
grand? Puis ramenant fes regards fur Cidalife:- 
ingrate 1 continua-t-il , réferviez- vous ce prix i 
Tamour le plus teiulre dont on ait jamais , brûlé? 
J'ai un rival! un rival qui vous. écrit! ô Ciel! 
/fe qui fe plaint de n*être point aflez aimé ! Vous 
Taimez donc , perfide ! & fa feule délicatefle vous 
attire les reproches qu'il vous fait dans fa lettre.' 
O Ciel ! que ne s*ofFre t-il à mes regards ? Que 
ne puis-je , au moins yfoulager mon amour trahi 
par une prompte vengeance ? Ce fer plongé dans 
fon cœur le puniroit de la perfidie que mon amout 
& mon refpeft m'empêchent de punir fur celle 
qui m'a trompé. Pharfamon prononça ces mots 
avec des geftes effrayants. Cidalife » quand 11 eut 
parlé , s*aflît & prit la lettre fatale que Pharfa- 
xnon avoit jettée fiir la table ; & jugeant de ce 
que c'étoit» après en avoir lu quelques* mots: 
iVous ne mériteriez pas , injufte que vous êtes , 
lui dît-elle,, que je vous défabufe des foupçons 
de la perfidie que vous m'imputez. J'aurois cru 
que , quand mes pareilles ont avoué qu'elles ai- 
«ient» & que leu^ manières nous l'ont prouvé > 
î'aurois cru, dis-je , que Teffort qu'elles fefoîeat 



mmiÊÊmÊÊmÊÊm 



30a LE DON QUICHOTTE 



— r-| T'- 
en l'avouant 9 devoit pour jamais affermit uâ 

amant dans la certitude d^être aimé ; & cet aveu 
vous paroît bien peu confidérable^ puifqull ne 
fuffit pas pour vous raflurer» Si j'écoutoîs ma fierté 
|uftement irritée» je vous punirois de votre m- 
juftice » en vous laiilànt éternellement dans Terrent 
outrageante oà vous êtes: mais, malgré la honte 
que répandent (ur moi vos cruels (bupçons, mal-» 
gré celle dont me couvre la tendreflè que fal 
pour vous » je veux bien encore avoir la bonté 
de vous apprendre d'où vient la lettre que vous 
venez de lire , & quelle eft la raifon dt& termes 
que vous y avez lus t mais fouvenez-vons 5 Sei- 
gneur , qu'après cela, fi votre înjufHce continue » 
na ré(bIution eft de ne vous voir de ma vie* 

Le Cavalier contre lequel vous vous êtes battu» 
fêtoitun amant que ma mère m'a longtemps obligés 
de fou£Frir« Cette lettre vient de lui» & s'il fe plaint 
de n'être point aflez aimé» je vous avouerai de 
bonne^foi « qu'après l'avoir Iong;«-temps maitfaité 
pour l'obliger à ne me plus voir , 8c m'apper* 
cevant que Taverfion que je lui témolgnois » fem^* 
bloit l'obftiner à me pourfuivre avec plus d'ar*^ 
deur , je pris le parti de contraindre un peu mes 
véritables fentiments 9 & de lui laifler croire q^t 
je ne le haïiTois plus. Effeâivcment ^ depuis es 



4*iMk^M*«to^aMMh>Mlfe*i*Mlta 



MODERNE. 30J 



temps y fen fus moins importunée ; ma feinte 
douceur même l^engagea à moins preifer notre 
mariage auprès de ma mère ^ & ce fut dans ce 
temps que cet Amant , abfent pendant quelques 
jours 9 m'écrivit la lettre que vous avez lue. Il 
fe plaint que je ne Taime point aflez , parce que^ 
quelque changement qu'il eût remarqué dans mes 
xnanieres, ce changement n*étoit point tel qu'il 
dût fati^faire un cœur véritablement paffionné* 
[Vous arrivâtes alors chez nous, & je vous ai 
dit toutes. les perfécutions dont on avoit ufé i 
mon égard pour me . faire époufer ce cavalier, 
(Voilà , Seigneur , l'origine de cette lettre dont 
vous tirez des raifons fi injuftes de me coa^ 

damner. 

Pharfamon , après ces mots » fe repentant àt% 
Ibupçons qu'il avoit eus de la fidélité de Cidalife, 
fut quelque temps fans répondre , £^ la regardoit 
feulement. Pardonnez , dit-il après ^ à la violence 
de mon amour. Les i^ontés que vous avez eues 
pour moi dévoient , il eft vrai , me perfuâder que 
j'étoîs aimé; mais, ma Frinceffe , plus le bonheur 
dont on jouît eft grand ^ & plus on tremble au 
moindre accident qui femble devoir nous l'ôter: 

oubliez donc mon injuftice. Ces derniers mot^ fu« 
xent prononcés avec une pofture fuppliante. Phar« 



M* 



504 LE DON QUICHOTTE 

famon fe jetta aux genoux de Cîdalife* Oublie^ 
donc mon înjuftîce, lui dît- il; je Veux déformais 
m'en punîr mpî-mcme par un excès de paflîorl 
plus grand qu*il n*en fut jamais* 

Il fe tut après cela. Cidalîfc attendrie baîflà leà 
yeux fur lui> & lui. tendant la main, que le Che- 
valier baîfa refpedueufement : Levez- vous , Sei- 
gneur, lui dit-elle : cette paffion que Vous me 
promettez, peut bien plus fur înon cœur, que 
le jufte reffentiment que vous m'aviez dôntié con* 
tre vous» Ne doutez jamais de la mienne, & fou^ 
venez- VOUS qu'il faut que je là reiTente auflî for-* 
tement que Vous reflentez la vôtre , puifquè ja 
n'ai pu gagner fur moi de vous la cacher. 

Ce pardon tendre accordé , Pharfamon fe leva ^ 
& répondit avec un excès de joie , prélude de 
cet excès de paffion qu'il prômettoit» Il étoîc 
tard; quelque temps après l'on foupa: après quoi 
on s'alla, de part & d'autre, mettre au lit, ou 
feindre dû moins de s'y mettre: car, à minuit, 
Fatime devpit aller avertir Pharfamon de fortic 
de fa chambre. Elle avoit pris de fi juftes mç- 
fures, qu^elle n'avoit ea befoin de confier leut 
fecret à perfonne. On avoit fait même en forte ^ 
après fouper , que les domeftiques fe couchaflTent 
de bonne- heure; de forte qu'environ dix heures 

tout 



MODERNE. ^of 



tout ronfloit dans la maîfon ; i fexceptron d^ ' 
Cidalife , de Pharfamon , & de Patimé qui âvoîï 
trouvé moyen d'avoir les clefs de Fécurié pour 
en tirer les chevaux qu4l leur fatloit. Elle' étoit' 
dans la chambre de Cklàllfe i o& eHè attendoît • 
en caufant , que Theure de décamper arrivât. Pour 
Pharfamon ,'la fuite aventurière qu'il devoît faire 
avec Cidalife» le tenoh en extâfe dans h ëham- 
bre où on faveit tnifs i & » quoiqu'on né lui eut' 
donné cette chaîtibre que par ménagement pour 
fa famé , te pour qu"?! prît du repos ^ îl ffêiiiit 
point homme » avec une fi bette matière de ré«' 
verie ^ à s*amufer au (bmmeil comme un lîommê ' 
,^ ^ a'fltùatîonoà&fè trou- 
volt» pou voit fournir i fon efprit lès plus noblèfi 
& les plus agréables réflie^^tions. A. l'égard dé CU* 
ton , il fe repofok du (biti de la fiiite » fur lés îuftes 
9iefure$ que Fatime avoit pftfes ; il s^stoît abân- 
donn4 à un (k>ux repos que la •réplétion dé fon 
eftomaGh» & fofi heuréufë difpofîâon à dormir ^ 
yendoient complet & profond. 
^ Les chofes étoient en cet état» & il n'étoïC 
encore que dix heures du foir » quand un grandi 
bruit (é'fit entendre à la porte de lamaifôn/Cî^ 
dalife & Fatime , enfoncées* dansleurs réflexions^ 
a'entendtreiit point les coups qU'on donnolt i 
Tomt XU y 



l 






306 LE DON qUICJÏOTTE 



Cistte porte. La cuifiniere & le portier , plus à 
portée (^entendre le bruit que les autres ,. (ê ré- 
veillent , & fe lèvent chacun de leur côté; ils 
demandent qui c'eft» ijs çpnnoiflènt que c'eft leur 
Maitreilè , ils ouvrent^ & tout cela, fads.que 
Qdalife;& Fatim.een foient averties* 

De quoi s*avifoit cette, femme ,îdira-t-on, d'ar- 
river > chez elle à dix heures du fQir? Bon! de 
cruoi s'avifent toutes les^ Dames d'avoir den ca« 
priçe?? N'y eût-il que cette raifon^ elle fuffiroic 
pour autorifer Tarrivée imprévue . de la mère de 
Cidalife ; mais il y en .avoit d'autres* Ççtte^Dame 
avoit eu ^ toute la foirée^ compagnie chez elle» 
qUe avoit affaire da^is. la maifon oà ellearrivoit» 
pour donner, quelques ordres prdlàns/ le lende- 
maip matin ; & le peu de diftance de (ba Château 
i cette maifon » Ta voit aifément déterminée avenir 
y coucher. Elle avoi.tskvec elle Dame Marguerite » 
fpmme de bon qonfeil5.& fans Ta vis;, de laquelle 
la.Maitrçfle ne:fefoit rien. En entrant , elle de« 
manda fî fa fille étoit -couchée. Qm> Madame, 
& t9ut le nrionde Teft auflî , lui répondit la cui* 
iiniere , trop endormie pour prend^e^ la peine de 
penfer à informer fa Maitreflè dç. l^^.yifite de 
nos nouveaux venus. Cette çonyerf^iion le fit 

kh t^om j^ & par çonféguen; lut SQurte : oa 






V-. ^ 



Mo D E'R'N^'Éi 307 



* • 



alluiîla dès çhâtfdelles î , Madame riionte 9. fa cham- . 
bté , &' Damé Marguefîte à' là, (ierrhe. . ' 

Qu'on fôît averti mairfteh^ilt que ta chîîmbre 
où Toh' âVcîit rAis 'nblre. Ahhafit , étôît juftement' 
celle ôiï couchôit la mefè , qUàhd *elle verioit à 
cette riiàirôn?&', ^coftimë il ny .ert ^voît point de. 
plus propre /d^hs' là màîlon , Cidàlîfé avoît .or- 
donijié cj^û'bii' ià\cIonriat' àu\ Seigneur rhar&mon : 
cela ieflrila'ns leS règles ^ Se les îoix rbmâneCjyes' 
s'accordent en cet article aitx Ioix' que nous ^fèC^' 
crit rhortinêtref^. " " 

Madame entré doHcidâWs là'chànibfe aVec cette ' 
cbnfîancé ()u'o^ i', c^uind ôh éiï at>rblument chez ' 
(01 , & iju'ôn éft ïeul.'Pharfàmpn/'n'etoîï peint" 
aiori dàn^' cîétté^'châfnbire :' fes, douces rêveries^ 
ravôiérif, fans réflexîdrt,* côâduît 'dans un petit 
cabinet qui étoit dans là mêmVciTàmbré ,* &1e niô* ' 
ment Ou la ttiete dé Cidalîfe 'entra , ëtoitjulrei- 
^etït \xol monîènt où cet ^m'ant eixtaué, les yèùx 
fixés'^erïé ^^Sc-aflis dans un fauteuil ', penfoif pi-ô-' 
fotîdettient aux étrarigéi aVehtures dip fa.; vie, a^ 
celle quil alloît coWmencer, auxaimcultés qu'il' 
ptévoyoït à épotifer un jôùf Cîdalîfe : fon imagi- / 
nation échauffée lé tfanfpôftoit ehiiiille endroit? ; 
où tantôt itfeifoît' obligé dé îa.chercKér, où'cfueî-. 
(quefôb'il ffcrôit contraint'de'fuirjtlés grandes 8^' 



H lli 



3p8 LE DON qviCHOTTE 

\ ^ - 

vaftes iJees étoient fuivies de mille combats dont 
la néceffité, qu'il prévoyoit, ra£feâoit dès-lor$ 
d'un plaifir (f grand » que., combinstnt fecrettement 
& la pofture oyi il fe trojavoit , & l'aventure qu'il 
alloit entamer 9 avec le génie de Cidalife , & l'eC- 
peçe de tendrefle qu'ils avoient l'un pour l'auti^ç ^ 
il n'étoit point de Chevalier antique dont l'état 8c. 
la vie fuflent à fon gré plus fatisfeË^p&du.câté 
du grand & du merveilleux , que l'étoit & le feroic 
dans lès fuites fa, pi;qpre hiftpire, , , : 

C étoient* là les réflexions qui occupolent Phar* 
famon ^ quand la mère de Cida^ife eiitra dans (a 
chambre. La rêverie de Fharfamon Id dojnnale, 
temps de (e déshabiller & de fç coucher, & i'a«t 
jouterai auffi de fpuffler fa chandçl|ç^ Il y avoit . 
dijà quelques inftants "qu'elle étoit aq Ut ,^déjà Iç 
fommeil commençoit à fermer fespaj^pieres, quand . 
l'illuftre PhaHamon • furpris lul-m^n^e des beaux 
traits ^ovit il préyoyoit que fpn hii^pirç feroit . 
femée , exprima Ton çnthoufiafine par ce peu de 
mots 9 qu'il prononça d'une voix dchérps qui ré- 
fléchit fur fon amour. Dieux ! e^pofçz Phar(k« 
mon aux dangers les plus grands : fa valeur peut 
l'en tirer; mais confervez-lui ià Princej(re« A cette . 
voix, noblement tonnante^ la me.re de Cidalife 
f« mit à faire yii cci terriblet A ce ç^î s Pharû* 



< * 



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' * -' ■ * 


•. • •* 


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M o D E R >f E, . 


50^ 

— , K 



mon , qui ^ dans Taccès de$ réflexions où il étoit , 
né connoifTdît pour accident que des aventures 
conformes àfes idées, fe levé avec précipitatiotv^ 
tire fon épée d'une main , ( non pas Ton épée eau 
fée , mais Une épée dont f ai oublié de dire que 
Cidalife Tavoit armé après fouper ) & tenant de, 
loutre le flambeau qui Téclairoit» entre dans la 
chambre avec un air aufll terrible & auffi mar- 
iai que Tétoit celui d* Achille au combat. Qu*en- 
tends-je , s*écria-t-il ? & quel infortuné a befoin du 
fêcours de môiî bras ? Le bruit qu'il avoit fait 
cnfe levant, celui de fon épée tirée du fourreau,, 
avoient redoublé Tallarme de la mère : mais ce 
fut bien pis , quand , tirant fon rideau pour voir 
celui qui fortoit du cabittibt, elle âpperçut Ja û-y 
gâte de notre héros , dont les yeux étincetoient 
de ce feu noble que prétoit autrefois cette illul^ 
tte & antique valeur , àccompagnéb de grandeui^ 
ie fentiments. A cet afped , moins horrible qu*€f- 
frayant, la mère de Cidalife tombé dans une épou* 
Vante qui s*exprirtiè d'abord par des cris funefles,^ 
Se qui finit par uit évanouïfîement plus dangereux* 
La valeur avec laquelle s*avançolt Pharfamon con- 
tté Ctt enAemîs que lui fuppdfoit fon imagina- 
tion , ne fut cepertdant pas fï ferme qu'il ne la 
lentît ralentie par une jufte furprife : il approche 

Yiij 



••^••"""•^ePTTw 



• K * JJJ i 



310 LE DON QfTfCffQTTE 



de çettp Papiei U regarde Sç la reconnoiit enfin. 
Pendant qu'il rexamine , & qu*il s'étonne de Tac- 
çidept qui ipet ^ans fa chambre cette fi^ine qu*Qti 
dîfoit ailleurs , Dame . Marguerite ^ à gorge dér 
ployéej^ promenqit .dans tous les appartements 
dç la maifon la frayeur que lui avoit fait Clin- 
ton ; & voici comment la -çhofe étoit arrivçe de 
ce côté-là^ . 

J'ai dit que Clitoa dormolt de tout fen cœut^ 
d^ns la chambre où il. étoit : cette chambra étoit 
celle où çouçhoit toujours Dame IVfarguerite. L^ 
cuifiniere & le portier, qui leur ayoient ouvert; 
la porte à elle & à fa maitrçfTe, r^'ayoient. ^poiot 
parlé de nos aventuriers. Cette bonne yiçiUç c^tr?. 
dans fa chambre ^^ & fe hâta de fe mettre au lit^ 
Elle étoit en chemife , & avoit tiré le ridçau pour 
fe coucher , quand Çlitpn ^ par hàidit^ 5 ^lo^^ai^rivé 
un fommeil plus tendre ^ Tentant remuer autour^ 
dç lui^ atllon^ea le br^s ^r Çafnq Marguerite 
qui fç mettoit au lit, & criii: Qiii v^-/^.^ Le 
^ui va-là Qe fut pas fans réplique^ Pâme M^r^ 
guérite s*épuif^ en cris; fa vpjx rauque ^ caiTéo 
tire des fons qui jettent Clitqn dans upe frayeur^ 
égale : il n*a pa^ le temps d'ex^minej (i ç*çft lui 
qui caufe la frayeur pu npn , il fe jette fur 1^ 
yieille, la ^appe tçfourd xle cinq py Çx p^fa,ntfi 



m 



MODERNE. 311 



A 



m 

gourmades , accompagnant ces démohftrationi 
violentes d'un à moi continuel, & s'imaginent 
aVoir mille diables à combattre. Après le!s coupb 
donnés qui laiflerent maintes contufions, il fii 
quitte comme un homme qui s'échappe ; éperdk 
de fra^ur , il ouvre la porte en criant , U diabh 
tfi ici. La vieille » dont la foible cervelle étoit 
entièrement dérangée jf^ levé en chemife commfe 
elle étoit, fuit Qitoh , fans fçavoir où elle va tA 
ce qu'elle fait. Devant elle on eût vu Cfiton^ 
/ fon chapeau. fur une tête rafée: car^ pendant le 
combat qu'il* avait eu avec le diable femelle 5 u 
perruque étoit tombée dans la ruelle du lit. Aprèt 
lui veooit/ donc Dame Marguerite échevelée ; 
nuds pied$ , en cbemife flottante au gré du vent ^ 
qui pouvoit en cette occafioh trahir fans indi^ 
rxétion fa. pudeur. Cliton delcend du haut en bas-, 
|>arcourt tes appartements,, ft difant toujours 
pourfuivi du diable: car Une comptoit pas pout 
moins celle qui courent après lai , & qu'il entent 

^ doit crier d'un cri qui approchoit du heurlementv 
On les eût cru enforcelés tous les deux , l'un i 
fuir 9 l'autre à pourfuivre. 
• Cependant l'allarme eft portée dans un inftant 

r. flans toute la maifon : vakts, férvantes, cuifinier ^ 
tout trejcnble^ tout fe leve> vinçt chandelles 

V iv 






|<2 LE DON QUICHOTTE 



i«Mto 



i^alluimnti (car cfaacun allttinç la fieime.) L'un^ 
plus pâle que la oioirt » ouvre (â porte en çhe*- 
iDife 5 pour voir .ou p0ur juger de la çaufe d^ua 
tel bn4t ; on en voie «in qui fort d'une chambre » 
Itqui^ àTalpe^ deOaoïe Marguerite qu'il ren- 
contre^ 9c qu'il prend en cette ocçafion pour 
une OmbfefugitiVê» fefte de frayeur à la place 
40Ù il çft ; pendant qti*<in autt» ^ qui defcend ua 
^egté^ti qui peut-être ^buckoitau grenier, toaw 
l>e 9 & là vue de la paiivre vieSle » en ime frayeur 
§L grande ^ que % dans'la préci]ntadon avec laquelle 
îl vçut fuir cte fpeât'e » qa*il croît vouloir fe ]tU 
l»r (ixr lai , il foule comsie un tonneau tous les 
degr^s^ ic peu (bucîMx du (àng qui découle de 
fa tête a & de. mille ^ntufions» fe relevé au bas 
de r^fcalier ; ^ , dès l'inftant fe mettant i courir, 
jftitgmente le nombre des efprits fuyards. Ce nou^ 
yel effraya 9 doift P^ttirail ou l'habillement eft 
v^veiUeufement bien afforti a ce ^ui peut com* 
ppièr la peur; ce inôuvel eifrayé» dis^fe, (ânsi bon^ 
jiet ifu'îl a iperdtt difis h ch^ ,iès cheveux plut 
brailles quto le caly». l'eftomach débraillé par 
l'agitation qui en a fait -toniber Tépbgk qui atta?* 
^hoit façbeipife, fe^deux b^f ravalés « une veftq 
pu Ufl habjc dont il |i'e(? habillé que d'un hras^^ 
g purç enlre Çlitoq 1^ Dame Marguen^^ Çlito» 






MODERNE* 313 



mmm 



^u'il voit fttif coini†lui^ «ft un exemple qui,* 
bien loin de le raflurér, fortifie dans ion iinagt<- 
nation les raifons qu'il croit avoir de ^ir, ' 

Cependant tout eft levé; il n*ell pa^ jufqu^auT^ 
chats de la maifon qui » dans la bagarre , craignant 
pour leur vie i laquelle ils s'imaginent que Ton en 
veut (je dis sUmaginent ^ car je n'ai point à pré- 
iènt d'autre terme pour exprimer le raifonnement 
d^un chat ) fauiént l'un fur un lit , Tautre au plan* 
cher quHl grimpe ^n mitulam d'un ton affreux ; 
l'autre d'un faut léger court auffî la prétentaine » 
0n jurant à fa manière après ceux qu'il croit avoir 
de mauvais deiTeins contre lui. Que les fouris 
furent & leur tour eifrayées cette nuit-là ! Avec 
quel falfiflTement n6 dûient-elles pas s'enfoncer 
dans leur rétraite inacceflible ! 

Mais quoi | mauvais Hiftorien , qu'al-}e affaire 
ici de mentionner ces vils animaux , quand , dans 
la maifon » il n*eft plus que les murailles exemptes 
de la CQur(è, qui, d'un mouvement comme cir^ 
Culaire, ag^te flc pafl^s dans les pieds île ceux qui 
y deiqeurent} Quelle étrange proceffion! D^à 
plus dei deux tiers des domeftiques fuient, fe 
heurtent, renverfent les meubles dont la chuté 
augmente 8c l'embarras , & la peur : j'en vois 
<îui mQnteitt au. grenier a quife verrouillent, $6 



fi4 LE VON QUICHOTTE 

^ui ^ iie fe croyant pas encore en fureté , pallent 
fur la lucarne ^ 8ç vont fur les gouttières atten* 
dre le fuccès (i'une défblation fi générale^ Tautre». 
conduit par le hafard ^ fe trpuve dans les. ç^vcs , 
dont rhorreur redouble fpn e0rot. En yam fe &it 
iêntir le fumet du Champagne & du Bourgogne : 
le malheureux, qui a perdu Todorat, ne choiGt 
contre les Efprit qu'il fuit, pour noble défenlê , 
que Tabri d'un tonnçsiu^ dont le jus» peut-étr^ 
pour la preiniere fois , çede alors en utilité , Se 
préfente moins d*appas que le vafe qui le k>ge« 
Que ne fuis- je epcore dans ce temps où h pointe 
^toit la preuve du bel efprit ! Que j'aurois de 
plaifir à m'écrier , à Toccafion du vin , que celui 
qui étoit rouge pâlit de rsige d^ fe voir du VU 
bois préféré ; & que celui qui fut blanc rougit di^, 
Honte du mépris qu'on fefoit de luif l Mais reve- 
nons à la confuCon qui règne & qui dure plus 
que jamais : en voilà donc deux logés , Tun à 
la cave , Tautre; au grenier , deux extrémités o^ 
les a porté le^ur effroi^ Je ne parlei^i point (^ 
révanouïflèment d'un nombre de d^meftiques » 
çaufé par celui qui s'étoit caché derrière les 
tonneaux, & qui fit peur à ceux qui vinrent 
çommje lui pour y chercher retraite; jf ajouterai feonr 
^mçnt ^ qu^ lç$ iegxis éjtoient pçrp^tuf ll«mQD« 



M, O D E R NE, jij: 



i4» 



OU defcendps ^ ou montés » &. que la terre fut 
jonchée de bonnets d^ nuit » de culottés & d'ha^ 
|>its dçpouill^s^ pour courir plus légèrement, 
fgns fçavoir. où ; que la plupart des flambeaux 
furent brifés, les chandelles foufflées , écrâfées'i 
que les cris & l^s heurl^m^nts remplirent la mai-ip 
fsn un quart d'heure entier. 
' Pans cet etfr^- général ^Pharfamon quitte la 
mère de Cidalife^ i qu} Ton évanouifTement épar« 
gna bien de la terreur ; & l-épée d'une main , le 
^ambeau d^ . r^ytre , le coeur rafluré à force de 
courage ;6rp^tagjé a ppurainfi dire, entre le plaifii» 
d'affif^er à une aventure qui lui paroi0bit afireufe ^ 
?'il en de voit, juger P^r 1^ t|ntamariie » & la crainte 
que le mêpie tintamarire lui doqnoits.il avance ; la 
^uiniere qui Téçlaire lui fait voir le* déi>fis du fut 
nefte réveil des gens de la maifon ; en même temps 
vingt fpeâres fe préfeqtent. dçvan^- Ipi » prefque 
tpus en chemifer iç avec cet air el&r^ qu'iippjrime 
]gi terreur. TLfi gn^nd Fharfamon, à cet afpeâ,»' 
fènt prefque fpn fang fe glacef dans fes veines } 
\\ fe rî^ppelle alors T^iiftoire de cpiUe eocbante-n 
qients qu'il. a lusi, iç dans un inftant il trouve 
4ans fon ççrvcâu la véritable raifoq d^ tout c^ 
^u'il voiç. Cçft 9 fans doutç^ dit-ril en lui-même j^ 
^ettç na^ivçfufe fçmm^ qui ti»i« Cidafifc ça 



^16 LE DON QUICHOTTE 



i^MiflHkbdM 



Ion pouvoir , (pii knç ptéfente tant de fpeâres ^ 
^our m'empêcher de Teftlever 5 & pour me faire 
courir ; mais eh vain led enferl &: toute la magie 
«•arment pouf elle « ttoâ bra$ triô6ijf>hera d^elle 
êc des enfers. 

- Après cette coortt réflexion, le Voilà qui 
avance pour monter un degré qui conduifoit â 
la chambra dis Cidklife ; les ihalheureux qui le 
defcendent» voyant âii homme armé» reculent 
avçc un redoublement 4e frayeur i(a*oh ne fçâu* 
ràit exprimer* Phatfamôn interprète tttte aâioit 
en (a faveur { il ptùt^ que loUt lui ctèée » il fiiie 
ces EfpritS) & arrive eti les pourfuiVànt dans Tap- 
parlement de la ftlnceftt. Dieux !* quel fpeébcle 
d'abord s'ofiire i fês yeux ! Des chaifes, des fau^ 
teuils , des teblei renVerfées , Cîdalife entre les 
bras de Fatime , 6c réeemment revenue d^un éva« 
nouifleikieftt où , ftrts là vue de Yoft cher Phar- 
fimoA , elle alioit fans dàùtc retomber. Autour 
4*elle font étôtidas deux ou troi^ domeffiques quer 
leur frayeur ft léuir chute ont réduite dkûi cet état. 
Patis cette cKâlibre font encore dtnit' ou troir 
autres fpeéferei? qui voltigent autour d^ }a cham« 
fare, courtois de^çà k de-li^étèi^ pouvoir trou-« 
ver la forde qû^ils te^cotitrent à tous^ moment^*' 
Fharfaitaon letr^arte en feriut le dxouUneti pa^ 



*■•*»• t«y 



Il ...... 



MODERNE.^ 317 



bpnheur ils fortent, & vont*, poiir >voîr plutôt' 
fait , fe précipiter du h^iut en bas des degrés 4ans ^ 
la cour.. 

En ce moment arrivent Clîtt>n & Dame Margaér 
rite 9 dont la frayeur n*avoit fait que continuer là' 
courfe fans la déranger: ils s^étoient toujours fui*»' 
vis Tun & Tautre avec un ordre àdmïrabte. Majgré^ 
le fer qui reluit entre les bains de Pharf^moh '^^ 
Cliton fe jette aux genoux de Ton Maître , eh lut 
criants fauve» «^ moi des griffes du diable* A. ce 
terme de diable , Phar&mon eft fortifié dans Ton 
idée ; il veut s'avancer contre Dame Afai^guerite j|. 
qui 5 d'une côurfe rapide , évite fes çqups , & v^ 
rejoindre tvxsi quî ont roulé les degrés. Ah ! 
Monfieur » s^ëerie afers C!rton eli tçnant tauj[our$ 
fon Maître, e^etf ici Penfer. ^ Ave^z-vouç vu Lu^i-t 
fer acharné contre moi? it couroit comme un 
icrai diable qù'K eft: fans doute il e.ft eftropié », 
caril n^apu m*&ttraper. Fuyons^ Mon&ur. N^^ 
me quitte pas , i^épond ^arfamôn, d'an air ^ 
raffuret 1^ ptes poltrons , ne me'auittq pas^ &> 
ne crams t^im. 

Après ces mots H fe tourne du côté déQ.'^ 
dalife , & fe metttot à genoux devant elle : allons ^ 1 
ma. Pirinceile 9 lai dit^i! ^ fgrKAià de ces lieux où 



— ——— <—— ■* ■ I ■ ■ ■ I ai.. II». , 



\ 



518 LE DON QUICHOTTE 

Ton s'efforce en vain de nous reteinr \ fuivez-moi ^ 
ne tardez point ; le péril peut augmenter ; 8c 
quelle que (bit la valeur de mon bras ^ ma mort 
ièroit peut-être , & pour vous y &;pour moi , Tac* 
cidedt le moins funefte qui nous pût .arriver. Ah', ' 
Seigneur 1 je m^abandonne à votre conduite. Oui ^ ^ 
Prince ^ tirez-moi de ces lieux ; c'eft en ce momeàt 
que je connoî^ que j'étois abufée y quand j'ai cru ' 
que celle qui nous fufcite ces redoutables ennemis ' 
étoit jna mère. I^artons, Fatime^ continua*t-eUe 
en fe tournant lan^iiTamment dii ..t6t9 de cette 
femme • de -.vçhan^t^rei partons; ^:&.pr(^Êtons de là * 
Valeur de Pharfamon: qui triço^phe des enfers. 
Apr^s ce difcojtirts 4 / Cidalife doçiia.l^ mslinati^ 
Chevalier 9 & de l'i^utre h];as.re;;faut|nt fur Fa-, 
tirtie ;. Cliton les Cuit , tenai^t Flf ar&q^w par «b 
Ëàfquè dé fon. j uAe-au^cof ps« Qui peut imprimer: 
l^audace avec Imu^Uo le Chevalin' trav^ôi tàut 
lè cnemîi 
ma 

trayeûr (^i^^ayoitjfeîfir J?ajB^ 
à la vue du Chevalier armé , la fefoiç. ^Jtiçorê errer, 
p^r toute la maifon ;^&.^CQmine ki^«^mit;s des do-* 
nielriques étoient trop |:roublés^p9^r.qu*ils^(jlâfent 
là regarder en facç^ j^pft^oi^^. d^iq^ ;cf ^^^^ nei; 



UWH 



MODERNE. 319 



fe reconnoiiTant ^ chacun , fans ofec s'arrêter nulle 
part y ne fe fioit de fa vie qu'à la vicefTe de fes 
jambes. 

Le redoutable conduâeur de Cidallfe 4 dans lo^ 
court trajet qu'il avoit à faire , rencontra tout Id 
fabaty étrange effet de Timagin^tion. Cet accident^ 
dont Cidalife ignorolt la burlafqûe.çaufe^ & qui 
dans un autre tenips Teût , de frayeur » rendue im^ 
mobile , ne lui infpi/'a pour lors qu'une émotioa 
de vanité qu'elle concevoit à la vue^Je tout ce 
que l!on fefoitpour fa retenir; & dans Tincertitudd 
de ce qu'elle étpit née » & du pouvoir de celui quî 
s'armoit pour l'enlever à Pharfamon ^ & quil'avoit 
confiée à la Magicienne qu'elle avoit cru fa mère ^ 
elle fe bâtiffoit dans 1^ tête le fort ou }a naiflance la 
plus grande & la plus naarveilleufe :' elle fe fentoit 
intérieurement cliarméede cet intérêt prodigieux 
qui armoit pour la retenir un bras inconnu y & qui 
la fefoit aller de pair avec les P^P/^^iTes dont l'hif- 
toir^ ^voit paru la plus incroy^^le^ Elle marchoit 
donc au travers de ces malheureux qui (u voient^ 
avec rafTuraace nonchalante; d'une • FrincelTe du 
premier ordre. Phsur&mon , dpnt les idées étoiënt 
de la même efpece » teaoit fpn épée avec une con^' 
lenanQs qui marquoit combien fon coeur étoit aurr 
fi^us des pt)ft^6)(^| q[^'QRj«i.oppofoit,:Fatin:%e, 



/ 



5flO LE DON qVlCHOTtÊ 

confufément , préjugeott bieti que tout cela n'étoit 
que pour empêcher Pharfamon d'enievef fa mai^ 
trèfle \ mais elle ne laifloit pas que de craindre ^ 
i'ilâ ne fortoient pas triomphants ^ qu'elle de fût du 
nombre de ceux qu'on facrifieroit à la vengeance 
de celui qui fufcitoit de pareils ennemis. A Fégard 
de Cliton ^ jamais il ne fut moins Ecuyer que dans 
cette occafîon. Xi^avènture étoit trop forte s & la 
dofe d'extraordinaire qui s'y trouvait jointe , avoit 
fi fort d<Mi^ fa foible imagination ^ qu'il n^avoit 
plus 9 pour alnfî dire , l'ufàge de foa efprit que 
pour trembler» 

Cependant , malgré les Efprits courants , déjà 
la troupe , conduite par le chef hardi , étoit arrivée 
dans la Cour. Pharfainon avanee vers la porte ^ & 
fe prépare i l'ouvrir) rn&is elle Tétoît déjà, les 
Efprits ou tes diables lui en avaient épargné la 
peine : car un d^eux , qui âvoit été lé moioi 
étourdi 9 avoit encore confervé aflez de préfence 
d'efprit pour concevoir que lé misiUeur moyexx 
d^éviter Taffreùx malheui^ qui tes ftienaçbit toils , 
étoit de fortir de la màifon. Dans cette penfée , le 
fruit d'un refte de raifon% il avoît été l'ouvrir, 
& avoit été fe perdre & courir âù hrge dans la 

_ » 

campagne. Ce hafard , auquel Pharftmon ^fe pro- 
mettoit de fuppléei:^ à fwée jdâ vâfeûé ; tui parut i 



l|||H|HiMiflMaiMaMMnaéH^^ 



MODERNE, 321 ^ 

^»<— Il !!■ ll^lll. " " ■ Il III I M il .■■■II , ,,1 

^& à Cidalife aulS, une faveur du Ciel qui mar« 
quoit vîfibîement combien il prenôît part à fa vie 
& à celle de la Princeffe* Cette penfée dan3 les 
fuites enfla toujours fon courage <le (>lus èri pli^s» 
& lui donna même la hardieilë de fe regarder quet 
quefois comme le plus illuftre fujet romanefque 
qui eût jamais paru. La petite troupe favorifée du ^ 
Ciel fortit donc de la maifon ^ fans que perfonne 
s'opposât à fon paffage ; & nos Amants ^ triom- 
phant des efforts de leurs ennemis imaginaires » 
fortoîeht fans avoir la fage précautio^n de prendre 
àts chevaux, qui leur devenoieht néceflaîres pour 
fuir la pourfuite qu'ils dévoient juger qu'on fe*- 
roit après eux^ Les voilà donc en pleine cam- 
pagne , échappés de l'aventure la plus tragique > 
qui pronoftique celles qui déformais doivent rem«- 
plir leur hiftoire: les voilà libres & maîtres de 
leurs* aâions; jnais dans une fituation qui n'étoit 
à Pharfamon que matière d'un refped & d'une 
tendreAè plus foumife : car l'Ordre des Amants 
romanefques eft différent de celui des nôtres. Il 
feroit aujourd'hui dangereux pour une fille de fe 
confier à la difcrétion du pIUs hlimble de fes ad9'- 
rateurs. L'Amqur parmi nous efl un libertin , que 
le feul plaifîr détermine^ qui n'a que les fens pour 
Tome XL X 



522 LE DON qUlCHOTTE . 

guide» & que la vertu , trarveftie du moins en 
tendrefle , ne foutient plus. 

Quelle étrange hifloire^ dit un certain Critî-- 
que férieux 1 Le défordre eft en vérité mille fois 
pliis dans votre efprit que dans celui de ces ex« 
travagants intimidés , dont vous nous racontez la 
frayeur* Des meubles renverfés, une Dame Mar-* 
guérite en chemife qui fait la Bacchante » trente 
domeftiques qui , pêle-mêle , montent & roulent 
des degrés ; & tout cela, parce que Cliton s'éveille ^ 
& crie y qui va-là?Voye2, je vous prie, le grand 
fujet de furprife l 

MonOeur le Critique , fi pareille aventure 
vous arrivoit, vous feriez, je penfe, de meilleure 
grâce lé lièvre , que vous n'en avez à me criti- 
quer. Vous vous étonnez qu'un rien produife un 
(î grand efifet. Et ne fçavez*vous pas , Raifon* ' 
neur , que le Rien eft le motif des plus grandes 
cataftrophes .qui arrivent parmi les hommes ? Ne 
fçavez-vous pas que le Rien détermine ici Telpric 
de tous tes mortels ; que c'eft lui qui détruit les, 
amitiés les plus fortes; qui finit les amours les 
plus tendres , qui les fait naître tour-à-tour : que 
c'eft le Rien qui élevé celui-ci, pendant qu'il 
ruine la fortune de celui-là? Ne fçavez-vous pas» 



i*lll ? Hm 



MODERNE. 52J 



dis-je^ qu^uaRîert termitiô la vie la plus llluftre;. 
qu'un rien décrédice; qu'un Riet) change la face 
des pluis importantes affaires; qu'un Rien peut 
înçnder les villes 5 les embrâfer ; que c'eA tou- 
jours le Rien qui commence ks plus grands Riens 
qui le fuivetit» & qui fîniflènt par le Rien? Ne 
fçavez-vous pas y puifque je fuis fur cet article , 
que vous n'êtes Rien Vous-même , que je ne fuis^ 
Rfen; qu'un Rien a fait votre critique, à l'occa- 
{ion de Rien qui me fait écrire mes folies. 

Voilà bien des Riens pour un Véritable Rien» 
Il faut cependant me tirer de ce difcours; car 
f aime à moralifer 5 c'eft ma fureur : & s'il étoit 
féant de laiifer mes perfonnages en pleine dam- 
pagne , fans leur donner du fecours , j'ajouterois ^ 
par dépit pour le Rien qu^on a repris dans mon 
hiftoire , que les fameufes inutilités qui occupent 
aujourd'hui les hommes , & qu'on regarde comme 
le fujet des plus dignes travaux de l'efprit , font 
peUt*étfe 5 à qui les regarde comme il faut , de 
grands Riens plus méprifables , ou pour le moins 
plus dangereux , que les petits Riens femhlables 
k ceux qui font en ce moment ici courir à ma 
plume la prétentaine fur lé papier* Mais quittons 
un Rien pour revenir à un autre. 

Je ne fçais fi je ne dois pas dire un mot de ce 

Xij 



324 Z£ Z>OA^ QUICHOTTE 

qui fuivit renlevemetit de Cidalife : car on peut 
juger que l'évanouïllèmenc de fa mère ne fut pas 
éternel. Elle revint une grofTe heure après que 
Cidalife & Pharfamon furent échappés de la mai* 
fon* Cette maifon étoit (èmblable à des lieux: qu'un 
incendie à remplis de défordre : on ne juge ja- 
mais mieux du défaftre arrivé que quand le dé« 
faftre eft pafTé. . La laïïitude avoit enfin arrêté la 
x:ourre égarée des domeftiques; Dame Margue- 
rite , (étendue fur le degré , fuoit à groifes gouttes, 
fc s'émerveilloit de voir ^ue tout étoit rentré 
dans là tranquillité ordinaire. . On entendoit de 
toutes les chambres les profonds foupirs de ceux 
à qui rhaleine manquoit à force d*avoir couru: 
cependant perfohne n'ofoit; encore fe lever. Un 
flambeau que le hafard.avoitlaiiTé entier , &dont 
la chandelle brûloit encore » éclairoit d'une lueur 
trifte la fin de la cataftrophe : chacun prctoit 
l'oreille au moindre bruit , pour juger s'il ne pa- 
roîtroit pa^ encore quelque chofe qui revînt pour 
^achever de lui ôter le peu de force, qui lui refloit. 
;Frès d'une demiJieure fe paifa dans cette terreur 
commune. La lueur de la chandelle ,, qui étoit 
.au haut du degré » donnoit jufques daqs la cham« 
bre de la mère de Cidalife , qui , revenue de fon 
^vanouïfTement 9 ne déméloit point encore^ nioà 









MODERNE. 52y 

^ — ;; ; -^ ; — 

elle étoît , ni Tavcnture qui ravoit fuprife. 

Dans cet embarras , d'une voix folble éc lan-' 
guiffante» elle appelle Marguerite. Dame Mar- 
guérite treflfaillit en s'entendant nommer ,v& fut 
prête à recommencer la fcene. Sa maitreflè re- 
double, la vieille l'entend 9 & comprend que c'eft 
fa Dame : elle répond. Je me meurs , dit la mère 
de Cidalife ; je ne fçais où je fuis , venez à moi. 
Ah ! Madame , répliqua Marguerite , je n'ôfe me 
remuer ; je fuis morte , je penfe ; ou (î je ne le- 
fuis pas^ je mourrai fans doute en chemin en vous 
allant trouver : venez plutôt à moi , Madame» 
Hélas ! dit la maitreffe, qu'on m'apporte au moins 
de la chandelle. A ce colloque Tallarme fe ralentit 
dans le cceur des autres domeftiques épars çà Se 
là. Qui eft-ce qui parle là, dit un payfan gros 
bouvier, qui cette nuit avoit pour le moins fa-* 
tigué autant que fes bœufs ? Un autre , à ces 
mots, en prononce quelques autres mal articu« 
'lés : de l'un à Tautre la voix fe fait entendre ; ils 
répondent tous avec tant de confufion , que la 
mère de Cidalife , qui continuoit à demander de 
la chandelle , ne pouvoit plus fe faire entendre. 
£nfîn chacun s'enhardit un peu ; celui-là fe traîne 
un peu plus près de la lumière ; l'autre fe remue 

^udi doucement que s'il eût marché fur des œufs \ 

X*«* 
11] 



^26 LE DON QUICHOTTE 

uo autre plus hardi (ê levé entièreinent ^ avance 
quelques pas en tremblant encore , appelle, 9l^ 
comme ceux qui demandent le mot du guet, con« 
foire la voix de tous ceux qu'il entendu pour 
fçavoir s*il peut avancer ou non : enfin il arrive 
auprès de la chandelle ; il appçrçoit Dame Mar^ 
guérite à terre qui fefoic le peloton : il recule \ 
mais Marguerite le raflûre. Ceft moi » George , 
lui dit-elle. Je vous ai pris pour le diable , ré- 
pondit-il naturellement. Non y non , mon fils ^ 
dit-elle ; je m'appelle Marguerite , & Dieu nous 
foît en aide» Ainfi foit-il, répliqua l'autre : n'y 
a-t^il plus de danger ? Hélas ! dit-elle , je n'en^ 
tends plus rien. Prends la chandelle , mon fils ,, 
& porte- la à Madame qui fe meurt. Bon ! répli«« 
qua Iç craintif perfonnage ; & fi elle étoit déj| 
inorte , ma foi! je mourrois de peur auffi. Elle 
vient de me parler , répond Marguerite. Ahf 
que fçait-on , répartit le domeftîque ? c'eft peut- 
être le diable qui parle pour qous égorger dans 
la chaQibre. Non , mon fils , dit Dame Margue«« 
rite , que le péril & la peur delà mort rendoîenfi 
douce, de rçvêche qu'elle étoît toujours; & tu 
Vas en juger. Eftrce bien vous au moins qui par^ 
lez 5 s'éçria-t-elte à la mère de Çidalife ? Nous 
çr^lgnpnç <^ye ce nç fQÎt Iç diable^ Approçhçz i 



m 



MODERNE. 



327 



mes enfants , répond tiénignement la maîtrefle ; 
c'eft moi-même. Après cette aflurance » le do« 
I meflique aide à Marguerite à| fe relever^ qui fait 
tous fes efforts de s'entortiller dans Tes habit» 
compofés d'une chemife , de peut de fcandalifer 
la modeftie de George » qui y fans Thabîtude qu*it 
ayoit de la voir , Tauroit abfolument prife pour 
une diablefle (exagénaire. Tous deux de compa« 
gnie ils arrivent dans la chaqpbre de la maitreffe 
avec la chandelle : ils la trouvent pâle & défi« 
gurée : elle demande une robe-de*chambre ; elle 
fe levé , & après regarde de tous côtés. Ah 1 
grs^ds Dieux , dit-elle , que m'eft il arrivé ? Ma 
fille, où eft-eUe? Ah! par ma foi, répond le 
domeftique , elle eft où le diable Ta voulu mettre : 
car je ne Taî pas vue. AhJ Madame , reprit Dame 
Marguerite , que (ignifie tout ce que nous- avons 
vu ? A cette exclamation , la mère de Cidalife 
les interroge : ils racontent un fait où toute l'hor- 
reur imaginable fe trouve exprimée. Ge font , 
difent-ils, des heurlements affreux qu'ils ont en- 
tendus, des chaînes qu'on a traînées, des Efprits 
de telle & telle manière qui les ont pîoiurfuivis : 
ils en ont été battus* Marguerite montre , pour 
prouver le fait, des bras étiques, où te peu de 
chair qu'il y refte, efl tout noir des coups que 

X îv 



528 LE DON QUICHOTTE 

— ' ■ . Il ■ . ■ I ■ M il I. ■ I ■ 1 I I » . 11 ., I . IMWII «^ 

Qiton lui a donnes : Tautre montre fa têtepleino 
de bofTes, fans fe refTouvenir que ç'eft çn fe 
cognant contre les mu^aîlleç ^u*U $*çft fait foq 
inal. 

Cependant les autres domeftiques , qui avoienf 

entendu Marguerite fe lever , viennent- en trem* 

blant faire chacun leur récit, qui étoit toujours 

de pis en pis. Ils entrent Pun après Tautre ; bien^ 

tôt la chambre eft pleine de petites filles, deplun 

grandes , de bouviers , de payfans , & fur-tou( 

de femmes ; car la ma^fon. étoit grande , auffi-^bieq 

que la Terre cocfidérable ; ainfi la merç de Cida-r 

|ife avoit befoin d'un grand nombre de do.meili^ 

ques* Jamais la çonfufîpn .des voix ne régna plus, 

pas même au bâtiment 4e la Tour de Çabçl , qu'elle 

régnoit parmi ces malheureux ; chacuq effraya 

laconta qne hiftoire différente fuivant le degré 

de la foiblefTe 4^ fon imagination ; ils padoient 

tous à-la-foîs , fans même s'appercevoir qu'ils hç 

s'entendoient pas. Il eft doux ^ dit-q.n , dé fe reffoun 

yenir de fes maux padés. Nos gens vérifièrent Iq 

proverbe \ c^r il$ trouvèrent tant dç charmes ^ 

babiller, qu'aucun 4'^ux ne remarqua que l'unin 

que chandelle qu'ils avoient , tiroit à fa fin. Déjà 

|n|iine Is^ ' çaere de CidalUe albit en dél^guei? 

ireisoii qu?itrç } çlle fe çréparoit à fç faiçç %cçqjHI« 



1 l I 



MODERNE. s^9 



pagper de tout (on mgnde , pour aUçr fçavoir 
ce qu*étoit devenue notrç Princefle fugitive ; mais 
la lumière q^ui fîqit tout-d'uq-coup replongea U 
bande imprudente dan^ 4^5 frayeurs qui allèrent 
jufqu^à interdire le moindre mouvement, & que 
le jour feul put entièrement diûipen Ils palTè-» 
yent donc encore trois ou quatre heures tous en-» 
ta/Tés dans cette chambre ; & je les laiiïe , refpirant 
^vec plus de peine que les afthmatiques ^ attendre 
fie preiTer par les vœux le$ plus ardents , le jo'uc 
^ui doit terminer leur crainte, montrer à la mère 
de Cidalîfe la fuite de cette Princefle, & lui faire 
çnfîn dépéler la vraie caufe de l'aventure qui les 
^voît troublés , en apprenant l'arrivée de nos . 
Aventuriers chez elle , Taçcueil obligeant que ù, 
fille leur avoit fait, & lui faire juger que c*eft 
4vec Pharfamon que fuît Cidalife. Revenons à nos 
Amants» Tqut c^nfpira à favorifer leur fuite j la ^ 
terreur panique excitée par Cliton , & la fin fu-^ 
bîte de la lumière , qui retint tous les gens de U 
maifon renfermés dans une chambre» 

Ils eurent donc le loifir de. s'éloigner , $c de 
fe .mettre 4 l'at^ri des pourfuites qu'ils redoutoient. 
Quand Pharfamon & Cidalife fe virent en pleine 
çaçapagne, & qu'ils s'apperçurent qu'ils étoîent 
k P*Ç4 ^ pçu ^'çri fallut (jue Pharfempn qe f^ré-^ 



530 LE DON QUICHOTTE 



folût de retourner chez la Magicienne pour tirer 
de fon écurie le nombre de chevaux qu*il leur 
falloit : mais Fatime 6c\ Cidalife le détournèrent 
de cette aâion , qui lui auroit auflî-bien réuûli 
que la première; & fur-tout Cliton qui n'avoit 
encore ofé quitter la bafque de Thabit de fon 
maître , & qui lui dît : eh ' où allez vouÀ, Seigneur? 
Car il efl bon de remarquer, par parenthèfc, 
que le danger imaginaire dont Cliton fe voyoit 
tiré par la valeur de fon maître ; Tidée des diables 
qu'il croyoit avoir couru après lui, & qu'il avoît 
vu fuir à la lueur de Tépée de Pharfamon ; il eft 
bon, disje, de remarquer que tout cela avoit agi 
dans fon cerveau d'une manière encore plus e& 
£cace , pour ainfî dire ^ que la leâure de tous 
fes Romans ; qu'alors 11 avoit un véritable ttU 
peâ pour' Pharfamon , & pour le métier qu'ils 
profeflbient tous deux, parce qu'il croyoit de- 
voir bien plus sûrement conclure par lui-même, 
que tout ce qu'on rapportoît des anciens Che- 
valiers étoit vrai , par comparaifon à ce qu*il ve- 
noit de voir : ainfi le terme de Seigneur dont il 
qualifia alors Pharfamon , contre fon ordinaire , 
étoît l'efifet prompt & vif qu*avoit produit dans 
fa tête Paventure en queftîon* Eh ! oii allez- vous , 
Jî^îgneur , lui dit-il ? Ne cherchez point à irriter 



«PHP 



MODERNE. 



33» 



le diable. Voyez-vous ! nous avons befoîn de vous, 
& je ne donnerois pas une obole de moi , de 
Fatime & de la Princeflè , fi vous nous perdez 
de vue d*un inftant, Qui fçait même fi le diable 
n'eft pas autour de vous qui vous infpire cette 
méchante penfée , pour pouvoir plus sûrement 
nous gober tous trois? Quand vous n*y ferez plus , 
nous aurons beau crier au meurtre, il nous ava^ 
lera la tête, la première, Croyex-moî , Seigneur , 
Hyez pitié de votre fidèle écuyer , qui jure de vous 
fermer les yeux , fi vous venez à trépaffer avant 
lui; ayez pitié de Fatime qui me vaut bien, & 
plus, 8ç de la Frinceffe qui vaut encore davan- 
tage. Ce difcours, au tour près, qui' tênoit tou- 
jours d*un caraétere un peu groffièr , fut au relie 
prononcé d'un manière fi perfuaCve, qu'il parut 
beau , touchant , & digne de Técuyer du, grand 
Pharfamon , qui véritablement ne s'étolt jamais 
trouvé dans une réplétioa de fatisfaftion de lui- 
même plus complette : car aux paroles de Téouyer , 
la belle Cîdalife en ajouta d'autres. Non, Sei- 
gneur, lui dit -elle: gardez- vous bien de vous, 
expofer encore à cette finiftre aventure. Dieux t 
vous péririez ! Eft-il rien pour moi de plus af- 
freux? Je ne fçaurois aller loin à marcher, j'en 
çoqvîçnsî msiis fuî§-je la première Princeflè qui 



> I i.^»— — ^1 1 ■ I II m ». ■ I m II II II III .11, 

533 LE DON (QUICHOTTE 

fe trouve dans rembarras ? Souvenez-vous , Sei- 
gneur ^ que les peines où nous fommes font un 
$ûr préjugé, du bonheur qui nous attend Tans 
doute 9 quand qous aurons retrouvé nos parents* 
Four àpréfent» tâchons. p<^r de juftes mefufes de 
remédier à rinconvénient qui nous arrête. 

Eh bien 1 Madame , répliqua Pharfamop , ma 
volonté fera toujours foumife à la votre. Vous 
êtes la fouveraine 'de mon cœur ; vous voulez 
que je refte , & je le ferai. Voyons , comme vous 
dites , à pourvoir au préfent inconvénient. Là- 
deflus Cidalife , à l'aide de Fharfamon qui lui 
donna la main , s'affit fur un ga2on que la lueur 
de la lune fefoit paroître aflêz beau. Le Cheva- 
lier prit place auprès d'elle ; Fatîme alla fe mettre 
un peu plus loin à la droite de fa maitrefle ; & 
Cliton, ombre aflîdue de Ton maître, s'aflSttout 
auprès de lui , en lui demandant' excufe s'il ne 
s'çloignoit pas davantage. 
. Chacun ayant pris place , on commence à con- 
fulter fur ce qu'il étoit à propos de faire. Ne 
femble-t-il pas , dira mon Critique , que c'eft le 
Sépat de l'Aréopage qui va décider d'une impor- 
tante affaire ? où ne diroît - on pas que c*eft le 
Confeil du Roi Priam pendant le Siège de Troye, 
au tflut au moins le récit des aventures 4e Télér 



mÊtmmmmmmmHmmmÊmÊmmammÊtm KÊÊÊÊm ÊmmmmmÊ^mmÊÊÊtÊÊÊmmlÊiÊimi 

MODERNE.: 335 

maque, qui tient attentives Calîpfo 8r fes Nym- 
phes ? Je fuis charmé y Monfieur le Critique ^ que 
la féance de nos quatre perfonnages fui: le gazon 
vous donne occafion de citer Troye , Priam ^ 
TAréopage & Télémaque ; je ne iti^attendoîs pai 
à de fi grandes coniparaifons : mais continuons^ 
Fharfamon entama le difcourSé A peine avoit-il 
prononcé les quatre premiers [mots , que Cliton , 
preffé d*opiner, l'Interrompît brufquement^ eA 
ouvrant cet avis de bon-fens* Seigneur , Si Vous ; 
grande Princeflc, qui m'écoutez ici , je vousre^ 
mercie de l'attention que vous me donnez. Je 
n'aurois jamais dit que j'eufTe eu de pareils Au* 
diteurs ; & , par parenthèfe , il eft bon de placer 
ici certain vieux proverbe que j'ai fouvent en- 
tendu dire par un certain vieux oncle à moi. Je 
àiSf vieux , car je crois qu'il étoit aufli vieux que 
fon proverbe , puifque c'eft lui qui l'avoit fait. 
Qui grand voit , grand lui vient. Si j'étois tou- 
}Our refté parmi nos poules & nos boeufs , je 
n'aurois harangué que dans la baiïe-cour & dans 
t*écurie. Or, pour venir à la folution , eft-îl 
befoi|^ de , nous aflebir ici fur l'herbe avec tant 
de cérémonie , où nous courons rifque de gagner 
un bon rhumatifme , quivengeroit le diable , pour 
fçavoir ce ^ue nçw devons faire pour ^voir dei 



334 LE VON QUICHOTTE 

chevaux ?Jlie temps que flous perdons ^ ûous nd 
l'employons paSé Peut-être tout Tenfer eft à notre 
quête », s'il a pris le chemin que nous avons tenu i 
les diables ont bonnes jambes ^ & nous fommes 
fetigués : adieu la voiture* J'opine donc que fo 
première chofe que nous devons faire > c'eft de 
fuir d'ici » & de voir pendant que nous trotterons , 
comment nous nous y prendrons pour avoir dei 
chevaux. Car » prix pour pcix, il vaut bien mieux 
que Madame la Princefle e^ foit quitte pour s'é«> 
corcher les jambes , que s'il falloit qu'elle tombât 
entre les mains du diable » qui lui en veut , & 
à vous aufli ; elle regretteroit tout à loifîr les 
écorçhures qu'elle auroit évit(îes. Outre cela ^ 
nous ferions pris auifi ^ nous autres ; & par ma 
foi ! vaille que vaille , mes jambes me fauveront 
la vie 9 dûifent-elles tomber de mon corps comme 
deux béquilles. Cçoyez-moi donc ^ grande Prin^ 
ceile; & vous» notre libérateur r quittons cette 
place. Il ne ferolt plus temps d'avoir des che^ 
vaux , quand nous ne. pourrions plus voyager ; ce 
fer oit ce qu'on appelle de la moutarde après dî-* 
ner : mais arrêtez encore un moment ; car ^ qpmme 
on dit, en courant l'on s'en^va» un ruiiTeau qui 
coule ne demeure pas ^ un clou chaflè l'autre » 
fc c'eft tout» Par ainfî t , • car U me vi^nt de venk 



■MMMlMilMMaaBIBMMIiM 



MODERNE. 33; 

une falutaîre penfée qui nous peut tirer de peine, 
pourvu que le diable ne s'en mêle pas* Marchons 
jufqu'à la première maifon ou métairie que nous 
trouverons ; mais en marchant doublons les mor- 
ceaux; & quand nous ferons arrivés à cette mé- 
tairie , nous ne ferons plus ici. Ne m'interrompes 
pas 9 fur^tout ; car je ne fçais plus oà j'en fuis : 
c'eft àforce d'efpritque je le perds; j'y fuis. Quand 
nous ferons arrivés là ^ nous demanderons à ache- 
ter des chevaux; le^pay fans ont toujours quel-* 
que mauvaife roffe à vendre » & il ne nous en 
faut pas davantage pour nous éloigner entière* 
ment» 

Quelque impatience qu'avoit]eu Pl^arfamon de 
voir finir Cliton^ , le confeil qu'il donnoit lui pa« 
xut cependant d'a0ez bon-fèns : il demande à Ci- 
dalife fon ^vis , qui ne retrancha rien de ce qiis 
l'écuyer venoit de prononcer. Oh! s'écria Cliton, 
glorieux d'avoir trouvé du remède à leur embar* 
ras , il y en a bien au confeil de notre Bailli qui 
ne me yale;it pas I J'étoisné pour porter un bonnet 
â cornes, mais je dis des cornes d'importance , ic 
non pas 4^1 celles qui viennent aux peires de 
famille ; car pour ces cornes - là , il ne faut pas 
fçavoir grand'chofe pour les porter. 

Fendant que Cilton déployoit ainG la gaieté dé 



timmiitmmÊtIimÊmmmmÊtii 



33(J LE. DON qUÏCHOTTE 



feH 



fon coeut ; & que , femblable à ceux qui , échap<s» 
pés.du naufrage, goûtent en i^aix fur le rivage 
le plaiGr de fe voir à l'abri des flots , il babilloit 
avec une volubilité de langue que lui infpiroit le 
plaifir d'avoir fauve fa vie ; Pharfamoii & Cidalife 
s'étoient levés , & fe déterminoient à choifîr lé 
chemin qui leuif paroîtroit le plus uni. Le choix 
eft fait; déjà ils marchent; Cidalife eft entre forl 
Amant & Fatime y qui la foutiennent ; ClitoA 
marche à côté de fon maître pendant quelques 
moments^ * 

Cependant ,quîindîl fe fefttun peu éloigné , H 
s'apperçoit qu'il a manqué à la bienféance en n'aî^ 
dant point Fatime à marcher : il a pour la pre« 
miere fois du fegret d'ufi oubli qui lui paroît îiî- 
digne d'un homme qui fait profeflîon d'être lé 
compagnon du plus grand Chevalier de l'univers. 
I)ans cette réflexion j il quitte infenfiblement le 
côté de Pharfamon , & va très-doucemeat fe ranger 
du côté de Fatime ; il la gracieufe en l'abordant 
d'un air demi-ruftre & galant. Belle Fatime , lui 
dit-il , je vous demande pardon , fi je vous ai laiflé 
marcher toute feule comme une galeufe.; c^eft que 
je n'ai pas cru que^dans Toccafion du nousibmmes, 
vous & moi , Monfeîgneur & fa Princefle , il fal- 
lût ••• • Vous entendez mieux que moi ce que je 

veux 



V 



."W . 



mmÊtéèÊÊmÊÊémmiimmmmiémifi 



••« * •* 



MODERNE. ^3i 



Veux dire ; c'eft que j Vi cru que nous étions obligea 
4*accoinpagner chacun notre maitre; aînfî cxcufez^ 
s'il vous plaît : à préfenfc je ne. croîs plus cela ; ( car 
je m'apperçoîs qu'il n'a plus befoin de moi ; ) jé 
in'ennuye auprès de lui, & vous me perihettrèi 
de babiller un peu avec vous. Je fiiîs un peu pià 
ide mon naturel des femmes le font tout-à-fatt s &^^ 
JG nous nous mettons à parler , nous tlous en ac^ 
quitterons auïïi' bien que de noire fouper, quand 
nous avons bon appétit. A ce difcours mixte ^ îè- 
.Veux dire compofé de badinerie romahefque 2c 
«ampagnarde, la belle feihmc-de-chathbre croît 
4evoir répondre d'un ftylè dans le même goût j 
car ce qu'il y avoit de campagnard & de ruftre dans 
telui de l'Ecuyer lui avoit échappé eil faveur de k 
|)laifanterie demi-romanefquê qu elle àvoit cru y 
remarquer. En vérité » Seigneut , lui dît-elle , je nô • 
fçaurois que penfer de votre indifférence ; il y à 
l^rès d'une Keure que nous marchions fans quô 
,V0US vous fayez donné la peine d'approcher ; j'é- 
fois dans une véritable coletô , & je vous ferai 
payer fans doute cette heure dé temps que voiii 
avez négligé de palfer avec moi : en attendant 
Caufons , j'y confens bien eRcoré: je ne veux pat 
yous faire tout le mal que je pourroîsé 

pù s'étonnera fans doute de la çonverféttlôn (|u« 
Tom^ XL X 



I ■ ' ■ ■ ■ 1 g 

338 LE DON QUICHOTTE 



je fais (aire à tios deux Sujets fubaltemes* Cidallfe^ 
dira-t-on , eft entre Pharfamon & Fatime : corn-- 
iqent donc Fatime peut-elle , fans bleiTet ce re^ 
peâ exaâ qu'elle doit avoir pour fa tnaitrefiè i 
comment peut-elle babiller comme une 'pie avec 
im homme auffi babillad qu'elle, & dont la voix^ 
ailbrtle au caraâere , n'étoit pas auffi plus d^lî-' 
cateî 

Oh ! j,e réponds à cela que < • • mais plutôt Je n'y 
tepQnds rien du tout ; h quefiion n'en vaut pasr 
la pelne« Ne peut-on pas fe dire tout ce qu'il faut 
U^deilus ? Cidallfe avoir la tête tournée du côté 
4e Pharfamon , & fefolt avec lui une converfa- 
tion à part, pendant que Cliton & Fatime, le 
plus bas qu'ils pouvoient , fe contoient leurs raî<^' 
fons. Si cela paroît impoflible , je renvoie ceinc^ 
qui croiront que cela ne fe peut, à l'expérience» 
U me femble, à moi, que rien n^eft plus facile, 
& je vois cela auffi clair que le jour. 
' Ot 9 pour revenir à nos gens , il y avoît prfcr' 
^e deux heures^qu'Ils cheminoient : déjà Cîdalliêy 
en Prlnceffe qu'on a gâtée , & qui en eft à fa pre-^ 
miereéchappade, témoignolt, en geignant, corn-* 
bien elle étoit prête à fe rendre. Pharfamon fou«- 
pirolt de la cruauté du fort qui s'attaquoit tou- 
|oux^,à la vie des plu» illuftres Princeflès. O 



MODE R N Ev 33^ 



t>ieui ! s^écrîoît-il , par une noble feofibilîté à là 
ïaffitude que fentôît'Cidalife, 6 Dieux! les gràtiàeé 
deftînées paieront-elles toujours pai? les plus triftcà 
accidents la nobleffe que les Dieux y ont âtta-î- 
chée î Ma Prîncefle , l'état où vous êtes^ a été 
telui de prefque toutes vos jiarcîlles ; leur fer^ 
ïneté à furmonté tout : fùrpaflez-les dans la vertu 
iQui les a rendu- viâorieufes , comme vous lei 
furpaîTez déjà j & par l'éclat de votre naiffance , flt 
par la houveauté des aventures dont vos jouri 
paroifTent être tiffus. 

Cependant on avance à force de marcher': ils 
apperçûrent ^ à la lueur de la lune , une maifotl 
aflez grande 5 où, dé loi , il fenlblôit qu'il 7 eût 
encore de la lumière dans quelques chambres^ 
Nos voyageurs fe hâtent dV arriver f allons^ 
Madame , dit alors Pharfamon ; lé Ciel femble 
être dans nos intérêts , avançons. Ehfin^'îls arrî* 
vent. En' entrant dans h cour, le bruît de nom- 
bre d*inftfuments vient àgréableniertt frapper leur! 
oreilles: lès cuifines de la maifon font pleines^ de 
tuifinîers qui préparent d'excellents mets , pen-t 
vlant que' d'autres domeftîques rapportent tour- 
à-tour ■, & deflervent des viandes. Tout annonce 
la joîe; ce rfeft qu éclats de rire, que murmure 
^e voix d^hommçs qui fe divertiffent^ qui chali''* 

Yij 




if.i 1^ »ti;^mimÊ0Êm* 



340 LE DON Ql/JCHOTTE 



tent & qui mangent. Dans une falle baffe «fcMit 
des payfans & des payfannes qui d^fent au foa 
d'une mufette. Pharfatnon & Cidalife s'arrêtent 
un moment dans la cour pour écouter, tout le 
bruit & pour juger de ce que c'eft. Cliton fe fent 
renaître. H me falloit cela» dit-il en fe tournant 
vers Fâtime, pour meremeAre entièrement î pour 
lecoup lediable nousaquittés: avançons, Madamç, 
& en paffant , examinez , s'il vouiplait-, la qualité, 
que je vous donne ; fouwcnez-vous de ce dont 
nous fommes convenus. 

Après ces mots , Pharfamon dit à Cidalife 
flu'il étoit à propos- de fçavoir où ils étoient , Se 
pour cet effet il -appelle Cliton , qui , plus vif & 
plus alerte qu'il n'avoit été tremblant , fe pré- 
fente , & lui demande ce qu'il veut. Allez-vous- 
en , lui dit Pharfamon d*un ton de voix férieux , 
différent de celui qu'il avoit ordinairement ; allez- 
vous-en parler à ces gens, priez-les d'avertir leur 
maître qu'on voudcoit lui dire un mot. 

A peine Pharfamon a commandé ,, que déjà 
Cliton eft à moitié chemin : il vole j le fumet de$ 
viandes eft un appât qui l'entraîne , & la joie 
tmiverfelle qu'il voii répandue dans la maifon , 
remplit fon ame d'uni? gaieté d'autant plus fen- 
Jible qu'elle avoit fuiVi l'état le plus trifte. Il entra 



MODERNE. 341 

dans la cuîfine. Ceux qui le voient entrer , & qui 
font furprîs de voir un inconnu , lui demandent à 
qui il en veut. Dieu vous garde, leur répondlt-i 
îl en ôtant fon chapeau de deffus fa tête pelée ^ 
Meilleurs : c'eft apparemment ici le pays de Co- 
cagne , vous avez ici plus de viandes qu'il n'en 
faudroit pour eftgraifler tout un Village. Or çà , 
ce tfeft pas cela que je veux vous dire : mais 
marguîethie ! on a toujours envie de parler de ce 
qu'on voit , & de ce qu'on fent encore plus, 
voyez-vous ! Ceft que voilà des perdrix qui ont 
bonne mine» & je viens ici pour vous prier de 
dire à votre maître d^avoîr la bonté de m'en 

donner £h( non» notr» ce n'eft point cela : 

foin de moi ! je me trompe toujours ; audî ht 
cuifine n'eft-elle pas faite pour haranguer, je me 
fervirois mieux de mes dents que de ma fangue j 
maïs excufeï , s*il vous plaît , fi je ne parle pas 
fi bien que je mange , vous m'entendez bien ; vous 
avez de l'efprit & bonne chère, & moi bon ap- 
pétit , & cela vient comme une femelle de cuir 
aux fouliers: or, je vouloîs donc vous prier. .• ^ 
Oh palfanguienne ! priez nous donc toute !a nuîtt 
mais nous avons autre chofe à faire que de vous 
entendre , dit certain gros & crapu marmiton- en 

fauflknt .une cuifTe dé dindt)n dans un fâupiquet , 

y*** 






J4a LE DON Q^UICHQTTE 

& en l'emportant tout entier avec fes dents. Met-e 
te^-vdus plutôt dans ce coin-là , on va vous donner- 
un refte de fricalTée de poulets avec du vin touC^ 
votre faoul ; vous nous en prierez après de meil« 
leur cœur. Comment ! Monfîeur le 'marmiton ou^ 
çuiCnier , répartit récuyer ; vous pariez miieux 
que votre broche ne tourne. 
. Cliton alloit en dire bien davantage,^ & peut-« 
rtre eût*il ^ alléché par b fricalTée » oublié da 
revenir à Ton maître qui l^ttendoit dans la 
cour impatiemment ; mais les noms de marmiton 
$£ de cuifinier , qu il avoit confondus , courrou-* 
gèrent le cuifinier, c^uî, affisfur une table, pre« 
,^oit avec fes cinq doigts trois ou quatre andouU"- 
]es à 1^ foi^ d'un, pl^t éloigné de lui de la lon-^ 
gueur de fon bras. Au peu de différence qu'il 
vit que Cliton fefoit dé lui avec un marmiton ^ 
il s'arrêta en le regardant fixement j tenant en main 
quatre andouilletes qu'il alloit porter à fa bou« 
che^ dont les deux extrémités , qui étoient lea 
.oreilles , étoient reluifarv:es de graîfle. Parle» 
doqç , lui dit - il fon bonnet fur l'oreille » & fe 
quarrant d'une main , fans s'appet^cevoir que le$ 
5mdouillettes, qu'il tenoit de Tautre , dégouttoîent 
par tout fur lui; parlez donc , âne ou bceuf, peu 
©'importe 4es 4eux , ^\ %ycz-voua açpris ^uft 



m 



M O D E R N E. 343 



marmiton & cuifinier ne foîent qu*un î Sçàchez , 
JVÎonfîeur le cheval, que vous auriez befoin d'une 
étrille. Oh ! Dame, répartit Cliton, afFedant d'être 
dousc^ de crainte quirritant le cuifinier /lé vin 
& la fricaflee de poulets ne fuflent perdus pour 
lui , quand je dis marmiton , je m'entends bien ^ 
& c'eft à caufe de la marmite que vous faites 
bouillir: je ne fuis pas fi fotque je fuis gifos, je 
fçàis ce que c'eft que de bons morceaux , & Thon^ 
neur que Ton doit à ceux qui les apprêtent: vive 
les cuifiaiers ! Dieu bénifTe leur poftérité. Si j'é«» 
tois Roi, je les marierois tous, de peur qu'ils 
ne mouruflent fans enfants : les marmitons font 
de plaifants tourne-broches pour faire comparâifon* 
A cet imprudent mot de tourne -- troche ^ fe 
lèvent deux ou trois écumeurs de pots , de qui 
|e vin & le feu échauffoient la tête : à qui en 
veut donc ce faquîi}*là ? s'écrièrent- ils : morbleu ( 
fefons4e bouillir dans la grande chaudière. Bon 1 
répliqua Cliton au défefpoir contre le defUn qu| 
s'armoit contre lui pour le fevrer de la fricaflee , 
hiflè^-moi plutôt comme je fuis , je ne vaux rien 
ni bouilli , ai rôti , ni en ragoût. Vous vous mo- 
quez donc<les marmitons , Tami'? dit Tun en s*ap- 
prochant: vous mériteriez bien quelques coups 
^^cuiQoire, Qh palfeoibleu \ MefBeurs» répliqua 

y iv 



■*"^ 



944 lE DON qUlCHQTT E 

m ■ M 

Cliton à fon tour , un pçu piqué de rinutîlité di^ 

fes çxcufes , & r^ifuré par la préfence de fon maî-<r 

tre, qui yiendroit au mpîndre bruit, pour ua 

pauvre petit mat que j'ai lâché fans y penfer , vous 

fa itesitutant de bruit qu'un moufquet qui crève: 

ç'auroit çté bien pis , fi je vous avoîs appelle 

lavçurç d'^cuelles ; jcar fans reproche , vous Têtes-j 

jnaîs marguienne ! quand on eft trop gras on ne 

fe cQnpoît plus ;, parcç que vous êtes parmi les 

perdrix & les fricafTées^ vaui; ctes auffi glorieux^ 

que vous êtes crafTeux : eh 1 la , la , vos tabliers 

font de toilç , la graifle y tient encore; vous n'a^ 

yez qu'à U fentir , quanti VQus oublierez votrQ 

nom. 

Ce difcours un peu vif fut à peine, achevé » 
qu'un des marmitons tirant un torchon de deflTous 
fon bt^s» en brida violemment le nez à Cliton j^ 
en ajoutant i cette infulte : tiens » dis-moi com-r 
pient j[e m'appeHe , bourrlquç que tu es ? A ce 
coup, que la friçafTée & le vin ne furent point 
capables (Je balancer dans le cœur de Cliton,, 
tout gourmand qu'il eft ^^ le feu lui monte au vi-. 
fege : jç vQus prends à témoin, dit-il, en s'adref-^ 
fant 2^u çuifînier, cqmme il me frappe : vous êtet 
pbli^é dç prendre mon parti , Monfîeur le cuifin 
»iÇf î ÇW ç^çft'l YQtte liQQneur Çç glgirç <jue i%^ 



MODERNE, 34f 

fc ■ I . ' " '■ ' ■ I ■ I ■ ■ 

fuis en querelle ; & s'il recommence, je le bourre> 
^\m coup de poing dans le mufeau« Le cuifinier; 
^ ces mots , fe croyant efieâivement infulté lui* 
xnéme de la hauteur avec laquelle cet homme avoic 
xelevé la diftinâion que Cliton fefoit de lui avec 
l& maripiton i pourquoi frappçs-tu cet homme » 
lui dit-il ? laiflê-le en repos , où ce fera à moi quef 
tu auras à faire, Ceft bien penfer , répliqua l'é-^ 
cuyer, ^ par avance il me prend envie de lui 
rendre ce qu'il m'a donné. Tu n'oferois, répartit 
le marmiton. Oh ! palfanguienne y dit Pécuyer, 
f ai autant de coeur que d'appétit; & tiens , & voili 
pour toû Au coup que reçut le marmiton , ii 
avance un pas » & fe jette' fur Pécuyer : Cliton 
cric H fon feçours : jour de Dieu I dit-il , Mon- 
teur le cuifi^ier, défendez donc ceux qui font la 
guerre pour vous. Le cuifinîer n^avoit pas befoin 
4\étre excité; le^ Ipi^ ^u'il avoit prefcrites ai| 
marmiton , & qu'il avoit paifées ,' étoient fuâi* 
/antes pour échauffer fa bile animée déjà , & par 
Je feu, & parle vin; U (e levé de deffus une table 
qui lui fervoit de fîégç, & jette au nez du mar^ 
ipiton une carcailè 4e volaille qu'il venoit de 
prendre, I^e marmiton , qui tenoit notre écuyer 
aux cheveux , fe fentant rudement frappé ^ crie ; à 
iPPÎ I Vmi9^^ Qviitpphe » ^ autres ^en$ de cettf 



■3^6 LE DON QUICHOTTE 

erpece» EfFeâivement les appelles viennent à fou 
iècours , pendant que ceux de la maifon (è ran« 
gçnt du parti du cuifinier; car il eft bon d'avertir 
que c'étoît une noce qui caufoit la fête de la mai- 
fon , & qud le cuiGnier» pour être aidé, avoit en- 
gagé nombre de gens de cuifîae à venir travailler 
t^veç lui. 

Voilà donc la guerre allumée dans la cuifine. Dq 
pefants coups de poing, des coups de poêles, des 
iéchefrites font les armes des combattants; la place, 
quoique grande , ne fuffifoit pas pour près d'une 
douzaine de guerriers : déjà maintes boflès à la 
tête témoignent avec quelle vigueur on combat; 
le fang même coule ou du nez ou de la bouche ^ 
to\xt fe renverfe, le cliquetis des armes eft bruyant ; 
la table , les cofires font à terre , & là noirceur 
que les poêles & les chaudrons contraâent à la 
cheminée, paflè ^ défigure le vîfage de ceux qui 
«n font frappés. 

Qui pourroit décrire les hurlements , les cris 
bachiques de nos vaillants goujats? tout fert d'ar-» 
ines dans la mêlée ; les aflSettes , les plats , les 
bouteille!, le vin même eft la viéKme de leur 
fureur: des poulets entiers, des demi-levreaux , 
& tous les reftes des mets qu*on avoit rapportés p 
font les traits dont on foo^bat de part &- d'autres 



MODERNE, 347 

Il I III I mmémmmmm i 

pn en voit qui , fe difputant; un plat de ragoûf: 
pour fe le jetter à la tête , trempent les doigts dans 
la fauiTe , & les^apportent après mutuellement fut 
leurs vifages , pendant que deux autres , renverfés 
â terre » fe roulent dans une lèchefrite pleine de 
ÇraiiTe. 

Cependant le bruit & le tumulte fe font enten- 
dre; les plus maltraités font des cris nourris, qui 
retentiffent dans la falle oi^ Ton danfe au foii de 
la mufette. Pharfamon, Cidalife & Fatime, qui 
^'ennuyoient de la lenteur avec laquelle Cliton 
^'acquittoit de fa commidion^ au tintamarre qui 
jfrappe leurs oreilles , s'approchent dans Tipftant 
que toute la bande des danfeurs venoit au(fî pour 
içavoir d'où venoient les cris lanientables qu'ils 
entendoient* Fharfiimon avance le premier, & 
^ntre dans la cuifine » il appelle Cliton d'une voix 
puiffante : mais hélas ! le pauvre garçon n'étoit 
^ères en état de lui répondre : il le voit deffous 
deux ennemis, qui pour pouflîerç lui font mor- 
dre 9 & lui font écrafer de fon vifage une tourte » 
que , dans un autre temps , il fe feroit trouvé 
trop heureux de manger morceaux à morceaux* 
^n même-temps il eft frappé lui-même par une 
perdrix toute entière, que le hafard conduit; jl 
f ft frappé ^ 4iç-jç juftement; i l'eftomach ; il re^ 



mmàmKHimmam 



348 LE DON qUICHOTTE 



cule dans une irréfolutlon de ce qu'il doit faire^ 
D'un côté, fon écuyer eft maltraîté, c*eft à luî 
à le défendre 5 de Tautre , quel parti le grand Phar* 
famon peut-il prendre parmi des combattants, 
qui n'ont pour arme que l'attirail d'une cuiCne ? 
Tout-d'un-coup cependant il fe détermine, il fait 
briller dans fa main fon épée redoutable , & s'é- 
criant d'une voix impérieufe : viles canailles, dit^ 
il, je vous extermine tous , fi vous ne lâchez moii 
écuyer. Au fer qui brille , les plus prè^ de la 
porte fortent & s'enfuient, faifis de la crainte de 
la mort, & s'îmagînant que Pharfamon eft tout 
au moins le centième gendarme qui va paroître i 
ce premier trait de poltronnerie que le grand Che- 
valier avoit bien prévu , achevé de le réfoudre 
à chaffer les autres de même ; il approche de ceux 
qui tenaient Cliton , les frappe du plat de fon épée: 
la différence (fes armes effraie d'abord ceux-ci ; 
mais le péril preffant leur rend le courage; ils 
quittent Cliton, & fe jettent fur Pharfamon, 
dans l'inftant quHl ramenoit fon épée ; les uns te 
faifirent aux jambes, d'autres par les bras: il 
tombe cnfiiV-, maïs d'une chute qui le venge: 
car tous fes ennemis tombent avec luî , de ma* 
fliere que Pharfamon en tient deux fous lui : fon 
épée eft encore entre fes mains ; mais en ennemi 



mm 



MODERNE. 



34P 



généreux, il refufe de s*en fervir contre ceux 
qu^îl ne tient qu*à lui de facrifier à fa gloire 
iof!ènfée. 

Nos goujats , peu touchés de la noble/Te avec 
laquelle le Chevalier en ufe avec leurs compa- 
gnons , s'arment , Tun d'un poêlon , l'autre d'un 
écumoir, & déploient leurs bras fur fes épaules^ 
^uî retentiflent des grands coups qu'on leur porte. 
Dieux f qui l'eût jamais cru que ces épaules, aujf j 
quelles le fabre ou l'épée feule devoît porter des 
atteintes , fuffent indignemertt profanées par dei 
meurtriflures d'une efpeçe fi honteufe ! O fiecle ! 
é mœurs ! autrefois pareil \accident eût été fuivî 
du carnage de tous ceux qu,i travailloient à la cuî* 
(îne; les Chevaliers, juftement irrités, auroîent,. 
dans la rage d'un tel affront , exterminé les cui- 
finiers , les marmitons , leurs fils , leurs neveux ; 
leurs femmes , pères , mères , ayeux & toute la 
race, & peut-être auroîent-ils fait défenfev au 
genre humain d'en renouveller jamais l'efpece; 
ce noble tenips n'eft plus ; mais les coups que 
reçoit Pharfamon ne font pas la feule indignité 
que commettent ces malheureux. O foleil ! c'eft 
îci fans doute que l'horreur de ce qui va fuivre , 
J'aufoit encore fait une fois reculer. 

Cidalife & Fatlme , quand Pharfamon entra dan^ 



^JQ LE DON QUICHOTTE 

la cuifîne , étoient fur le pai de la porte • De? 
^iie Cidalife eut vu qu'où attaquoît Phar&moit 
lui-même, fa tendreife , indignée de Tinfulte qu'une 
telle attaque portoît à fon Prince , lui fit perdre 
à elle-même, & Tattention & le refpeft qu'elle 
devoît avoir pour fa ptqpre perfonne : elle voulut 
Faller retirer & le délivrer, Fatîme l'en avait em- 
pêchée : où voulez- vous aller , Madîime , lui 
dit- elle? Songez-vous qui vous êtes ? Que dîr oient 
le^ Cecles à venir , fî on lifoit dans Thiftoire d'une 
îUuftre Princeire comme vous , qu'elle eût été fe' 
Jetter dans la mêlée, & parmi des hommes qui 
ne font, à votre égard, que des malheureux in- 
feâes , qu'une feule de vos paroles peut anéantir, 
quand il fera temps ? Ce difcours avoit un peu 
calmé l'imprudente impétuofité de la Princeflèj 
mais les coups d'écumoire & de poêlon , portés 
fur les nobles épaules de Pharfamon , faifirent pat^ 
tontre-coup le cœur de la Princeffe , d'une ani- 
ihoCté fi téméraire , que, n'écoutant plus rien de 
tout ce que pouvoit lui repréfenter Fatime , elle 
Réchappa d'entre fes bras , & courut les larmes 
aux yeux, & comme éperdue, au milieu des vils 
combattans , qu'elle apoftropha de cette manière : 
JWiféràbles , qtie faîtes-vous? Vous armez vos in- 
dignes bras contre un homme refpeâable aux 



MrillHMVHÉtaMHiMMMMHMMiMiHÉaMMMMiÉtiÉHMai» 

I» I I II ■ Il -■■■■Il II a 

MODERNE. 3;î 



iPxÎBces mêmes ? Arrêtez , malheureux , vous pé- 
rlre2« Mais que pouvoît cette harangue, toute 
vive qu*clle étoit , fur des hommes qui avouent 
ofé fe défendre contre une épée ? Cependant Cli- 
ton qui , dans la chaleur du combat, volt & en- 
tc!nd laPriocefle ; retirez-vous, s'écria- t-il , Ma- 
dame, n'allezf pas vous attirer fur ta face quelque 
C9ûp d'écumoire; retirez-vous, morbleu ! En pro- 
nonçant ces mots , il s'animoit plus que jamais ; 
& la FrinceiFe qui fe méloit parmi les combat- 
tants 9 Fha^famoa qui foutenoit vigoureufement 
pour lui tous les* coups qu'on lui portoit , étoient 
comme des aiguillons qui excitoient fa vaillance ; 
il fe battoit par goût, s'imaginant bien qu'il en 
ferôit quitte pour quelques coups d'écumoire 
réitérés fur les épaules de Pharfamon ; il (e leva 
pour s'en venger contre ceux qui ne refpeftoîent 
pas fon dos : les deux marmitons qu'il tenoit fous 
lui , fe relèvent ; dans la bagarre la Princeife in- 
fortunée reçoit un vigoureux coup de poing, 
porté fur le chignon du coup , elle tombe comme 
évanouie ; & ce fut alors que Pharfamon , plus 
qu'homme , fit des chofes qu'on ne peut rappor- 
ter : la rage & le défefpoir s'allument dans fon 
cœur ; il frappe , à droit&& à gauche , de fon épée, 
qui trahit fa valeur ^ parce qu'elle eft épomtée. 






5/2 LE DON QUICHOTTE 

m • ■ ■ ■ ■ 

La neceâité de fume Pharfamon dans le com- 
bat m^a'faît oublier de parler de trois ou quâtrel 
goujats 9 qui , dans uiî coin de la cuifîne , k gour* 
snoient deux contre deux, les uns pour le cui^- 
iinier qui étoit du nombre , Se les autres contre ; 
le parti du cuiGnier étoit le plus fort : Ah , ah I 
Meilleurs les coquins, difoit41, d'une voix de 

m 

baflbn , vous attaquez le chef d'une cuifîne s je 
vous apprendrai le refpeâ qiie vous me devez* 
Ces derniers ne demeuroient pas (ans réplique : 
}'en fçais plus que toi , difoit l'un , en accompan* 
gnant fa réponfe d'un coup de pied allongé ; èc 
|e vais gager , gros cochon , que ta ne fçais pat 
faire un ragoût. Tiens , répartoit le cuifinier , en 
voilà l'afiaifonnement ; s'il n'eft pas ailèz fort 5 }ê 
Iredoublerai. 

On verra la fuite de ce combat dans la parti* 
iuivante. 

Fin de la jixiemt Partie* 




;SEPTIEME 



MODERNE. 55-5 



ital*>MaMlM«M««i«.^ 



^^^ê^^^^^^,^< 



555»' h» 



SEPTIEME PARTIE. 

IrENDANt que celte féconde ({uerelte (e vuîdoît 
dans la cuifine^Pharfamon^ relevé, épouvat^te fe^ 
ennemis , & fa viâoire va même jufqu*à les faire 
fuir. L*état où Cidalife eft réduite , lui fait oubliât 
la diftance qu'il y a des Combattante à lui, il 
veut les facrifier à fa vengeance : Ceuit-cî, pouf 
échapper au fer qu'ils croient affaffîn , & dodt il^ 
n'ont pas le temps de remarquer le défaut, cou-* 
rent çà & là dans la cuifine ^ en tamailànt de temps 
en temps lee débris des viandes , qu'ils jettent à 
la ttte de Pharfamôn , en manière de pierres* Son 
propre oncle n'eût pas reconnu notre Chevalier 
dans rétat où il étoit ; les maihs desgoujats avoient 
imprimé fur fon vifage des traces de la noirceur 
des chaudrons; comme (î le Dieu des Romans, 
^'il en eft uû ^ pour fauver à Tilluftre Pharfamôn 
la confufion de fe battre contre de tels ennemis, 
eût voulu, pour un temps ^ lui donner avec eux 
ces traits de reffemblanCe , pour Taffortir aux au«« 
très combattants , & le déguifer aux yeu^ de ceux 
Tom€ XU . Z 



am 



374 LE DON QUICHOTTE 

t^m^m^mmmmÊ^i^mmmm^^ i i iiii ■■ ■ ■ i ii ■ ^i 

t 

qui le regarderoient* Les goujats , enfin , plient 
devant luii chacun d'eux s'efforce d'échapper à 
ù colère ; ils reculent épouvantés , ils fuient & 
montent les degrés qui conduifent aux apparte- 
ments. Pharfamon , plus furieux qu'un lion ^ court 
après eux & lès pourfuit, fon épée d'une main, 
& une lèchefrite de l'autre , qu'il avoit ramalTée 
pour s'en fervir comme de bouclier , contre les 
morceaux de volaille ou gibier » qu'on lançoit fur 
lui. Ces malfaeurenx, qui, de l'air dont lespour- 
fuit Pharfamon , jugent que c'eft fait de leur vie, 
s'ils ne cherchent un lieu de sûreté, dans la crainte 
qui les tranfporte, entrent, en courant, dans la. 
chambre où mangent leurs maîtres : la compagnie 
étoit grande , nombre de Gentilshommes d'alen- 
tour y étoient avec leurs femmes ; on étoit à la 
£n du repas, chacun chantoit (à chanfon, ou 
commençoit à parler des yeux à celle que le vin, 
\s caprice ou le penchant lui peignoit la «plus 
aimable. 

Ces malheureux trouble-fétes jetterent Tafarme 
dans toute la compagnie : chacun fe retourne aux 
cris qu'ils font ; & , femblables à ceux que la tête 
de Médufe arrêtoit & rendoit immobiles, Tun 
tient un verre en main, qu'il alloit boire ; l'autre 
tient ud bras fufpeadu qu'il allongeoit» pour preit* 



i 



M O D Ë R N Ek 3ff 

été (^ncique chofe , pendant! que celui-ci -inter a 
rompt » la bouche ouverte , uû difcours" ou une 
thanfott qu'il avoit commeacée i on en voit uti 
qui y faUi dti bras d'une bçUe » fe retourne la bou« 
cke penchée deflùs ^ fans y donner la carelle dont 
il la menaçoit. 

. Cependant nos (aytxdi ou^ marmitons éperdus 
s'écrient : Meffieurs, fauvez-nous la vie. A pèin^ 
euretit-ils prononcé ces mots ^ que Pharfamon 
entre avec eux dàds un attirail plus propre pouN 
tant à faire rire qu'à épouvanter ; ion vifage noirci 
prouve déjà que la bataille à été opjdi&tre , & la 
lèchefrite qu'il tient d^une main ne fîgnifie que trop 
contre quelle efpece d^ennemis il s'eft battu ; la 
colère qui l'agite fait' qu'il n'apperçoit prefque 
pas le dérangement (Ju'il apporte , ni les conviés 
même : il court , & ne refpire que le carnage 8c 
Ja morte Déjà , pour préluder , l'épouvante de 
ceux qui la fuient, eft caufe qu'un ilombre de 
bouteilles, pleines de vin, (e brifentpar la chute 
du bufifet renverfé ; à cet accident les conviés (ê 
tevènt , tout le plaillr du i^pas leur paroît éva- 
noui : à peine font^ils levés , que les fuyards, cou« 
rant au milieu d'euit , à force de poufler , en ren- 
VerTent quelques-uns de qui la fumée du vin a 
liéjà brouillé la cervelle i k chute de ceux-ci jette 

Zij 



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■M» 



3;6 I£ DON QUICHOTTE 

■ 

<> t ^ 11 I I .11 I III — —— — ^a 

une nouvelle confuOon . qui^ pour furcroit de 
malheur , eft fuivie du renverfement de la table. 
Quel défaftre ! grand Dieu ! eft-ce ici ua fécond 
repas des Lapiches ? Plus de vin ^ plus de mêts^ 
plus de verres , tout eft brlfé ; accident de mau- 
vais augure pour un mariage dont les fu)ets , 
par bonheur pour eux» ont déjà, depuis deux 
heures, couronné la cérémonie. 

Cependant à ce défordre qui paroit effroyable , 
& dont les Dames, ennemies du bruit, font épou^ 
vantées, les unes en criant iè (auvent çà & là; 
celle-ci defcend Tefcalier fans fçavoir ce qu'elle 
fait ; l'autre pouiTe une porte ^ parcourt des ap- 
partements, arrive enfin jufqu'à celui des époux, 
dont par fes cris effrayants elle trouble la félicité» 
Les Cavaliers au défefpoir contre ceux qui ter- 
minent leurs' plaiGrs , s'efforcent d*abord . de faifîr 
Pharfamon , ils cherchèrent leurs épées ; mais ou 
font-elle^? Le moyen de le$ trouver? lesdomefti- 
ques les avoient emportées dans une autre cham- 

* 

bf e ; ils s'arment donc , l'un d'une chaife , l'autre 
d'un tabouret , celui-ci d'une bouteille à demi- 
brifée, dont il tache de frapper l'invincible Che- 
valier. Plus ferme qu'un roc^ il reçoit nombre de 
coups des meubles qu'on lui jette, à la tête ; mais 
il a le plaifîr de voir fes ennemis reculer de temps 



^ 

\ 



MODERNE. 5J7 



en temps ^ s'embarjraâTex ks^uns dans les autre?» 
& tomber. Il n'en veut cepefidant qu'aux mar* 
mitons.; pour arriver ji^fqu'à tXûLy il marchef & 
trépigne ceux qui fcmt tombés* Que de doi^, 
que de mains meurtries 1 Arrête , arrête , s'écrie 
Tun ; à moi , s'écrie Tautre : mais la Içchefrite^ & 
répée font des armes dont tous éprouvent les 
atteintes. • 

Pendant que ce charivari fe paKIe dans la cham^ 
bre où fe fefoit te repas , une des Dames , qui 
avçit cherché fon falut dans les apparteiBents , Se 
que la frayeur avoit: conduite jufqu'à celui des 
nouveaux mariés, le& prie de vouloir lui ouvrir* 
Quel contre** temps ! Cependant les cris prou- 
vent qu'il eft arrivé quelqtie chpfe de funefte. 
L'Amour 9 dit-on 5 n^ime point les alarmes» Nos 
Bpoux interrompus font livrés à l'inquiétude; 
l'Amour s'envole , -2^ les laiffe à tout ce qu'un 
pareil accident peut apporter de trouble. L'Époux 
infortuné fe>Ieve,jet^ fui^.fes épaules une robe 
lie chambre , qu'il n'avoit pas quit^tée. pour re« 
prendre fitôt ; il ouvre la porte : qu'ett -7 ce ,; dit4I 
Madame ? & à qui en voulex-vousi .Ah ! Mon- 
fieùr j. répond la D^me , dont la frayeur a fafciné 
les yeux , on fe bat dans la chambre* du repas ! 

des bcorniusi font venus l'épéa à la main pour 

Z 11] 



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3;8 I£ nON QUICHOTTE 

I • ' - , ^ ^^ 

tout tuer, A ces mo^^ , qua la mariée entend 
lie fon lit, elte (è levé tû criant : ah ! mon père I 
di !^ mffc mère ! Ils font pf ut-étre afiàffiné^. GettQ 
]ufie crainte la faifît » elle quitte le Ik en chemife , 
éc avec une 'préçii>itation qui effarouche & qui 
écarte une de. ks pantoufles deifous le lit :' elle 
!a cherche quelque temps; mais enfin elle prend 
le parti de n'en avoir plutôt qu'une : fon mar( 
veut en vain la retenir & Taflurer qu'il y court j, 
c'eft une fille bien née , à qui le danger où fe 
trouvent fes parents fait perdre la tête s elle 
échappe des mains du mari , couverte feulement 
d'un cotillon , qui lui tient au cou : elle vole un 
pied en pantoufle, & Tautre n*îiyant pour toute 
femelle que la chairt Le }eune époux la fuit , 8i^ 
H Dame refte dans la chambre^ No^ Amants , car 
ils le font encore , arrivent dans le lieu où fe p^fi^ 
H combat: la mariée appelle tantôt fon pere^^ 
te tantôt fa merç ; l'époux fè mêle parmi les çotàr 
battants; il n'en eft p^s un dont la tête foit çou^ 
verte, les chutes fréquentes ic l'agitation ont 
fait tomber les perruques, & les chapeaux.. Dana 
deuisiç coins de cette chambre ^ font deux Dames 
comme évanouies , do^^t deux CaValiers tâchent 
de rappellér les efprîts , pendant que leur$ maris 
fçm dans la jpaçiçç, &c, fan^ attçqtiçn «u^ettdw 



^ MODERNE, 3S9 

fecoars que des étrangers (lonnent h leurs fem« 
mes , s'expofent eu nigauds à des coups de lé* 
chefrite. 

Cependant un ou deux des marniitons 5 qui 
forteot de la chambre » déterminent Pharfamon 
à ks fuivre ; il méprife les autres ^ il fort en pour- 
fuivant fes véritables ennemis. Les Cavaliers qui 
refientfe regardent tous , & femblent fe demander 
ce <iue cela (ignifie* Les époux trouvent chacun 
lisurs parents qui ne peuvent les mftruire de c^ 
qui a pu caufer cette (iniftre aventure ; ils font 
conftemés , & leur furprife fufpend Tenvie qu'ils 
ont de .fçavoii^ d'où provient le défordce. 

Mais un malheur eft toujours fuivi d'un autre ; 

c'étoit trop peu pour Pharfamon que de voir à 

lès yeux , non-feulement maltraiter fon écuyer> 

mais encore ù, MaitrefTe : il étoit marqué que le 

fort épuKeroit contre lui toute ùl malignité cette 

nuit-là. Quand il eut defcendu tous les dégrés , 

en pourfuivant le refte des marmitons ^ fon ardeur 

le porta dans la cuiiine , où étoient encore les 

4ébris du combat qui s'y étoit donné. O Ciel I 

Quel fpeâacle s'offire à fes yeux ! Fatime éva • 

nouïe parmi des ragoûts & des chaudières, & 

Cliton beuglant comme un boeuf auprès d'elle : 

Madame » ouvrez vos beaux yeux » lui difoit ce 

Ziv 



^^■««■•«HMa 



3(Î0 LE DON qUICHOTTE 



"^^■^ 



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malheureux écuyer , en lui tenant les inains dont 
il terdiiTpit la Ulancheur par la noirceur des Cen-> 
nés: je m'en vais me tuer avec ce couperet, fi 
Vous, oe me figaîfîez. que vous êtes en vie; il 
en étoit là de fes plaintes. & de Tes regreti, quand 
Pharfamon entras Eh! Seigneur > lui, dit-il, f ai 
tout perdu, Fatiine a paffé de cett« çuifine en 
Vautre monde , & fs fuis tout réfoiu de la fiiivre I 
Non , jamais écujrer ne fut plus malheuceux que 
moi 1 O Romans ! o. Bximans ! l'honneur eft biea 
cher à cqux qui en veulent i ces regrets marquent 
«flè2 quVn6u Cliton , à proportion de (a capa*- 
cité , etoi.t entré dans le véritable goàt des avenr** 
tures^ Bharfamon regarda Fatlme d'uaair de pitié,, 
digne d'un aufli grand ChevaHer que lui , & après 
avoir donné ce moment à une compadion gêné-» 
reufe & légitime : Où efl: h Princeflê « demanda^ 
t-il \ Cliton ) Hélas 1 Seigneur > ri^liqua Técuyer , 
depuis que fat vaincu mes ennemis , je oe fçais 
c e qu'elle eft devenue \ je l'ai appellée ; maôs ap- 
paremment , ou qu!elle eft cachée quelque part> 
pu qu'elle eft fourde , ou qu'elle eft tropilbitr pour 
m'çntendre ji car elle n^ m'a pas répoudu : j'ai vu 
alQr$ F^time expirante , & vous jugez bîea com-t 
ipçnt j'^i pris U çhafe« Paiiae \ chauvin ^ ftt 



m 



mam 



MODERNE. jdï 



■■i 



< Cliton alloit continuer de parler : mais Pharfa* 
mon à qui il apprcnolb qu*on ne voyoît point 
Cîdalife , fortit précipitamment dé la cuifine , en 
appellant fa Princcflc à toute voix; mais hélas! 
pas même un écho n*ofâ lui répondre, de peut 
de raccâblcr encore en trompant fa douleur. Ah 
-ciel ! ma Princeflfe n*eft point ici , dît-il en levant 
ies yeux ! Dieux cruels, étez-moî la vie. Ces 
mots prononcés , une fubite fôibleflè le fit chan- 
celer ; enfin , il tomba à la vue de plufieurs payfans 
qui avoient calmé la querelle que les marmitons 
qui étoient rèftés* en bas achevoient de vuider 
avec Cliton; cet écuyer infortuné, fans eux, 
eut fans doute péri : mais ces pay fans avoient re« 
tiré fes ennemis , & les tenoient encore , pendant 
que Cliton étoit refté feul dans la cuifine avec 
Fatîme, qu'un coup de poing donné je ne fçaîs 
où , avoit mifè dans Tétat où je viens de dire. La 
chute de Pbarfamon, dpnt les paroles n^avoient 
point été comprifes, fit croire à ces pay fans ( 8t 
c étoient ceux qui danfolent au fon de^amufette) 
que notice Chevalier étoit apparemment expiré de 
quelques ble0ures; ils avancèrent pour voir s'il 
étoit mort: on lui mit la main fur le co^ur, Se 
Toa jugea que ce n*étoit qu*une foiblefle qui 
TîiYQit -fait- tomber. Pendant quon délibère fur 



^ 



3(îa LE DON (IVICHOTTE 

m* ■ III I . I ■ ■ ■ I I I ■ — — ^ 

le fecours qu'il ef^le plus à propos de lui donner ^ 
deux ou trois Cavaliers de la chambre en haut 
defcendoient avec des flambeaux pour fçavoir ce 
igue c'étoient que ces marmitons ou domeftiques 
qui étoient venus fe réfugier parmi eux , & après 
lefquels couroit un homme armé d'une fi grotefque 
manière : ils approchèrent de la troupe despayOrns 
qui tâchoient de faire revenir Fharfampn i ils le 
reconnurent pour celui qui avoit tenu la lèche* 
frite, ils s'informèrent du fujet dcf la colère & 
. de l'emportement de ce Cavalier dont l'air & la 
figure étoient aiTez diftingués* Les marmitons » 
que les payfans empêchoient d'aller pour achever 
d'affaifiner Cliton » ignorant le fracas qu'avoit pro- 
duit leur querelle , racontèrent au plus }ufte le 
fujet de leur combat : le cuifinier , fur^tout » qui 
étoit parmi ceux qu'on retenott» de peur qu'il 
n'étranglât deux ou trois écumeurs de pot étran- 
gers , exagéra Tinfulte qu'on lui avoi^ faite à lui 
en particulier , & l'impertinence de celjui qui avoit 
frappé le domcftique du Cavalier évanoui 5 i>arce 
que ce domeftique avoit fait une jufte différence 
de lui aux autres marmitons. Ce récit fut accom- 
pagne de nombre de jurements & de ferments 
• qu'il fefoit, d'embrocher ces maroufles-Ià , s'ils 
ctoient jamais aflè^ hard» pour remettre le pied 



^■■^ 



MODERNE, 3<Î3 

daDS la cuifîne i je me donne au diable , dit-il , 
en finillant Ton difcour^, fî |e ne ^^o hachis de 
ces animauxrlà» 

Ces Cavaliers furent , comme il eft aifé de 
penfer, très-'émerveiilés , qu'une querelle pareille 
fût occafionné le défordre deïeur repas: car on 
acheva de leur raconter comment le Chevalier? 
était veau à Tentrée de la çuifine fommer » Tépée i 
}a !mtn, les combattants de lui rendre fonécuyer; 
qu'au refus qu'ils efi avoient fait , il avoit çte les 
frapper, & qu'enfin il s'^toit battu lui-même, & 
avoit été b^ttu , & que , dans fa colère , il avoit 
pourfuivi jufqu'en haut; on 2(jouta que ce Che« 
valier étoit accompagné de deux femmes j, qui 
dévoient être dans la cuifine , étourdie^ des cou pi 
qu'elles avoient elles-mêmes reçus dans la mêlée \ 
ee dernier article piqua la curioiité de ces Mel^ 
£eurs ^ qui , &ns aigreur pour le Cavalier doat 
l'aventure étoit trop plaifante pour mériter qu'on 
eût du reflentiment contre lui, allèrent fur le champ 
clan$ la cuifîne ,pour y voir les deux femmes dont 
on parloir. Les Dames , qui , pour fuir , avoient 
defcendu de la chambre où fe fefoit la noce 9 & 
^i s'étoit réfugiées les unes dans le$ étahles , les 
nutresdansle fond de la cour,s'apperçurentque 

Kimt étcut calme , approchèrent de la troupe ; on 






364 LE DON QUICHOTTE 



les mit tout*d'un-t:oup au fait » auffi bien que les 
autres Cavaliers» qui, n'entendant plus aucun bruit ^ 
defcendirent en même temps , & fe joignirent 
comme les Dames » après avoir été inftruits par 
ceux qui altoient voir les deux femmes en quef*' 
tion. On entra donc dans le champ de bataille » 
Jonché de viandes » de carcafies, de poêlons ,& 
de tous lesiiftenfiles qui fervent à la cuîfine«Âu 
milieu de tout cela étoît Cliton , toujours au* 
près de Fatîme qui commençoit à ouvrir tes yeux ^ 
Cliton 9 dis^je, qui, dans le momeht|qué la troupe 
des curieux entra , enthoufiafmé d'un certam 
plaifir qu'il n'avoit point encore femi,de fe trou- 
ver, après un combat, à gémir auprès de fa Mai- 
treffe évanouie , citoît à haute vo^x auprès d*eUe» 
•plus de vingt endroits qu'il fe reffbuvenoît d'a- 
voir lus, & qui apprôchoient de fon aventure: 
vous tt^s bien plus heureux que niai , Meflieurs 
les anciens écuyers, mes confrères, s'écrioit-il 
alors ; jamais vous ne vous battiez contre quatre 

* comme fai fait , ou plutôt vous ne vous battiez 
" Jamais , & vous en étiez quittes pour étancber fe 

• fang de vos Chevaliers , ou pour • les prendre 
entre vos bras ; mais , pour moi", c^eft bien pis 

^ que tout cela, & Ton peut dire , ajouta-t-il d'une 
' voix grave & étudiée, que je Vous furpàfTe au^ 



J 



M O Ù Ë R N E. 56J 



H* 



tant en malheurs que ma Maitrefle , que voilà , 
furpaffe les vôtres en beauté. Ah ! marmitons 1 
ah ! cuifiniers , & tous les fuppôts que la gour« 
mandife à créés pour la cuiiine ^ paroiflèz ici » 
venez voir l'état où vous m'avez réduit , au lieu 
d'one malheureufe fricaffée de poulets que vous 
m'aviez prômife : venez » canaille maudite , iqui 
privez de l'objet le plus aimable, le plus re(^ 
peâable de tous* les écuyers pail^s , préfens ou à 
venir : venez , achevez à coups de poêlon ou 
d'écumoire , de m'arracher une vie qui m'eft plus 
odieufe \ que le fouet aux petits enfants. Ah ! ma 
chère Fatîme , vous ne dormez point , vous êtes 
morte: attendez encore quelques jours» fi vous 
pouvez ; je mettrai ordre à mes petites afi&ires, afin 
de partir plus en repos pour vous joindre* Cétoient» 
là les lamentations que Cliton fit entendre à cpux 
qui étoient dans lacuifine; & qui, furpris de Ta- 
poftrophe extraordinaire qu'il fefoit auprès de 
Fatime , s'étoient arrêtés pas curioHté pour un fi 
beau difcours. 

Quaqd Cliton eut achevé : ah I Meffieurs , dit^ 
il , venez* vous fecourir cette belle perfonne qui 
eft morte? Apportez du vinaigre, cela eft fort, 
&cela (ait touiTen Ayez pitié de ma douleur: 
vous voyez devant vous l'écuyer fameux du plus 
grand Chevaliec du. monde. Vgilà ce que c'eft 



Ni«MMMN«MMiMk 



365 LE DON qUICHOTtE 

■ I il ■ !*■ »! ■' l» . ■ I- Il I p^ 

que notre fortune s ce foir nous fommes échaj)^ 
pés des griffes du diable ^ & nous tombons quel- 
ques heures après dans les pattes des marmitonSé 
Vous avez Tair d'honnêtes- gens » Meâîeurs ; peut-^ 
être que vous ne vale2 rien non plus , car la mine 
eft trompeufe : mais du moins fecourez cette ai« 
inable perfonne , qu'un coup de broche fur Ie$ 
épaules réduit à ^extrémité où vous la voyez \ 
elle eft Técuyere d'une grande Ptinceife » qui peut- 
être 9 à préfent , eft rapetiffée de moitié par la 
frayeur: qu'on la cherche, on la trouvera fani 
doute derrière quelque porte , qui n'ôfe grouiller. 
AJ'égard de Monfieur Pharfamon y mon Seigneur 
6i mon maître , Dieu lui fafTe paix. Le pauvre 
homme, il afuivi trois ou quatre malheureuse qui 
l'auront peut-être égorgé derrière une haie. 

Cette manière de parler , ces mots d'écuyer de 
Pharfamon^'f nom de roman ; de Princeilb , aug* 
mentent la furprife. Ne feroient - ce pas , dilbit 
l'un, quelques fous échappés despetites-maifonsf 
Cependant on s'approcha de Cliton , on fecourut 
Fatime qui revint entièrement ^ avec un gttmd 
Kélas! qu'elle tira du fond de fa poitrine. Où 
fuis-je , dit-elle? Ah ! Seigneur , je vous vois. Oui ^ 
Madame, répartit Cliton, c'eft moi-même, un 
peu plus meurtri de coups que je ne l'étois tantôt 



V» 



mmÊÊÊÊttmmÊÊmmÊÊÊÊÊÊmammmmÊmÊÊmÊtmimum' 

■ " ■ mm . ■ ^——1 I i « i — 

MODERNE. 367 



prenez courage ^ Madame ; voilà d'honnêtes-gens 
qui alloient vous chercher du vinaigre^ Après 
ces mots , Tenvie de fçavoir tout ce que cela 
iignifioit 9 fit prendre aux Meûîeurs & aux 
Dames ,* le parti de faire porter en haut , & Fa« 
time 9 & Pharfamon que l'eau abondante qu'on 
avoit verfée fur fon vifage fefoit infenfiblement 
revenir auifi. Les Dames voulurent le voir ^ fafi« 
gure parut jolie ; & on le trouva ^ quand il fut 
débarbouillé , d'une phyfionomle très - aimable. 
Ceft apparemment quelque hopnéte-homme à 
qui l'amour a tourné la cervelle 9 dit l'un de ces 
Gentilshommes aux Dames , & voilà dans quel 
état vous jettez les Cavaliers I Une d'entr'elles , 
d'un caraâere tendre & fenfible , dit : Il m'en 
paroîtroit mille fois plus aimable 9 fi l'amour étoit 
Torigine de fon extravagance ; & f avouerai de 
bonne^/oi , que rien au monde ne me paroîtroit ni 
plus digne de pitié ni d'amour , qu'un Amant 
à qui la paffion ^ qu'il autoit pour moi , au- 
roit ôté la raifon ; je ferois capable de l'ai- 
mer mille fois plus tendrement que le plui 
raifonnable de tous les Amants« On dit encore 
nombre de jolies ou défennuyantes chofes , fur 
cet article , pendant qu'on tranfportoit Fatime & 
Ffaar&mon» de la cuifioe» en une chambre en 



mÊmmÊmmÊmmmÊmÊmKKÊÊmmmÊÊmmÊÊmÊÊÊÊkaiÈaÊÊÊmmmmÊmmÊÊméÊimmÊâmÊÈmmmÊmm 
'^ ■ ■• ■■ - ...... _ ■ ■ ^ 

368 LE DON QUICHOTTE ^ 

■ ■ ■' ■ ■■■■ ' — I ■■ I- ■ — ar 

haut. Le maîtte de ia maifon , qui marioit fon 
fils , & qui étoit du nombre de ceux qui avoient 
aflîfté à la grotefque harangue de Cliton , les 
fit mettre chacun dans une chambre* Il ne laiÏÏà 
pas que de fe trouver quelques Cavaliers qui 
avoient quelque animofîté contre Pharfamon ^ 
pour tous les coups de lèchefrite ^ en bouclier ^ 
qu^il leur avoit donnés ; mais on leur fit compren- 
dre qu apparemmieint il falloit que le jeune homme 
eût perdu, refprit, & qu'ainfi ce ne feroit pas être 
fage que de ne pas rire de tout ce qui étoit arrivé: 
bref, lorfque Pharfamon & Fatime furent cou- 
chés, on les laiilà jufqu'au lendemain , dans le 
de0ein de s'en divertir. Cliton vouloit refVerau* 
pr^s de Fatime, pour empêcher , difoitil, que 
fa foibleffe ne ^ la reprît : je Tamuferai toute la 
nuit, elle aime à rire, & je fuis auffi drôle que 
brave , quand je veux ; il eut beau , pourtant , 
débiter de bonnes raifons , on lui fit quitter foù 
deiletin , en lui repréfent^nt qu'il devoit fon fe- 
coiiirs à fon maître , qui paroiflbit aiccablé de 
chagrin.IIfortit donc avec lés autres de la cham- 
bre de fa maitrefle , pour aller dans celle oii Tofi 
avoit mis Pharfamon. Avant que d'y arriver , il 
fatlloit tr^verfer la chambre où Ton avoit fait te 
fepasde la noce, ClitoB, enlatraverfant, s'arrêta» 

& 



MODERNE, ^69 



•Mi 



te coAtemjplaht^ le débris des mets ^ qui lui . 
paroiilbient excellents : pefte 1 voilà de bons mor<- 
eeaux à terre ^ dit-il , en fe retournant de toiii - 
côtés ; s'il venoit du bled comme celui - là fûK 
terre , on n'auroit que faire de batteurs en gran'» 
ge. A^t*donné bataille encore ici ? Sans doute ^ 
lui dît-ôn : votre maître eft venu batailler juC^ 
qu'ici Par la fàmbleu ! dh-il ^ je n'ai jamais Vu 
d'homme plus fobre! Avant que de renverfer de 
pareils méts^ je me laifferois plutôt arracher la 
barbe 31 poil à poil/ £ft*ce que voué auriez envie? 
de man^r ^ Monfieur Técuyer? lui dit un de ce^ 
Gentilshommes, Je ne dis pas cela , répondit-il $ 
mais (i vous aviez envie que je mangeafle 9 par 
complaifaiice, je mangerpis bien encore unpou-^ 
let jufqu'à la carcaiTe ^ voire davantage , moyea^ 
nant une bouteille de bon vin : car fe n'aime point 
à faire du mortien £h ! bien ^ Monfîeur Técuyër ^ 
tépondit un' de la compagnie» voye:t, confultez 
lequel des deux vous aimez le mieux, ou de 
dormir » ou de vous mettre à table avec nous j 
car on va la relever. Ah ^ morbleu ! Meilleurs ^ 
dit-il y n vous le prenez comme cela , vous me 
piquez au jeu, il vaut mieux manger & boire > 
linhe ure en bonne compagnie » que d'en ronfler 
huit tout feulé > 

Tome XI. A^ 



370 LE DON QUICHOTTE 



mim 



; A peine Cliton eut-îl marqué qu'il feroit bien-* 
al(è de manger avec eux , que le maître de la maifon 
. ordonna à quelques domeftîques , qui (è trouvè- 
rent- là, de relever la table, & de leur préparer 
de nouveaux mets , qui excitaflfent Tappétit ; cela 
fue fait en un înflant La mariée retourna , avec 
foa époux , dans fa chambre ^ pour s'habiller plus 
décemment ; mais Toccafion fait le larron ^ & je 
le pardonne à ceux qui le deviennent en pareille 
occafion : nos nouveaux mariés avoient promis 
de revenir fi4^ le champ , apparenunent qu'ils s'a- 
fliuferent , comme on dit , à la moutarde ; car ils ne 
revinrent que deux heures après. Mais revenons , 
nous.^ à notre écuyer, qui ne peut , dit-il , com- 
prendre comment il eft poffible que les choies 
changent fitôt de face ; Tefpoir de faire bonne 
chère , & de bien boire , lui font faire des mo* 
ralités qui ne finirent que pour jouer des dents : 
mais déjà Ton fert , chacun prend fa place ^ les 
Dames fe remettent comme elles étoient ; le maî- 
tre de la maifon place Cliton au milieu d'eux » 
qui s'y affied gravement , après avoir fait quel- 
ques façons d'un air auflî férieux qu'un Médecin 
qui diâe une ordonnance. 

Que l'imagination eft une belle chofe ! dît un 
certain efprit froid» Quel galimaîhias de corn- 



<prtBff— w»'j I ■ ^ ow i 



Ai à D E R N E, ^jt 

bats , qi^çl défordre I j& tout cela dans un inftant 
pacifié : Us tables font retiverféés ^ le vin répandu , 
les viand^^ foulées , je repas de la ndce inter-* 
i-bmpû , de nouveaux mariés troublés ; & tout 
cela, 'encore Une fols, finit d'un air aufii aifé que 
fi ^accident h'avoit dérangé que àifdx ou trois 
jpérfonnes. 

Grand fùjet d*ét6rinemeht , en véHté ! Quand ôa 
fè bat, on croît devoir fe battre^ & quand on 
ceflê, ajjpareitiment qu'on croît avoir des raifons 
de cefler^ Les CheValiers , conviés à îa noce, jii- 
' gcAt que la folie efl: le principe de tout ce qui 
eft arrivé : le parti qu'ils prennent eft de fe di- 
Vertir de celui même qui les a troublés: c*étoit 
le meilleur. Si le fécond repas que je leur fais faire ^ 
eft une fuite ràifohnable dé l'aventure plaifante 
qui les avoit dérangés. Mais retournons à Cliton , 
qui mange d'auflî bon cceuir qu^il fe plaignoit ; le 
maître de la maifon lui fervit de tout ce qu'il y 
avoit fur la table : chaque coup de dent qu'il don-* 
noît interrompoit fes paroles; il buvoit d'une 
main , & mangeoit de l'autre , avec un ménage- 
ment de temps incroyable* On ne peut rien voir 
de plus diligent que vous , lui dit une Dame de 
la compagnie. Oh 1 dame , répondit-il , Madame , 
c*eft. que j'ai toujours entendu dire quer le temps 

Aa ij 



372 X£ DOH qUICHOTTE 



eft cher 9 on ne Tapas plutôt perdu qu*on ne fçait 
plus où il eft: où retrouve tout, jufqu'à fa bpurfe , 
quand on Ta égarée; mais , marguienne ! je défie 
à tous les devins de France « de retrouver une 
miette de cette nuit 9 quand il fera demain ^jour ; 
parguienpe ! pendant qu'on a les cho(ês , il faut 
bien s'en fervir. Mais , Madame^ avec votre per- 
mifllon ^ puifque nous parlons de temps , laiflez* 
moi le prendre, ayez pour agréable de ne mephis 
interrompre : quand j'aurai dit quelques mots à 
cette fricaifée, que je vous prie de m'approther ^ 
le temps viendra pour vous parler; pour à préfent, 
motus. Auffi-tôt dit 5 auflî-tétfait ; la fricaffée (ut 
fur le champ approchée ; jamais on ne fit plus 
d'honneur à un mets; il la trouva fi bonne que 
la voyant à moitié : tiens ^ dit-il , à uA des domef- 
tiques qui fervoient , tiens, mon ami , prends mon 
afliette^ il n'y a plus que des os y jette-lel parla 
fenêtre: le plat me fervirad'a(fiette,&je n'aurai 
pas la peine d'avancer le bras : nôtre Écuyer qui • 
à propos de temps perdu dont il a parlé , ne per- 
doit jamais l'appétit ^fe fit admirer par fa rapidité 
à dévorer ce qu'il mangeoit ; il vuida le plat , & 
ne voulut pas même laiifer la moindre trace de 
fauffe fur le plat; il eft vrai qu'en revanche il en 
laifTa tomber fur fa cravate & fur fon habit } maisi^ 



MODERNE. 373 

^-_- ^ -— ^ . ; p^ 

le plat vuîdc îl fit une ré vifion fur lui , & s*ap- 
percevant de ce qui étgît tombé : voilà , dit-U , 
encore des morceaux qui ne font pas à leur place ; 
y le:^ prit effèftîvemént avec les doigta, & les 
avala comme des dragées* Ah î dit^îl en foupî- 
tant de réplétion , un ventre vuîde eft une fottè 
chofè ; morbleu I que me voilà bien ! A boire » a 
boire , pour aider à ta digeftiouc On. lui apporta 
un verre qu*il but fans faluer perfonne» Quand il 
eut bu : à propos , dit^-il , eh ! ma foi , je (uis bien 
loin de mon compte : reverfe y mon ami, j'ai tout 
avalé' comme un fourd : à votre fanté , notre hôte. 
Grand bien vous faflè> Monfîeur récuyer, répond- 
ait te gentilhomme. Ce n^eft point là. comme on 
m*appelte , répartit Qiton : je ne (uis^poînt Mon- 
fieur : une autre fois quand vous me répondrez ^ 
appeliez- moi. Seigneur: fe ne fuis encore qu'un 
écuyer ; mais par ta fanguienne ! j^aî fait d'aflêz 
belles chofes pour être Seigneur : & tel que vous 
nie voyez, (î je fçavois bien ma généalogie , je vais 
gager que fe fors d*un Prince auffi droit qu'une 
chandelle ; ainfî foit dit Une fois pour tout : on 
croit cependant que Je ne fuis «jue te fils d*^ua 
payfan ; encore , à y bien regarder , j'ai quelque- 
fois entendu dire qu'il ,me prête fon nom ; mais 
tout cela , beau conte \ Si vous m'aviez vu féute-- 

A Aa iii 



^ ^— i^— ^^— 1^— — ^■■fci"* Il I I I ■ III ■— ^■■— ;^lt*^ti 

374 LE DON (QUICHOTTE 

ment dcpx jours , vous verriea comme je fens le 
Prince ; au refte , fi je le fu^ç jamaU , ne vous 
mettez point en peine, )e.vous donnerai du pain^^ 
du vin & de Iz, fricafTée pour le refte de vos jours, 
Je vous fuis bien obligé. Seigneur écuyer, rét 
partit le Gentilhomme : Oh ! dame , vous parlel 
mîeujc qu'un Maître d'école , dit Clitpn ; vous 
n'avez point la tête dure ^ on y pique ce quç Ton 
veut. Il dit encore nombre de chofes fur fa pré- 
tendue naiflance, qui auroient dçfrayé la compa- 
gnie de la complaifance qu'elle ayoitde Técouter^ 
quand la table ne lui eut point fait de plaifîr, 

Cependant, comme on avoit envie de fçavoîi^ 
au jufte ce que c'étoit que fon Maître^ & fes avenir 
tures , on le pria d'en faire Thiftoire* Oui - dà ^ 
dit- il, je vous l'accorde; mais jç; viens de n)'ima% 
giner une chofe. Je rêve que, dans la querella 
de tantôt , un de ces marmitons de là4>as a levé 
le bras fur moi. Oh , oh ( Meflieurs , je vous croi^ 
raifonnables ; il faut me récQmpepfer de la harr 
diefle qu'il a eue; & )e demande qu'il foit or^ 
donne , que lui, ou les autres marmitons viennent 
tout-à*rheurç ici, me demander pardon bonnet^^ 
ba$ , & le^ mains jointes. Merci de ma vie \ j'aii 
du cœur, & il ne fera pas dit qu'un. Prinçf, au 
Çeu s'en faut ^ ait reçu des coup; de feryiçtt% 



MODERNE^ 37J" 

dans le nez fans le fentir. Or donc y notre hôte i 
(t vous voulez avoir part à mes bonnes grâces , or- 
donnez ce quç j'ordonne , & vous ferez bien. La 
proportion fit^ife toute. la compagnie; & comme 
on en trouvoit l'exécution divertiflante , un dei 
Cavaliers de h compagnie , parent du maître de 
la maif^n , fe chargea du foin de la réparation 
qu'exîgeoit Técuycr. Vous allez être content. 
Seigneur écuyer , lui dît-il , & je vais faire aC- 
fembler tous ces coquins- là, à condition que vous 

nous raconterez votre hiftoîre , & celle de votre 

* 

Maître. Ce que j'ai promis vaut mieux qu'une 
chanfon , répartit Cliton ; fiez-vous y comme fur 
le plancher ; je vous attends , ayez foin d'ordon- 
ner la cérémonie. Ce gentilhomme partit auflî- 
tôt , & defcendit dans la cuifine. Les marmitons 
& les cuifiniers y .étoient en aufB bonne întelli^ 
gence que jamais ;: le vin avoit tout raccommodé 
avec l'aide de quelques payfans du Château qui 
les avoient fait boire enfemble, Parfembleu 1 je 
fuis fâché de tous les coups que je vous ai donnés 
dans le miîfeau , difoit certain laveur d'écuelle au 
cuifinier , quand le gentilhomme entra ; mais il 
faut tout oublier : le bras frappe ; mais le cœur 
guérit tout, quand on l'a bon. Oui-dà, répartît 
le cuifinier , vuidons cette bouteille ,cela vousrac^ 

A a îy 



\ 



37(J LE I>OiJ qUiCHQTTE 

çommodçra vqs épstules: Je m'im^igine qu'elles 

font un peu noires ; mais qu'importe ? On p'en 

voit rien. Le gei^tilhomme interrompit leur con<r 

Vejfatipn: Mes enfants 5 Içur àxt-'é^ ceux contre 

qui yous yQu$. êtes ba^ttu.; fon^ gens 4e I91 prenûere 

qualité; on (ii^meme que le Maître- ei[lup Prince» 

f autre eft fcui écuyet!» Jiomme dç confldération ; 

quelqu'un de vou$ autres a infulte cet éçuyer » 

& l'ai frappi^ d'une fer viettç , i^ votre Maître exige 

que vous veniez lui demander excufe ^i parce que, 

dans les fuites , il pourront fe yenger en fe plai-* 

gnant à foq Maître* A ces mots , le cuifinier râr 

pondit: Ventrebleu l Monfîeur le Cheyalier, que 

ceux qui ont caiÇf le$ pqts 1^ Refondent ; }e n's^ 

ppint fait la moindre égratignurç à cçt écyyer ; je 

fuis cui0nier de m^ profçffion , )e mange & je (ai^ 

de bons morçes^ux : j'a^ encore du vit^ pour bol^re^Sg 

je me moque des rats.» Ma^sqi^çilyûulezTyousque 

yg^tre Maître fpit pbligé de vous donner, votre coq? 

gé j| plutôt que de vous fouçnettre à unç bagatelle 

^vec de gros Seigneurs 2 A^^ ^iia];guienne \ répartit 

certain içarmiton ^ s'^i n'y a que cela 9 jç (uis au(^ 

grçts qu'eux j| & plus; & (x je ne fuis pas Seigneur , 

ç'eft que ç'eft m^ faute } j'ai refufé la fillç du hâ^ 

fard du Maître d'Qô.tel de potre gentilho^iyne»^.,<| 

lA 9? s'ajjit p^ de cela , çonfolç 2-you« , on ya yoiji 



M O D £ R N E^ 377 

». ... ■ ; s-^-^f 

renvoyer , ic yous? n*en ferez pa^ quitteç pour çeU^ 
car ces gens*là vous trpuveront patTtout. Ehl 
bien , puifqu-il Iç faut, 4ît le cuîfinîer , c*çft Maître 
Jacques qui l'a frappa. Non * feulçmeqt , dit U 
pentilhpmme^ il fapt quç Maître Jacques y vienne^ 
^aiji tout ceux qui l'ont battu 2 pour vous , cout 
tinua-t'il en ^'adreflant au çuifinier , il ne fe plaint 
pas dp vous. C'eft\( marguiennpl figue qu'il eft- 
honnête-hoipme 5 iç il méifite ^ieo qu'on lui te-r 
mo^gne un peu de fâcherie des coups qu'il a reT 
{US ; ainfi , M effieurs , allQns ^ allons , il lavit paiïèç 
par-là comme par la. porte ; préparez r vous , jq 
xijieperai la b^ndç , & je fuis bien-aife d^ lui té^ 
moigner que je fuis fon %yiteur. Dès que le Gui(i-. 
nier eut pronpi^cé, les marmitons , par refpeâ pour 
la réconciliation qui venoit de fe fair^ , n'Qferent 
idifputer davantage : ils fuivirent le Gentilhomme 
& le cuifinier , qui , Içs fefant fuivre un à un, fe mit 
à leur tçte avec autant de fierté qu'un Colonel à 
la tête de fon Régiment : Suivez-^jnçi , leur dit-^ 
^9 ^ gardez vos rangs; il faut que tout fç fafle 
dans l'ojT^re, fans cela il yous faudiroit r^çom* 
xnencer. 

4 . « f 

Dans cet ordrçi de marche , ils arrivèrent à la 
porte de la chambre où l'on mangeoit. Lç Gen-i 
lUhoipa^e entra^^^touiFa^t l'envie qu'il ayqit de rire^ 



578 LE DON QUICHOTTE 

Le cuifinîer fit faire alte à la troupe fuppliante^ 
avant que d'entrer dans la chambre; & après leur 
avoir à tous fait ôter leur bonnet ^ & fait joindre 
les mains, il- entra le premier en leur ordonnant 
ide ne paroitre que quand il frapperoit du pied. 
Monfieur ou Monfeigneur, tout comme il vous 
plaira, dit- il, en s'adrefTant à Cliton, qui, pour 
recevoir la réparation , s*étoit mis au milieu dé 
la chambre , dans un fauteuil où il s'étendoît 
en çroîfant les genoux , Dieu vous tienne en paix , 
& garde vos épaulés de tout mal : vous fçavez 
bien que je ne vous ai jamais donné le moindra 
coup ; or , je vous amené ici ceux qui vous ont 
frappé: j*efpere que votfs leur pardonnerez; car 
|e me doute que vous êtes un bon - homme : je 
m*en vais faire entrer mon monde , & pour Tor- 
donner , vous n'avez qu*à hocher la tête , & auffi- 
tot ils entreront , quand j'aurai frappé du pied. 
Frapperai-je ? Cliton exécuta alors , à la lettre , 
la manière qu'on lui prefcrivoit de marquer fa vo- 
lonté , je veux dire qu'il hocha la tête : cette ac« 
tîon fut fuîvie du frappement de pied du cui& 
nier , & ce frappement de pied de l'entrée des 
marmitons , qui entrèrent un à un , lentement, 
comme il leur avoit été ordonné. Le cuîfinier , 
que toute la compagnie laiiloit commander ^ lei 



««■« 



MODERNE, 37P 



m^mm 



fit ranger tout autour de récuyer : Çà , Monfei« 
gn^ur , comment voulez- vous quHls vous parlent, 
fun après l'autre , ou tous à la fois y dit le cuî-* 
Cnier? Jç veux qu'ils «le parlant ^ répartît -il en 
rêvant , je veux qu*ils me parlent comme on a 
coutume de parler. Allons; Maître Jacques , s*é^ 
cria le culfinier^ vous qui avez donné le premier 
coup, venez faire vos excufes, Maître Jacques 
çommençoit fon difçours fans approcher ; mais 
le cuifinier ^ maître exaâ des cérémonies, le prit 
parle bras, & le mît devant Cliton. Maître Jacques 

4 

avance comme une machine qu'un fil d-arçhal fait 
^gîr, & dit: Je fuis bien fâché , Monfeigneur, du 
coup de ferviette que je vous ai donné 5 dame ! 
Je fuis vif comme de Keau-de-vîe , quand on me 
toute en colère : vous me parliez mal , & j^^î mal 
répondu \ mais une autre fois j'y regarderai à 
4eux fois, quand vous m'attaquerez. La pefle 
fjtouffe le complimenteur ; quand tu y auras re- 
gardé à deux fois , tu me frapperas donc a la troi- 
fieme } Ce n'eft pas cela que j'ai Voulu dire ; mais 
tant y a que, fi vous ne comprenez pas mieux ^ 
réparât Maître Jacques, je n'y fçaurois que faire ; 
aufH bien 9 à vous dire la vérité , je donne mieux 
un coup de poing que je ne parle. Qu'on le mette 
i récurleji dît ÇUtoq ; U fera rbieux le cheval qu^- 



380 LE DON QUICHOTTE 

rhomme. Ne vailà-t-il pas encore, dit Maître 
Jacques ? Damç ! fi vous ine diiiez cela dans ta 
cuïQm % je vous ruerois un coup de pied tout au(£ 
bien que la meiUeure jument de l'écurie, l^îouvelle 
infuUe, dU.Cliton en fe levant; Meffieurs, qu'en 
ferai- jç ? A.h ^ Seigneur écuyer , lui dit une Dame, 
ce malhçur^ux ne fçait pas vivre, il ne fçâit ce 
c^u'il dit » & vous ne devez pas le fuger comme 
U le n^érite« Farbleu (Madame , repartit Cliton ^ 
fpit fait çpmçpie vous fordonnez. Que* ce coquin 
ine donne à boire , de que les autres portent 1% 
ferviette chacun par un bout pour m'efluyer la 
barbe. Dès que notre écuyer eut donné fes or^ 
dres , le culfiniér donna lés (îens. Maître Jacques 
s'en-alla au bu|Fet ; les autres prirent la ferviette ^ 
& Cliton h^t en faluant la Dame. A vous , ma 
Princeife , lui dit-il. Et quand il eut bu , U re^ 
garda Maître Jacques ^ & lui jettant au nez ce 
qui reftoit dans le verre : Tiens , luiodiMl , voilà 
pouiT (e coup de ferviette que tû m'as donné^; 
(ors , & ne parois jamais devant, mon excellence ; 
\q renvoie les autres abfous , & leur fais grâce% 

Après; cçs iQOts » le cuifinier les range% tous 
dans le même ordre qu'ils étoient entrés , & fa-* 
luant Cliton, il lui dit : Je vois bien, Monfei- 
^n^eur , que ç*çft h tm confidératigh quç voutf 



•Ma 



MODERNE, 381 



Jfc^i^— >^<— rfW* f I I I II * 



êtes fi débonnaire ; je oe fuis pas ingrat , & fi 
vous dinez ici demain,* je vous fer virai d'uii 
plat de ma façon> qui vous fera juger quon 
ne perd rien avec les honnêtes gens. Parbleu ! 
dit Cliton , voilà un bon garçon x approche » 
mon fils ^ que je t'embrafTe r fi c'eft un ragoût ^ 
fouviens-toî'd*y mettre force pôîvfe, & beaucoup 
de lard, car j'aime le cochon & le haut goût* L«: 
cuîfînier approcha. Cliton le baifa proprement au 
menton , & finit Ton embraffade en lui donnant 
un petit foufHet. Le cuiGnier partit eq fefant à 
lui & à toute la compagnie , Une révérence qui 
dura jufqu'à refcaliér* N'eft-il pas Vrai , dit Cli« 
ton , en fe remettant à fa place , que j'avois Pair 
d*un Prince , dans ce fauteuil ? Et le baifer que j'ai 
donné au cuifînier , qu'en pénfez-rvous ? cela s'eft 
fait bien noblement. On ne peut rien de mieux ^ 
lui répohdit-on , ni de plus conforme à la gran* 
deur où vous ètts né , que la générofîté avec 
laquelle vous ave^ pardonné à vos ennemis. Je 
fuis ravi, répondit-il, que vous approuviez ce- 
que j'ai fait; mais, Meflîeurs, cette cérémonie 
nous a interrompus. Qu'on nous apporte à boire, 
le vin me donne de l'efprit; mais il ne paroîtpas 
quand JQ n'ai point bu. Tope, dit le Maître de 
U maifon : m^ » Seigneur^ tenej; vot;re parole ; 



38:2 LE DON QUICHOTTE 



vous fçaVez bien ce que vous aifefc promis. Je là 
tiendrai mieux qu'un fer ' chaud » dit-il i & pour 
vous prouver que je me reflbuVîens de tout, çà, 
voyons , que demandez- vous? Ayez donc labonté 
de nous raconter les aventures de votjre Maître & 
les vôtres , lui dit uïie Dame ^ car je fuis grofle 
de les fçavoin Oh bien ! je vous ferviraî de fage- 
femme, ditCliton ; mais, par pareiithefe, fi vous 
n'accouchez jamais que Comme cela , vos enfants 
n'auront que faire de nourrice. Or çà , par où 
commencer ? Par où il vous plaira , répondit la 
Dame. Ceft fort bien parler , répartit-il , j*aîme 
à faire ce qu'il me plaît , & je vais commencer 
par moi, de peur de m'oublier t écoutez, &rie 
me regardez pas , car vous me feriez rire* 

Pour revenir à moi , je vous dirai donc , Met 
fieurs & Dames ^ ce que vous ne fçavez pas en- 
core : je m'appelle Colin de mort nom ^ & je l^ai 
quitté pouir prendre celui de Cliton , qui me va 
tout auflî bien que mon habit. Je fuis né dans un 
village, qu'on appelle. •«< Mon père 5 ou fôi« 
difant , étoit un homme qui chaulToit en bois , 
& il étoit le premier ouvrier de France pour faire 
un foulier de cette efpece ; témoins deux mille 
payfans qui le payoient toujours par avance. Ma 
xnere s'appelloit Matburbe } c'^toit une bonne 



MODERNE. 38J 



femme qui allolt tout droit devant elle. On m'a 
dit qu'elle vendolt du lait & des oeufs , car je ne 
Tai jamais vue ; tout ce que j'en fçais, c'eft qu'elle 
étoit fi jolie qu'elle mérita l'amitié de notre Sei- 
gneur, qui la fit fa gouvernante du vivant de mon 
père. Il en fut fi aife qu'il mit un enfant au monde 
dix mois après , quoiqu'il y eût fix ans qu'il n'eût 
pu y réuffir. Les malins du temps l'ont chicané 
là deffus ; mais ma mère , qui fçavoit ce qui en 
étoit , lui^ipit l'efprit en repos fur cet enfant : 
on dit auflî que c'étoit moi : &, pour vous dire 
le vrai , je n'en crois rien ; car lorfque je fus gran- 
delet , mon père voulut m'apprendre fon métier 
de fabotier , & je lui gâtai pour plus de dix francs 
de bois fans avoir jamais pu faire qu'une toupie: 
cela fit qu'il me planta là ; mais comme j'étois 
fémillant, je m'amufai à garder les vaches de notre 
Seigneur, & quelquefois à dénicher des pies; car 
j'étois adroit, & je montois aufii bien un irbre 
^n'un écureuil. Mes gentillefiès furent rapportées 
à notre Seign^eur : ma mère me mena chez lui ^ 
& il me traita fi bien , que , comme il fefoit 
froid , il me fit mettre dans le coin àfi la cheminée 
pour me chauffer tout à mon aife , avec une bonne 
écuelle de foupe à la viande qu'on m'apporta, 
iç un irefte d'éclanche > que je mangeai jufqu'à 



V. 



■•* • (•..•#«r 



•% 



84 LE DON qUICHOTTÉ 



« ■ 



la moelle de TbSr Dieu fçaic fi je fîsi)bhnè c)iere ! 
au(fi , je me trouvai fi aife que je babillai comme 
une pie. Notre Seigneur en rit de tout fdn cœur ; 
& ^ depuis ce moment i il in'afFeâionnsl fi fort que 
je reftài dans Isl maifôn avec fdn ûëveu» qui éftle 
Chevalier qui vous a tant battus , & qu'on vient 
de coucher. Voilà le. beau de ma vie : à préfent , 
préparée - Vous tous à être émerveillés. Qr^ 
me voilà donc dani la niaifôn; A vous di^s le 
vrai, j*avois bien befoin de changer de condi- 
tion ; car mon père voyant , que je ne lui fervois 
de rien dans fon métier , n'a voit jamais la charité 
de m'âppdler quand il fefoit (es repas ^ & j'arri- 
vois toujours comïne il n'y âLvoit plu^ rien. La 
gourmandife û'a jamaisl été mon vice ; inaiâ auffii 
quand j'ai faim , je mange comme quatre , & le 
bon de l'afifàire eft que j'ai toujours faim : cela 
eft d'une grande relTource , car on peut toujours 
avoirle ventre plein; mais à parier de Vefltrel» 
Tappérit vient. Voilà du fromage qui me paroîc 
de bonne mine : je m'en vais('vous<iire au juftef 
ce qu'il vaut. 

Après ces mot^, Cliton fit une petite paferi- 
thèfe en mangeant ; il but encore deux ou trois 
coups : mie voilà bien , pour le préfent , dit-il ; 
Dîen pourvoira à TaVeHir. Où en étois-je ? Vous 

en 






'f'"-' ' ' ' ' ""* '" ' " ^^ - 

M O D E R N B^ 38/; 

en étle^ > lui dit un des Meffieurs , ttu jeune <|uè I 

TOUS feficz chez votre père • Ah ! bon^ vous avez 
taifon , répartiMl : oui ^ je jeûnois fans q'u*il y 
«fttt m vigiles 9 ni catéme ; mais enfin le tempî 
«ft pafle^ & comme j*ai fort bien dit tantôt ^ îr 
ne reviendra plus ; & ^ par ma foi , f on (t paf^ 
fera bien tb lui : or , «quand je fus chez notre" 
Seigâeiii:, daàie! je fefois mes quatre repas» &r 
j*av6is fi peur d*y manquer ^ que ^ de peur d*enr' 
aublier un, j*en fefois huit pour mettre motl' 
efiomadi en repos. Ce n'efl: pas le tout : mon pere^' 
tout fameux fabotier qu'il étoit, me laifToit mar-^ 
cher nuds-pieds 9 pour m^accoutumer , difoit-ily 
a n'avoir point bèfoin de foùliers; &^ par ma foî^ 
j'allois auflî hardiment dans la forêt, qae fîj'avoit 
marché fiir dd velours ; liiiais pefte ! ce ne fut ^ar 
de même chez notre beau Seigneur : j'àvôis und- 
bonne paire de fabots tous les mois , fans comptée' 
I30US les vieux foùliers de foh neveu , qui m6 
(èrvoient tous liesDimanches,quand j^allois chantét 
à rSglife. Outre cela , on m'habilla d'un vîeu^ 
manteau du Seigneur , qui lui avoit fèrvi il y 
avoir près de trente* ans à la première campagne 
qu'il avoit faite; on trouva cependant le fecret 
der m'en faire un habit tout neuf, avec une cu- 
lotte de là même étoffe : j'avois avec cela la mine 
Tome XI. Bb 



V 



0l0im mmÊÊmmtmmÈàmmmÊmémmmÊmmmmiÉmmÊm mÊÊimÊmÊm 

38^ Lt tfON qt/ÎCHOTTE 



!4'un petit Koi; &, par ma foi, dès ce temps^ 
là r CGU^ 4^^ ^^ voy oient , difoîent ^ que j'avoiar 
l'air de faire fortune t f étois bien jeune encore ^ 
& je penfe que je n'avois que fept ans j mais en 
vivant ^ rage vient avec, \ts dents. Dans les pre- 
mières années ^ on *me fît garder une troupe 
^ dindoits , & , dans Tefpace de deut ans , je 
ifen perdis que trois, mcore faut-*!! que le diable 
les eûi emportés pour me faire pièce* Infenfible^ 
ment je devins grand > & le neveu dp mon maître 
9?accoutumoit à jouer avec xfioU Marguenne \ 
fétois plus mutin quf un âne qu'ion veut faire 
boire quand il n'a pas foif. Dame ! je ne lui cé« 
4ois pas la valeur d'une épingle , ikns en avoir 
ou la queue , ou la tête. Un jour ( & je m'en {oyjt* 
viendrai toujours , auffi-bien que de vos marmi* 
tons 9 & de vous » Meffieurs ; ) un jour donc 9 housf 
primes chacun deux piftolets pour aller tuer des 
moineaux fur des haies ; nous voilà à Tentour du 
château à épier quand il s'en amaflerôitilespeftef 
ide bêtes nous firent attendre aufli long-temps que 
s'ils avoient été quelque chofe de rare ; cepen* 
idant en voilà quatre qui viennent fe percher jufte^ 
ment auprès de moi , qui les .regardoîs fao^ 
«grouiller. Attendez , attendez , dis-je eti moh 
^me 9 je m'en vais vous faire defcendre d'une 



^— ^P— Il I ■ " Il !■ Il II | l I II III 



M à D E R N Ei 387 



branche plus bas; Dame ! )e me préparoîs à les 
tirer , quand mon étourdi de camarade banda fou 
arme ^ elle fit du bruit , ^dieu les moineaux , il 
lie refia que les branchés fur lefquelles ils étoiéht 
}>erchés. Dame ! cela touàhe Un homme de ccèur I 
je lui dis que je lui jetterois des pierres , s'il âi'em- 
pêchoit une autrefois de tuer mon gibier. Il m6 
jrépondit qu'il me cailèroit la tête. Je lui répondis 
qu'il n'oferoit; cela le piqua : il me dit, Veux-tU 
voir? Oui-dày dis-je. Prends garde à toi, dit- il; 
'Je ne te crains pas , dis-je ; & je m'en allai ra«* 
idafleruh gros caillou, en cas qu'il me ràifonnâts 
mais màrguenne ! il ne fut ni fot , ni fou ; dans 
le temps que je me baiflbis , il nie planta dans 
le bras droit toute la charge des moineaux. Je 
tombai roide mort à terre ; cela lui fit peur : 11 vint 
voir comment j'étois ; & conlme il vit que je ne 
grouillois ni pied ta patte, il me laifla là, le s'en* 
fuit daps une métairie de fon oncle en pleurant» 
On lui demanda ce qu'il avoit, & il dit qu'il 
in'avoit tué. Pendant qu'il racontoit Et malice , je 
revins , poui^ ainfi dire , au motîde , & je com-« 
mençai à crier comme un chat qu'on écorche« 
Le fang me dégouttoit par-tout : on vint à moi 
du château: je dis que le neveu m'avôit^tué, 

Bbij 



5«8 LÉ DON QUICHOTTE 



on m'emporta , oft me mitau Ut , & quelque^ jour^ ' 
après je fus guéri. 

Or , le petit coquin n^ofbit paroître devant Ton 
oncle qui vouloir lui donner le fouet* Ma mere^- 
la gouvernante^ voyant que je n*avoîs point de 
mal , obtint qu'on ne lui feroit point de mal. Auffi ^ 
il fautie dire à fa louange , jamais je n'ai vu gar- 
çon fi fôchë qu'il Tétoit : nous fûmes après bien 
mieilleurs amis que nous ne l'avions été. Nous nous 
battions quelquefois, mais ce n'étoit qu'à bona^ 
coups de poings , & en nous arrachant les che- 
veux : on a beau dire & beau faire , qui bien aîme^ 
bien châtie ; nous nous aimions tous deux comme* 
deux veaux de la même écurie ; & fi je ne- lui 
avois pas rendu autant de coups qu'il m'en avoiC 
donné, par m& foi, nous ne ferions pas fi hoTi9 
amis que nous le fommes ; car je voudrois que 
vous nous vîflîez enfemble 5 nous fommes auffi* 
familiers que les épitres de Ciceron. Cependant j$ 
iie fui^ paâ déraifonnable , il eft mon maîtrtf au- 
jourd'hui ; mais y Dieu aidant & fes Saints ^ il w 
le fera pas toujours. Or çà ^ ce n'eft pas le tout 
que du fel , il faut de la viande ; vous fçaurez* 
donc , & par la marguienne ! il y a long-temps 
que je dis que vous fçaurez , & vous ne fçaver 



i^^m*»^^ 



MODERNE, jSj? 



mm 



prefquerîen encore, nuis cela viendra; en allant 

Ton avance, coiï^Be en travaillant Ton achevé^; 

je dîfois que nous étions bons amis mon maître 

& moi. Vous at-jô padé d'un jour oà nous allâ- 

ines voler des pommes î DameJ cela me fit coa- 

noître, & vous allez voir comment» Un foir, nous 

avions envie de manger du fruit , & il n'yenavoit 

plus dans le verger du Seigneur; mais auprès de 

. ce verger il y en avoit un. autre qui appartenoit 

W Tabellion du village, & nous méditâmes d'en 

voler : mon maître, ce }our-là , étoit un vrai niguç- 

douille ; il n'ofa jamais fauter la baie : da ne ! pour 

. lui montrer que jetois brave, je la fautai avant 

, lui, car pour n'en pas démordre j'avois commencé 

^ par jetter mon chapeau par-dedans le verger : voilà 

ce qui s'appelle du cœur] Quand mon maître vit 

„ que j'étois palTé , voilà qu'il s'anime : vive les 

. bons exemples! il faute comme moi, & nous 

. pous cQulons .tout doucement auprès d'un arbse 

. que Dieu avoit béni ; car U étoit aufli chargé da 

pommes que de feuilles. Allons, montons delfus^ 

. fis-je à mon. maître. Monte , toi ^ me dit-il ; je 

te fervirai' d'échelle. Et comment cela, ce lui fis* 

je? Tu le vas voir, ce me fit4I; alors il appuya 

..)a tête à l'arbre, en tendant le derrière ou le dos, 

car les paroles ne pveqt point; pourngiQi, je ijty; 



" ' . ■ . ' "1. 

3pq LE DON quICHOTTE^ 

rçgard^i pobt de fi près» je mis bel & bien me^ 

4eux jambes fur Tes rems comn^e H me difoit : tu 

pèfe^ autant quNin Êic de bled, me dit-iU Ce n'eft 

rien que cela, lui dis- je; ç*eft marque que je ma 

porte bien* Cependant me voilà biçntôt au haut 

^e Tarbre \ je grimpe dç branche en branche ; car> 

|e ne yous en manquç pas d'un iota ; quand oi\ 

conte quelque chpfe , il faut y mettre la paille 8ç 

le bled , Çc dire tout* Dame 1 je fus au milieu de 

Tarbre , je commençai par fecouer les branches i^ 

ptou , ptpu , les pommes tomboient dru comme 

la grêle en été : mon maître en remplit fes po? 

ches 9 fes culottes , & fon chapeau ; & moi^ j^ 

m'en faoulfii d'abord , ^ cela eft de bot^fens. On, 

n'eft jamais fur de ce qu'on emporte : mais on eft^ 

afTurç de ce qu'on a mangé. Après cela, je Bst 

mon profit du refte. Mais oui! La fortune eft 

vne vraie chate , elle égratigne quand elle a,' ca« 

teifé. Les pauvres pommes ! Tenez , quand on. 

in'a fait de la peine, je ne l'oublie jamais. Le 

fiable ne vient il pas nous jpuer d'un tour : comme 

)e me pr^parpis à dévaler def l'arbre, voici venir 

pn petit pay fan, ^1$ de Sgtan,. qui nous avoit 

lorgnés en palfant auprès ^e 1| haie ; or , ce peti^ 

payfitn étoit juftement Fçnfant de celui-là à qu| 



MODERNE, 39« 

papa ! on emporte nos pommes , les voleurs font( 
fur Tarbre 9 & en difant cela il ramaflà des pierres 
qu il nous jetta avec une fronde ; brou » cela re«. 
tentifToit tout comme un boulet de canon : c^eft^ 
là morbleu ! qu'il fefoit chaud* La maifon du Ta«< 
bellion étpit an bout du verger. Dame ! le voiti 
qui accourt plus vîte qu'une bêtç à quatre jam- 
J>es : mon maître s'enfuit » 8ç eut fi peur , q^'iI 
yi'ofa ramailèr fon chapeau qu'il avoit laiiTé tom<* 
ber : pour moi » je regardai vîtement ; j'étois biedf 
haut, & favi&i lequel desdeurje çhoifirois, d^ 
me rompre le cou , ou de me laiiTer prendre : }• 
pris tout«4'unH:oup mon parti : crac 9 je me jettai 
en bas; mais boni j'étois une bête; car je n^ 
fongeois pas que je de pourrois plus courir quan4 
je me. ferois rompu une jambe » & cela arriva^ 
^Q criai comme une roue mal graiilSe» Ah , J9 
fuis mort 1 La pefte foit à^^ pommes » & du fils 
At ptttam qui m'a fait peur 1 Me voQà eftropié; 
je n'aurai plus qu'une jambe de boIs« Pendant 
que je fefois mes lamentations , lè Tabellion 8c 
fon filf arrivèrent. Ah ! petit fripon ! vou« me 
volez donc mes pommes ! me dit-il en me don<» 
nant un coup de chapeau dans le nen^ 9 pendant 
que fon fils me tiroit les cheveux par derrière^ 
'^^ ! Monfi«ui: 1« Jf^eilioQi lui dis-je, p^doiH 

Bbiv 



0mmmÊÊÊmÊÊmÊmmmmmmmÊÊmÊmmÊÊÊÊammÊÊÊmmmÊmmmmmmmmmmm 

HK' ' ' * ' ■■■— — ■ ■ ■ 1 ^ 

jpa LE DON QUICHOTTE 

.^p—— — i— — Ml I ■ mmmmmmmm ■ ■ i I i ■ i — — — — u— i ^ 

rpez-moi, je n*y reviendrai plus, & je vous reiw 
Idrai , pour votre fruit , trois paires de febots pour 

-votre fils que j*irai voler chez mon pepe, Peth 

•voleur ! tu feras pendu , fi tu continues. Ah ! Mon- 

-£eur, je vous^ promets qu'il n'en fera rien, fi 
vous me fauVez ce coup-ci. Cependant ils vou- 

.loient me mettre dehors; mais il auroit autant 
valu faire rouler une charrette fans roue, qu^ 
de me faire remuer de ma place^ Ce bon-homme f 

^{il eft mort , & je ne doute pas qu'un jour w 

'lie le fête à notre Paroifle) itfe repentit de m'a- 
voir frappé; & de dépit il donna un grand coup 
de pied à (on fils qui me tiroit les cheveux, qui 
^lla cheoir à deux pas de-là : ce ^etit malheu*. 

.leux s'eû caffé la jambe, dît-îl; va-t-en appeller 
ta mère qu'elle vienne avec Guillaume , on le 

.portera chez notre Gentilhomme » & j^ lui ferai 
donner Içs ctrivieres , quand il fera guéri. Le 
petit garçon, Guillaume & la mère vinrent, La 
pefte foit des femmes 1 Par ma foi ! ce fut bien 
vne autre chance, quand elk f^t arrivée. Comb- 
inent \ s'écrioit-elle,'mon arbre eft fans fruit4 il 

.faut le rouer à coups de bâton, notre hommei 

Xiaiflè*mai faice ; puifqu^il s^eft rompu une jambe; 

, e'eft taot mieux , il ne s'enfuira pas fi vîte , & j'au- 

-l^itQuf le Ipifir de le bien frotter.. Non g, non. 



MODERNE. S93 

Im. . . . I I ' I . I ■ I l > 

notre femme, difoit le bénin Tabellion, il ^ 
bien aflèz du mal qu'il s'eft fait. Vois-tu ! Claude ^ 
i?épondit-elIe : f aimerois mieux avoir perdu jufqu'2 
ma chemîfe que de ne Tavoir éreinté: là-deffus 
elle fe prépara à fauter fiir moi , comme un loup 
fur une brebis ; mais Mahre Claude ¥en empêcha i 
elle Tappella fot , faquin : il fe mit en colère ; ello 
en fut pour quelques foufflets qu'il lui donna 3 
elle s'en retourna pleurant: tout-ci, tout-çà; que 
vous diraî-jc encore ? Il y a bien long-temps que' 
]e fuis à terre ; je ne fçais pas quand on m'en tU 
rera. Oh ! bien, voilà comme Guillaume & MzU 
tre Claude me prirent, l'un par la tête, l'autre 
par de^ous la ceinture , & me portèrent comme 
une fournée de pain chez notre Seigneur , cà^ 
ils me connoiffoient ; après cela, l'on rendit le 
chapeau du neveu ; après cela^ vous vous doutez 
bien du refte: on me panfa, & ce fut Mdkte 
Martin* Comment diantre ! j'aimerois mieux avoir 
la crampe qu'une jambe caflee: c^étoit la plu$ 
plaifante chofe du monde que de m^entendre crier r 
on n^auroit pardi ! pas entendu jouer vingt orgues 
à la fois, quand je me mettois à brailler. Ah ! je 
fis plus de ferments , qu'il n'y a de lettres dans 
jçnes heures , que je ne monterois jamais fur les 
4^paules dç perfonne , pour grimper fur des ai>r 



3P4. LE DON (QUICHOTTE 

» ■ t ■ Il 'I 1 

|>res ; m^is ce malheuir ne pouvait manquer de^ 
fn'arnver ^ & je me fouviens d'avoir lu quelqucr 
part que ce font les pommes qui nous ont tous 
perdus; ceferQit bien pis , fi ^lles nous avqiéntà 
|ous caifé auflî une jambe. Depuis ce jour , voye2« 
tVons ! il me feqible voir la femme de Claude avec 
tin gros bâton pour me roffer , quand je vois de$ 
pommes; on n'en devroit engraiiTer que les co^ 
chons : mais je fuis bien loin ; vraiment ! je nV 
cheverai jamais mon hiftoire. Pour abréger , jt 
4irai donc qu'après cet accident je devins plus 
fage ; j'apprijr % lire ds^ns des livres > mon maître 
m^ii notre Seigneur j youloit, difôit-il, faire 
quelc^^e chofe de moi^ & j?aî depuis fçu quil 
^voit envie de me faire apprendre la pâtiilerie; 
mais je ne devois pas être fi heureux » cela valoir 
^ien des pommes , & j'^uçois déjà mangé bieq 
4es milliers de petits gâteauic : mais écoutez ceci; 
voici bien une autre hiftoire. Il y avait dans un 
vieux cabinet de l'oncle une belle bibliothèque 
4e livres ^ ^ nous y entrions fouveat mon maître 
& moi : c'étoient de beaux Romans. L'on voyoit 
}à-dedans des Meilleurs qui devenoient amoureux 
4é belles Dames; cela étoit tendre comme du paiq 
frais ; cela nous donna au cœur à mon maitre â( 
i moi: nous lifîpns toujours, Notre Seigneur étpii 



< i i « Je ' j ' . ! ■' f ■!■■>*■■■■■>■■> ■ ■! ■■..■■>.■ Il 



M Q D E Jt If E, 3p/ 



mat 



çhanné de nous vpîr fi fages ; nous lui rapportion$ 
tout ce que nous apprenions d^ns ces livres , 8ç 
pous en étions (i chaniiâ; , que mon maître s'îma^ 
^noit quelquefois que j'étois unei-^rincçile , 6ç 
qu'il m'aimoit. Pâme I après çe^ nous {uppoiîons » 
comme dans nos livres » qu'il y avoit long-temps 
que f étois per4u , & il fefoit femblant de me trou^ 
ver par hafard , cpmmç quand pn rencontre une 
boujrfe, & qu'on nç 1;l chercha pas» Vous voilà 
donc 9 PrinçefTen ine difoit-il en fe jettant à mes 
genoux 1 ^ moi je fefois le beau « je redreilbis 
mon cou, & je lui r^pondois d'une voix plus 
douce qu'une flûte ou qu'un haut-bois: oui,Prince, 
me voilà { j'<ii couru le$ mers , on m'a enlevée là ^ 
fecourue dans cet endroit» & enfin je vous revois, 
(Après cela, je fefois femblant de pleurer des 
perfécutions q^e je difois qu'on nous fefoit; &» 
pour cet eÇet, j'avoîs un peu d'qlgnon dans m^ 
nain, dont je me frottois les yeux» Dieu fçaitfi 
les larmes venoient I & je pleurois quelquefois plqs 
long-temps qu'il 119 falloît; car il avoit beau me 
i^ire ; Madame , cQn(ble9&-vous , arrêtez vos lar« 
snes i; oiii-dà I la fpntaine alloit toujours fon train ; 
tant-y-a fouvent que c'^toit une autre n^aniere 
^e nous divertir : quelquefois nous nous battions 
ftyçç 4f$ ^fU^, dç j>pis^ faitçs çs^rès } & je vous 



%■■■■■'• ' ■'■■ - m L I I ■> 

^S)6 LE DON QUICHOTTE 

»! I J l I ' » 

avoue qu'il me fèrabloh que j*'étoîs ptus propre 
à faire ramour qu'à batailler ; car mon maître 
m'avoit tout- d'un- coup fait rendre les armeS'; 
après cela , je me confelfoîs vaincu ; & le refle 
qui ferait trop long à vous rapporter: bref...» 

' Mais à propos, par ma. fQÎ., il y a long- temps que 
je parle fans boire : oh ! parguienne , Thiftoire eft 
bonne , mais le vin vaut encore mieux, Là-defius 
en apporta à hotre à Ctiton ; mais on lui marqua 
qu'il étoît fcrop tard- pour quHl achevât fon récif, 
& l'on remit le i^fteà i^avôir le lendemain: ce 
n'efl pas que la manière burtefque dont H avoh 
conté n'^eût fait rire de pitre ht compagnie ; on 
^gea bien que, fi on lui pr&tôk audience , du 
train dont il altoit , il'en aurok encore pour viïigtr 
quatre heures. Par ma foi ! Meffieurs , vous faites 
mal, dit-il, de ne pas tout entendre; car vods 
en avez jufqu^à demain dîner, & il n^ a mar^ 
guenne ! que Thiftoire ée France qui (bit aufi 

' belle que la mienne: encore c'eft à tirera mais 

puifqu'il vous prend envie de vous en-allcr doF- 

mîr , bon foîr & bonne nuit : c*eft demain le jour 

du ragoût qu -ton ni'a promis 5 cela vaut bien l«s 

/ ëtrennes du jour dei^ari* 

Après ces mots , toute h compagnie fe leva, 
chacua alla fe jepofer-, & k maître de la maifoi^ 



iMhi 



MODERNE. 597 



fit conduire Cliton dans la chambre de fott 
niaîtrcb 

Ah ! Tennûyant perfonnag^ que Votre Clîtort 
quand il parle trop long-temps , dît un fèrîeut* 
Ledeur à qui les pommes ont fait mal au cœur ! 
& que je fçais bon gré à la compagnie qui vous 
épargne le refte de fa vie ! Ecoutez , fieur Lec- 
teur, je pourrois prendre le parti de défendre 
rhîftoire de mon écuyer, & vous foutenif qu'elle 
eft excellente. Quoi ! vous dirois-je , parce qu^il 
y a des pommes, des moineaux , & de^ enfanta 
qui fe divertiflènt , vous concluez de -là qu'elle 
eft ennuyante : ce ne font point les chofes qui>' 
font le mal d'un récit ; & l'hifloiren le plus grave ^ 
en racontant la décadence d'un empire , en ran^ 
géant en bataille cent-niille hommes de part Se^ 
d'autre , & en fefant triompher Tune , tandis qu'il 
décrit la défaîte de l'autre j ce grave hîftorien ^ 
<lis-)e , n'ennuie quelquefois pas moins que le 
pourroit faire le fimple récit de deux enfants qui 
jouent les yeux bandés à s'attraper l'un l'autrev 
lia manière de raconter eft toujours l'unique caufe 
du plaîfir ou de l'ennui qu'un récit înfpîre ; & la 
naïveté de ces deux enfants bien écrite, & d'une»' 
manière proportionnée aux fujets qu'on expofe ^ 



3P8 Lt DON qUÏCHOTTE 



iie divertira p^s moins Tefprit^ qu'un beau técit 
d'une hiftoire grande & tragique 6ft capable àé 
l'élever : une pomme n'eft rien ; des moineaux 
ne font que des moineaux ; mais chaque chofe^ 
dans la petiteflè de fon fujet^ eft fufceptiblé 
de beautés ^ d'agréments : il n'y a plus que l'ef- 
pece de différente ; & il eft faux de dire qu'une 
payfanne, de quelques traits qu'elle foit pour vue ^ 
n'eft point belle & capable de plaire ^ parce qu'elle 
n'eft pas environnée dUvfafte qui fuit une belle & 
grande Princeffe* 

Mais, Leâeur, je ne prends point le parti de 
vous dire que vous avez tort d'être ennuyé, ou du 
snoins je veux faire femblant de ne le point prèn^^* 
dre ; ce peut être ma faute , ce peut être la vôtre y 
voilà tout ce que je puis répondre , & cela eft 
bien modefte; mab quand même il feroit certain 
que Cliton eft un fade hiftorien , je dirai que 
Oiton, par-ci, par-lâ, eft amufant. Se que cela 
lui fuffit, comme à bie^ d'autres qui font flattés 
d'un peu de fuccès , pour avoir droit de dira 
quelquefois maU S'il étoit toujours plaifant, 3 
feroit trop égal : on s'accoutumeroit à fa plai^ 
fanterie ou à fa vraie naïveté ; on ne la fentiroit 
plus ; & , prix pour prix , il vaut mieux qu*il ha-* 



•JE 



i^BW 



Ml 



MODERNE, 3P5» 



m 



f^itdedu bon & du mauvais ^ pour que les traits 
qui peuvent \v\ éçhaper ne deviennent point & 
^miliers* 

OÙ en fommes nous? Ceft un grand embar- 
ras que de répondre à tous les goûts , & que de 
les contenter tous ! Mais parbleu ! arrive ce qui 
pourras fi Vous me prenez pour, un auteur , vous 
vous tromper : je me divertis; à la bonne-heure « 
(î je vous divertis quelquefois aufll } n'allez pas « 
bénin Leâeur , vous choquer de ce trait de vi« 

é 

Tacite: par exemple, il n*eft pas pour vous, vous 
êtes yn bon efprit ^^ & vous me prenez pour ce 
que je vaux; je^'en fais point le fin avec vous, 
]e ne fuis pas auteur; je pailemon tempsàvousl 
conter des fagots > cela vaut encore mieux que 
de le pafTer à ne rien faire : continuons* Voili 
tous nos gens couchés , il n'eft encore que trob 
heures du matin pour eux , mais il n'efi que neuf 
heures du foir pout moi , & ainfî je vais les faire 
agir tout comme s'ils avoient ronflé vingt-quatre 
heures. 

Debout ! Tout m'obéit : déjà lés domeftiques 
allongent leurs bras, & fe frottent les- yeux: le 
vin.efl cuvé; ils font un peu fatigués; les paU 
freniers , cochers , marmitons , çuifiniers , fervan- 
Jes^ tous fe levçnt; j'en apperçois déjà qui vont 



jjpô i£ ZJOiV (QUICHOTTE 

I . . . .. . . _____ ' < 

•—7 ■' 

Voir le temps qu'il fait; les aventures de la Veiljlô 
revi^nnertt dans* leur efprlt; les utls eii rient ^ le^ 
a\}tres n'en penfent rien. Le maître de la maifod 
fe levé comme les autres 5 ordonne qu'on prépare 
à déjeûner 5 & qu'il foit prêt , àhû que la com« 
pagnie qui efl chez lui fera éveillée. Le cuifinieif 
allume fon feu ; de nouveaux mets fe préparent^ 
£n attendant que tout fe cuife » *les domeftiques 
vuident quelques bouteilles de vin qui étoient 
refiées de la veillée 

Déjà une partie dés Cavaliers pâroît fur l^ho^ 
tlfon 5 pendant que les Dame& , tranquilles daqi 
leur lit f éveillées 3 confultent Jteurs yeux pour 
connoîtrô fî elles ont aflez dotmi : j'en entends deut 
qui font dan^ la même chambre , qui , fdon la 
louable couturhé des aimables femmes » /ninau-^ 
dent à qui tnxeu^ , & fe plaignant ^ l'une d'uii 
ëtourdiffement qu'elle qualifie du nom d'âflfreuxi 
J'ai', répond l'autre, une douleur d'cftofmach tfeif- 
rible § je fuis fatiguée à n^^n pouvoir plus : jd 
me porterai mal aujourd'hui ; j'eti fuis fûre. l 
inoindre cbofe me déraiiige & m'incommode , dit 
l'autre; en vérité je me fens accablée^ j'ai é£L 
une infomnie terrrible cette nuit ; & vous , Ma^ 
dame , avez- vous pu dormir ?«•* Ah ! grand Dieiit 
non , Madame : une indigeftion cruelle m'ari- à 

empêché ; 



'" ■' ■ - '■■ ' I « I l II II K t 'nt m 

MODERNE, 40Ï 



lempéc&é : quelle heure eft-il ? lious leveroos- nousl ? 
Je ne fçais ^ i*épatt l'àulre » cft-il tard ? Peut-être , 
dit Tàuri é ; mais par bienféancie il faut aller ren^ 
dre viiiié à la mariée. Cela étant , répond la fe^ 
conde , levons -nous donc. Après cela on fort du 
lit avec cette ndnchâlandè aimable qui fait par^^ 
tiè dû mérite extérieur des Dames \ car en a 
beau les diritic^uer là-dèifus ^ il faut avouer que 
tout cela tontribue à leur donner quelqu'agré- 
ment de t>lus ; ic ce qui à fourni occàfion de 
critique |à-dèiru^ n'eft pas a0iirément cette non* 
chalance dont je viens de parler; il en faut un 
peu dans une femhie agréable. Une fantépar&ite 
dont on ne fe plaint jamais ^ une vigueur mâle dans 
touteis les àftions iie tonviednetit qu'aux hommes; 
inais une faiité parfaite à laquelle urïe femme a 
Tart die {fréter , par une jufte âiTedation , un peii 
d'imperfeétioii ; geindre agréablement; alléguer 
tantôt une migraine ; un battement d'yeux attrapé 
|>ar la manière de , regarder i une démarche lailè 
& fatiguée ; un peu dé vapeurs , un ton de voix 
laiiguidànt , iiiai^ d'une ladgUôui^ douce » bc non 
pas malade : voilà poUr qui fçait à propos , & dans 
ufte jufte proj^ortioh , etnployer ces petits fecrets; 
Voilà, dis-je , les charmes peut-être les plus forts 
ic les plus dangereux pour le coeur de rhomaie* 
Tome XL Ce 



402 LE DON QUICHOTTE 

■ ■ 

Un rien nous féduit , nous attendrit. Tout ce qiie 
je viens de dire rentre dans le caraâere de la 
^endre^e : de beaux yeux languiffants trouvent 
plus fecrettement ^ & pour plus longtemps s le 
chemin du coeur ; la vivacité le div^tit plus 
qu'elle ne le gagne. A mon égard , ce ièroit4à mon 
goût : je fuis jeune » & je fuis par conféquent plu^^ 
à portée de fçavoir ce qui convient aux femmes 
pour plaire , qu'un Amant barbon , dont le cœur 
ne laiiTe pas que d'être touché 4e tout ce que 
)'al dit 9 mais qui le défapprouve par un caprice - 
dont la feule origine efl la jalouiîe. 

Oui y quoi que veuillent dire les Critiques des 
aimables affeâatiop$ des femmes , toutes ces pe* 
tites manières font , pour ainG dire , de véritables 
laqsulans le{quel$ notre cœur iè laiffe prendre. La 
beauté frappe d'abord » le refte émeut & nous at- 
tire; & fi ces manières doivent être défapproo- 
vées » c'eft dans ces femmes mal-adroites , à qui 
la nature a refufé l'arjt de plaire , & ^ ne leur ayant 
donné que l'avantage des traits ^ n'y a point joint 
ce qui peut les faire valoir. C'eft dans ces femmes 
qui j mauvais finges dé l'artifice innocent qu'em- 
ploient l^s aimables , rebutent » en imitant mal ^ 
par les mêmes endroits que nous aimons dans les 
autres ; par ces etidroits qui agiffent fur nous » 



m^iif'^tmmnmÊÊmtmsfÈmMÊmmÊimsiimmtim 



•** * ' ■ ■ ' * '^ ' ■■ « • - - • IlL 



MODERNE. 405 



mais il délicatement» que nous en recevons Tîm* 
prefGon fans appercevoir fouvent à*quoi npus la 
devons ; ou ; fi nous nous en appercevous » nous 
y trouvons tant de charmes, que c'eft, après . 
une longue paffion , ce à quoi nous jtenons 1^ 
plus« 

Cela fait fouvent un e&t fi prodigieux fur le 
cœur de l'homme» qu*il.s'en eft trouvé.», (je 
parle des hommes ^i» remarquant les appas que 
ces petites a&âations donnent aux femmes , ont 
tâché par une imitation monftrueufe & extrava* 
gante » de s'accoutumer à fe donner, les mêmes 
manières : ) mais la beauté du plumage du paon ^ 
ne pare que le paon Ceul i des oifeaux d^une autre 
efpece ont beau vouloir s^en parer , ce qui plaît , 
ce qui enchante dans les paons, fait pitié» rldi« 
culife les autres : c'eft une citrouille plantée eâ 
efpalier, comme dit un agréable Auteur àt nos 
jours ; c'eft une perle dass du fumier ; c'eft une 
felle magnifique ».appli(}uée fur le dos d'un âne; 
c'eft un âne qui braît , au lieu du chant tendre 
de l'aimable roffignoK Fades Adonis» extrava» 
gants demi - hommes » revenez à votre efpece » . 
vous êtes des monftres qu'on ne peut caraâé» 
rifer: c'e{| la nobleffe dans l'air, la vigueur dans 
vos aâions ; c'eft une poUteflTe mâle qui peut 

Ce ij 



■— I < ! ■ ■■■ ■ n l u i I ■ r I m , 

404 Le don QUICHOTTE 



vous faire valoir : voilà vos charmes, vëilà les do&i 
que vous fait la nature ; le refte eft Tappanagé du 
fexe le plus aimable , mais aufli le plus foible; ce 
que la nature lui donne de mérite , eft aflbrti au 
refte de Tes armes : les pleurs , la langueur , les 
manières douces & infînuantes y font les voies par 
où elles arrivent à la vidoire contre vous. Une no- 
ble & fiere foumiflion ,une complaifance qui mar- 
que la fupérîorîté fur elles & qui eft TefFet du 
refpeâ que nous doit infpirer leur foibleffe , de 
la valeur & de la probité : voilà ce qui voui con- 
vient; c*eft-là votre partie, c*eft-là le rôle que 
vous devez jouer. Si vous joignes à ce que je 
viens de dire , le bonheur d'être né de bonne 
mine , n*allez pas l'altérer & la défigurer, pour 
ainfi dire , par un mélange de minauderie difcor* 

dante. 

• • • • ^ ■ 

Mais c*eft allez moralifer à Toccafion d'une 
petite converfation de deux femmes ; & quoi- 
que je me donne la liberté de tout dire, & de 
changer de difcours , à mefure que les fujets qui 
fe préfentent me plaifent , je fuis mon goût ; cela 
eft naturel : revenons à nos deux D^mes, Ëttes 
fe lèvent enfin, après avoir bien difputé contre 
la douce envie de fe tranquillifer encore quelque 
temps : ma foi , fans être femme 9 j'en connois 






MODERNE. . 40^. 



qui , lô matin fe trouvant: dans leur Ht , ne fe dé- 
terminent jamais qu'à regret d'en (prtir ; & je vous 
avoue mon cher & véritable Le<^eur, quôle plai- 
fir de fe trouver chaudement dans une attitude- 
amie du repos , ef); un plaifir auquel je renonce 
avec Jie plus de peine: je dis renoncer,, car quel- 
que long- temps que je le prqlonge,j'y renonce tou- 
jours. Mais de quoi m'aviré-*}e ici de parler de 
inoi& de mon humeur? Fi! voilà une fotte phrafe : 
fans ma négligence y ma (paffion favorite ». ma foi » 
elle paierait pasj mais j'dfpere qu'elle fera fans 
compagnie. . . 

Une fille-de-chambrc.de la maifon , dont ie ne 
fçais pas le nom ^ vîn,t fçavoir fi nos Dames étoîent 
levées. & elles avoîeut befoîn d'elle ; elle. acheva 
de les habiller; quelque.temps après les. Meflîeurs 
entrent avec d'autres Dames moins pareifeufes , 
ôc peu.t-êtrç à caufe de cel^a ^ moins aimables; le 
maître de la maifon lesi fuivoit de près: l'on fe 
donna le bpn jour, 8c l'on fe .fit toutes les de-^ 
xpandes qu'qn a coutume de fe faire en pareil ca$ :. 
]a compagnie fortit après de la chambre • pour, 
s'en-aller dans celle de la nouvelle mariée • qu'une 
Catigue légitimé, retenoit encore au. lit. Qn fut 
long- temps à plaifanter fur l'aveuture de la nuit, 
1^ ittr*tQut Qn badina 4u défordre qu'une des 

Ce uj 



■«kl 



405 LE DON (QUICHOTTE 



Dames craintives avoit apporté chéiï les nou- 
veaux mariés. Je vous plains tous deux du meil- 
leur de mon cœur» dit un certain goguenard de 
b compagnie: après un an dé mariage, pafle , 
d'être obligé de fortir de foir lit à deux heures 
du matin. Mais déguerpir la première nuit des 
noces , je ne trouve rien de plus cruel. Vous 
rfctes point affcz galant , répondit un des parents 
du plaifant, quand vous dîtes, pafle* un an après 
le mariage, & je crois c[àe nos nouveaux époux » 
tous deux faits commet ils font , fentiroient un 
trouble pareil à cette nuit , auflî vivement qu*iîs 
ont du le feritir. On ne peut rien de plus obli-« 
géant pour moi , répliquU le nouveau marié ; car 
la chofe^ eft jufte à Tégard de Madame , puitque 
ûion empreflement fera toute ma vie le même. 
Bon ! langage de nouvel époux , répliqua cer- 
tain vieux routier , qui avoit une expérience do 
trente années de mariage.^ Vous ferei trôjp heu- 
reux dans quelques années de vous en tenir à re& 
time ; il y a long -^ temps que ç*eft na rèflburce 
avec ma femme. Parbleu ! je te trouve plaifânt. 
Comte, dit un égrillard de la compagnie, de me- 
ilirer les autres à ton aune ; qû^on me donne une 
femme de la taille , de rhumeur & de Tair, enfin ^ 
pareil à celui de Madame « je m'en vais ^oi^llgec 



MODERNE. 407 



par un billet de vingt <- mille francs, à être auffi 
amoureux > auffi paflionné d'elle dans vingt ans ^ 
chaque jour Tun portant l'autre, que je le ferai 
du premier }ciur..Tu parles en téitiéraire, répond* 
dit le grifon , crois * e(i t$s anciens : tu perdrpls 
tes viogt'snille francs , mon cher Chevalier.' Je 
n'en crois rien , répondit certain Damoifeau aux 
yeux. doux , une femme comme Madame paroi- 
tra toujours un objet nouveau^» En vérité , dit là 
jeune mariée » ^ui n'avoit encore prefquerien dit. 
Meilleurs j vous me faites rougir , je ne (çaisde 
quelle égalité de paiSon vous voulez parler ; mais 
j'efpere, par ma conduite, par mes manières , & 
j'ajouterai encore , par ma tendreiTe , eïigager* 
Monâeur qui m'aime ; à tonferver éternellement 
pour moi la fîenne. L'époux ne répondit rien 
à cet obligeant difcours , il prit la main de fon 
époufe , & la baifa d'un air à lui donner une af- 
furance de ce dont elle fe flattoit. Par ma foi 1 
fîniiTons cette converfation , dit certain Cavalier 
de moyen âge , & garçon , j'ai réfolu de vivre 
toute ma vie fans femme ,) & vous ébranlez .ma 
réfolution : c'eft un écueil pour la liberté , que 
d'entendre de t^ls difcours. Je te confeill* , lui 
répondit un de fes amis , alfez nouvellement marié, 
& qui peut-être eût fouhaité ne pas l'être, je te 

Ce iv 



^1 -tf ' j'nu i 



mmmmm 



408 LE DON QUICHOTTE 

confeille de nous priver d'une converfation qui' 
nous affermit tous dans le devoir pour fa moitié : 
î*en ai une depuis quelque temps , & tout ce que 
M onfieur & Madame fe difeut m'attendrit davan- 
tage pour k mienne. Oh ! pour le coup ^ c'eft 
pouffer trop loin la dâicateflë , dit le vieux Ca-. 
valier , & je*ne crois pas qu'on puiffe la poufler 
lufqueç-là pour fa femme. Oh ! parbleu , répônr 
dit l'autre 5 il y a trop long-temps que vous êtes 
dans l'ordre 1» pour qu'on vous demande de la 
ferveur pour ùt règle 2 mais pour mot, je n'en fuis^ 
encore. qu*à mon noviciat. 

On fe dit encore mille chofes qu'on tourna 1^ 
plus gakmment qu'on le put, ^ Fonparh infeu'*. 
fiblemeht de l%omme à la iéchefrite , de fon dîgna 
çcujer, & 4^ k demoîiêlfe qui étoit avec eux, 

• 






MODERNE. 40^ 



HUITIEME PARTIE. 

jPharsamon & Fatlme étoîent encore dans leurs 
frhambres, ou, pour fpécîfîer mieux les chofes, 
Pharfaroon étoit levé ; mais (à rêverie & Ton cha- 
grin avoient comme fufpendu Tenvîe qu*îl avoit 
d'aller chercher Cidalîfe ; àTégard de Fatîme , 
les coups qu'elle avoit reçus & qui Tavoîent étour- 
die y la veille de la nuit , & Tinquiétude de fa 
Maitrefllè , tout cela Tavoit empêché de s'endor- 
mir de bonne heure ; & quand le (bmmeil Teut 
une fois prîfe , il la garda long-temps; de forte 
qu'elle dormoit encore tout de fon mieux, Pouf 
Cliton, que j^ii penfé oublier, une chaifé lui 
fervoit de matelas : étourdi de tout le vin qu*il 
fivoit bu , rempli des viandes qu'il avoit man- 
gées, il n'avoit pu fe donner le temps ni la peine 
de fe déshabiller pour fe coucher^ Son maître, 
plein de rêverie , ne Tavoit point etitendu venir 1 
fc il s'étoit affis fur une chaife , oà la tête âvoit 
^emporté le refte du corps dans le «aoment qu'î( 
^éfefoh fe» bas pour fe couçl\CT«, 



M* 



410 LE D.ON QUICHOTTE 

■■■ . III I I II l^■■l■■l I m il I ■■■ M I j ii— — ^ 

Cependant toute la compagnie trouva à propos 
d'envoyer dans la chambre du Chevalier, je veux 
dire Pharfamon , pour fçavoir dans quel état il 
^toit; & une nièce du maître de la maifon fe 
donna la peine d'aller elle»méme dans délie de 
Fatime , où la trouvant ronflante , elle la laifla 
e^ attendant qu'elle s'éveillât. A l'égard de Phar- 
famon , le valet qui entra dans fa chambre le re- 
tira de fes profondes rêveries ^ en lui criant aflèz 
haut que la compagnie envoyoit demander com- 
ment il avoit palTé la nuit, Pharfampn lui ré« 
pondit d'un aii" crifte, que le repos ne convencHt 
pasà un malheureux, qui avoit perdu l'objet de 
fa tendreiTe, qu'il alloit remercier fes maîtres de 
la part qu'ils prenoient à fon inquiétude » & qu'il 
partiroit après. Le valet alla rendre la réponlê 
qu'il avoit faite^à toute la compagnie; & l'on jugea 
à-peii«près du çaraâere de l'homcne^^par le dîf- 
cours qu'on rapportoit de lui. 

Cependant Pharfamon fongea à fortir ^ «dès que 
1^ domeftique fut parti; avant que de quitter fa 
chambre^, il f^ mit dans la pofture d'unhondmex 
QUtré de défefpoii? , & craîfant fes mains , les- 
yeux,élev«s'ai;i <\t\^ W dit : ô lieux témoins d^ 
la douleur la,,plU9 aifreufe qui fut jamais! ô nuit 
cruelle que j'ai paCéeJ il ne dit qfia çe$ lnot$ 



MODERNE. : 411 

qu'un foupir interrompit. Quelques taur$ dé 
chambre arpentés dans une a^tation terrible , fer- 
flnerent , d'un langage expreflif , quoique muet i 
h période trifte qu'il a voit commencée ; après 
quoi, fe tournant ducâVé de fon écuyer, qui, 
le menton appuyé contre fon eftomach , ne fon- 
geoit ni au lieu où il étoit , ni au malheur affreux 
de fon miaître t <ii dormoit la bouche ouverte 
& le nez bouché; c'eft^à-dire en bon François, 
qu'il fouffloît & qu'il renifloit : fes joues étoient 
peintes d'un incarnat bachique que le fommeil 
& la pofture où 41 étoit rendoknt encore plus ver- 
meilles:) Quoi ! malheureux , s'écria Pharfamon, 
tu dors & )e me meurs ! mais en vain fon maître 
Fapoftrophoit ' de la manière la-]ri<^s pitoyable, 
le (bmmeil étoit aflfez profond pour lui fauver 
fpute la confufion de pareils reproches; Phar- 
famon , voyant qu'ij ne remuoît pomt , l'appella 
dfune voix afle2- haute; néant, il fallut redoubler 
le ton : Cliton dormoit comme il mangeoit ; je 
veux dire , que fon ibmmeîl étoit incomparable 
^omme fon appétit. Pharfamon l'appella plus fort , 
£ le tirant par Je bras : laifie-mdi en repos , ré- 
partit Cliton encore endormi , &qui n'avoitféntî 
^e machinalement le tirement dé -manche. Que 
4hvAn I n'avons-^QUs pas aflez trotté ? Ces mots 



■p« 



412 LE DON QUICHOTTE 

finis j le ronfiemept recommença ; mais Ton mai« 
tre , qui comprit bien qu'il n'était pas éveillé , 
^pe lui donna pas le temps d'ei> faire.taut; au plus 
une demi-douzaine. Allons/ donc , malheureux 
que tu es! éveille-toi, ou je t'abandonne à la 
lâcheté de ton procédé.: Lâobè tai^méme , ré» 
partit CUtoUj, en ouvrant les yeux; ;e me fuk 
battu comme un CéTar, Te ihQquesrstu de toOv 
maître ? lui cria Pharfamon., .Se ta réverb. ferait, 
t^-efle étemelle? Ace^ mots le foitiaieit sVafuit;^ 
ic Cliton, ouvrant davantage Tes yeux» regard 
doit fon maître d'un air effaré» Oh ^ oh î c'éd 
vous? Parguienne j^ ne me t];piti{>6. pas. FaitefiK 
TOUS le guet contre les fourîs pendi^nt la nuit?r 
Ingrat l lui dit alors Pharfamon , ton maître eA. 
ai} défefpoir, & tu dors tranquillement! A pro»-î 
pos de défefpoir $ vr almeiit t vous aveî raifon ^ 
4it Cliton en (e frottant tes yeu^x ; je peixfe quet 
vous avez le$ é.p^ules meurtrie^;: (ahe^ «ipportee 
du vinaigre. Cette idée d'épaule meurtrie p^«^rina' 
pour le moment PharfCamon« Que veux-tu.. dire> 
rép3irt4t-il. Ne fçaîs-tu pas que la Prinç^fle eflt 
perdue ? Eh bien I répondit-il, ,.çn trouve biea 
une épifKgle; à terré; j oe trcHivera-t-o^ p^^ lai 
jPrî^çeffeî Lève-toi, lève-toi,, dit Pharfamonj 
tu dQW çnçorq l Ah I pvguieiwe ^ pQWi: 1^ <:Qup^ 



^mm- 



MODERNE. 415 



c*en eft faît, adîôu le fommeil , )iifqu*au revoir i 
me voilà plus éveillé qu'utt coq. Allorts, Mon- 
fîeur, partons 5 je me fouviens de tout te que 
Vous voulez dire i oui , vous êtes bien à plain- 
dre, & je vous aimeroîs autant mendiant votre 
pain de porte en porte , que dans Tétat où vous 
êtes t mais , quoi ! quand vous vous jetteriez dans 
le puits , la tête h première , vous ne guéririez 
pas vos mauXé... Ah ! Ciel f la mort eft la chofe 
que je crains le moins , après l'accident qui m'eft 
arrivé. Ah 1 Cidalife-, Cidalife, où êtes-vous? 
Grands Dieux! comment vous le diroit-eHe, dît 
Técuyer > fi elle ne le fçait pas elfe*méme? Maiîi^ 
Seigneur , que faut^il faire ? Partir , redit Phaffâ- 
moti.... Eh bien I Seigneur, partons. Mais, quoi! 
-irons-nous fur nos pieds comme des grues?.^,^ 
Je prierai le maître de ces lieux de me donner 
des chevaux.,.. Oh 1 parbleu ^ dit Qiton , trois 
chevaux qu'il nous faut ne fe trouvent pas comme 
vn caillou dans Teau ; & de l'argent , il en faut. 
•Vous n'avez que celui qui eft fur votre habit; 
encore n'y en auroit-il que ce qu'il faudroit pout 
payer un gîtet ... Il me refte un diamant que je 
donnerai : il eft de prix , on ne mè refufera point 
ce que je demande deflTus : fortons. Mais , Sei^ 
jpiéui:, dh Qiton > d'un air âifez refpeâueux ; 



4if L£ DON QUICHOTTE 



( car le fommeil Se fon vîn paffé ^ le goût du 
Koman le reprit^: ) mais Fatime dort, il ne faut 
pas oublier de la prendre avec nous« Ah ! Q&r 
ton^, il nVft pas befoin , répondit J^xariàrnoo-^ 
que tu m'en &ilès reflbuvenir ; elle tient de trop 
près à ma Princeile » pour n'avoir point pour elle 
toute l'attention imaginable : il lui fuffit d'être 
femme & d'avoir befoin de moi , pour que fe la 
prenne fous ma proteâion; Je n'en attendois pas 
moins de votre grand cœur, répartit Qiton , ea 
le remerciant , & le grand PharBunon eft un bomme 
qui. • • • Je veux dire que vous êtes un grand- 
homme. Ce témoignage de grandeur d'âme , que 
Cliton exprimoit à*demi à fon maître , ne lai^ 
pas de lui faire plaiCrs il lui préfenta fa maia 
pour la baiièr. Seigneur , dit Cliton, quinecom^ 
prenoit pas cette aâion , U qu'un effort d'ima* 
gination avoit fait inventer à Pharfâmoa de foa 
chef y comme convenable à fa grandeur ^ & à la 
diftance de fonécuyer à lui: Seigneur, quevou^ 
lez- vous que je failè à votre main ? Je Vous l'of» 
frois pour la baifer, répondit Pharfatnoa, un 
peu fâché qu'il n'eût pas toUt-dlun-coup entré 
dans fon féns. Ah ! Seigneur , permette^E que je 
répare ma bétife » dit Cliton en faifiiTânt cette 
main como^e il 1^ retiroit : il la baifa eÇeâive- 



\ 



MODERNE, 4IC 

J I W J — -" 

ment de la manière qu'il put inventer la plus ref- 
peâueufe » Tentant en lui-même quelque plaifir 
d'appartenir à un homme , dont c étoit un hon* 
neur que de baifer la main : après quoi Phar(à^ 
mon & Cliton s'en allèrent jobdre la compagnie 
qui les attendoit* IfC maître de la maifon , comme 
on étoit convenu , marcha au^evant de lui d'auffi 
loin qu'il Tapperçut : Seigneur » lui dit il , nous ^ 
ibmmes au défefpoir de l'aventure qui vous atriva 
hier : l'ignorance où nous étions & de ce que 
vous étiez ^ & de ce qui vous fefoit venir armé 
contre nous ^ nous obligea à nous défendre contre 
rhomme le plus grand & le plus refpeâable ; je 
vous prie d'oublier tout ce que nous avons fait , 
Zc de demander en* réparatioo tout ce que vous 
jugerez à propos. Ne parlons plus de cela. Sei- 
gneur ^ répliqua Pharfamon , je n'y fonge pas : 
des foins bien différents occupent à préfent mon 
cceur : j'ai perdu ce que j'aimois. J'avois avec 
moi la PrincefTe Cidalife , que Tinjuftice avec la<* 
quelle un ennemi la retenoit captive » oblîgeoit à 
fuir avec moi : je l'ai perdue » Seigneur , & je ne 
la reverrai peut-être jamais. Quoi I Seigneur , ré- 
pondit le maitre de la maifon » qu'a*t-^lle pu de- 
venir dans le tumulte & le trouble ? Se feroît-U 
trouvé quelque téméraire qui eût ôfé l'obliger à 



ni iiiii I I I i II I I I I I I T ' •! - Il ii T iii ï ii i ii ijii iji * 

4itf LE DON QUICHOTTE 

le fuivre ^ ou renlever? Il n*eft que tro|J vi-ai ^ Sei^ 
gneur ^ répartit Pharfamon : il tie ine refte qu'une 
grâce à vous demander après toutes les boirïtés 
que vous me témoignes^; c*ëft que Vous m'ac- 
cordiez trois chevaut dé Votrô écuHe : acceptez^ 
en même temps , cette petite bague que je vou^ 
donhei Le Gentilhomme prit la bague; & , voyaift 
que c'étoit un diamant de pri^ , il le iSréfèhta à 
une des Dames de la conipagnie y qui étoit eu- 
rieufe de le voir ; de puis fe retournant du côté 
de Pharfamon ^ il lui dit : Sei^eur 9 totis mes 
chevaux font à votre fervice ; & non-feulemeiit 
cela 9 mais moi-même , fi je puis avoir l'avantage 
de vous être utile en quelque chdfe. A Tégard d^ 
votre bague , je la garderai, pùifque vous le vou- 
lez : mais 9 Seigneur, je ferai toujdui's prêta vous 
la rendre^ quand vous me la demanderez, La Dam^ 
qui Tavoit regardée ^ pria le Gentilhomme de là 
xnaifon de vouloir bien la lui remettre entre les 
mains : vous me fuivrez chez moi , dit-elle , eb 
s'adreflànt à Pharfamon ; je demeure à ube lieû6 
d'ici feulement : nous partirons dans une heure 
ou deux , & je vous donnerai tout autaht de chef« 
vaux que vous en voudrez , avec la même j^rô^ 
mefle de Motifîeur , de Vous rendre cette bague 
^uand il vous plaira< Pharfamon y confentit» & 

li 






M O D E R N El ^vf: 



r fi > •••■ r I 



U Gentilhomme auâl ^ qui jugea que là^ Damé. 
iavoit envie de fé faire honneur du diamant; Phar«^ 
iamôn feulement téinoigna à la Dame qu*U étoic 
pf efle 5 & que ce feroit Tobliger beaucoup que 
de partir inceflàmmenti Cependa^t^oute la com* 
pagnie môuroit d'envie de fçavoit* Thiftoire d'un 
extravagant de cttte éfpôce x on le pria de là ca-^; 
)sonteri mais il répondit qu'il étoit accablé d'uit. 
Il grand chagrin ^ qu'il étoit hors d'état prefquè 
de prononcer uiîe feule parôléé 

'Oh defcendît après eti bas dans ûné ^randé^ 
fiille , oà Ton avoit apprêté le déjeuner» PhiurËt*^ 
mon fuivit la compagnie ; mais » d'un air énfevéli 
dans la douleur: je lé plains i difôit une des Da- 
mes^ & e'eft dommage qu'un Cavalier àuffi-bieiî 
fait foit attaqué d'une fi étrange folie ! Oii voulue: 
ie faire placer le premier, de concert avec les 
Daâesl mais fon chagrin ne lui dérobdit |ieil dé 
la bienféance qu*il fçavoit qu'on deVoit gardée, 
pour le beau féxè ^ dé quelque naiflante q[ue Toft 
fût; il fe mit après elles é On le fervit,^ & Totl 
peut dire de lui^ que jamais pdfturé ne fut ni 
plus trifté i < mais dé cette trlfteffe refpe^able ) ni 
plus proportionnée à la perte qu'il avoit faite; li 
tkt parla que pôut prier le inaître dé la inaifoa 
d'avoir foin qu'on allât chercher Fatimé. Là mècii 
Tomt XL î>d 



'4X8 LE DOIS qUlCHOTTE 



4a Gentiflioiiime fe leva pour y atter une féconde- 
fois* Cette'femme-de^chainbre s'étok éveillée de<« 
puis quelque temps , & fe hâtoît alors de s'ha<^ 
biller ; elle renercia fort konnétement cette nièc6 
du foia qu'elle prenoît d'elle , & defcendit avec 
elle dans la falle. Fatime étoit bien faite » d'une 
phyfidnomie fine & agréable j elle fcrt du moins^ 
du goût de prefque tous les Cavaliers. Il y en^ 
eut même qui la cajolèrent; mais, à quelques dé^ 
grès de moins de nobleile,, elle conferva une triA* 
iefle que rien ne put égayer. On la força de (ê 
mettre a table avec les autres 5 malgré le refu» 
qu'elle fefoît ^ dUbit-elle 5 de manger avec u» 
grand Prince. La compagnie fut furprife de ce 
mot : mais ce que -Cliton leur avoit raconté la; 
nuit précédente, développa tout-d'un^-coup Fé« 
nigme. 

Cependant , Cliton qu'on avoit voulu ïsàce 
affeoir auffi , fe tenoit debout derrière la chaife 
de Ton maître; émerveUlé de voir fa Maitreflfe au 
tdXig des autres , il fouffiît plus patiemment qu'il 
a'aùrpit fait dans un autre temps la ditférence 
qu'on mettoit entre lui ic Fatime, fe difant en 
lui*méme , qu'une fille méritoit plus de' confidé-^ 
ration qu'un homme : même l'honneur qu'on 
fefoît alor$ à cette fiUe^, augmenta fi fort Iba 



/ < if'— «'^ - ^ .J» A 






MODERNE. 419 



i^^rfta 



^mour pour elle ^ que ,,dan8 un momeàt où Toit 
gardoit le fîlence , il s'écria tout-d'uo^coup : MsH 
dame , je veux dire Fécuyere de la Princeâè qu'on 
a perdue 9 par ma foi , je ne puis vom voir li 
fans être afllur é que vous êtes peut-être auffi groilë 
Dame que votre maitreife ; & dorénavant je veux 
qu'on me fouette fî je vous appelle autrement 
que ma Princefle r cela , marguienne! ^' écrit fiai^ 
votre front» Fatim^ rougit à ce compliment,* qui 
De lui auroit cependant pdint déplu , s'il avoit étsâ , 
tourné autrement : mais les difcours de QitoU 
étoient alternativement nobles & comiques» J#: 
n'ai point tant de vanité , répondit-elle d'un aie 
modefte. C'en feroit une , répartit Pharfamon , qui 
n'avoit jufqu'alors remué que les yeux , qu^il le^ 
voit de temps en temps au Cîel ; c'en feroit uâe » 
dont vous êtes fans doute exempte, belle Fatime ^ 
puifque le rang que vour tenez auprès de celle 
dont on parle , peut contenter l'ambitidn ta plun 
grande : mais fi l'on: donnoit h qualité de Prin^ 
ceflè au mérité 5 vous feriez une des premieref 
qui la recevriez. On ne pou voit rien de plus galant 
que cette réponfe , & en même temps , cepen« 
dant , de plus conforme aux fentimenc^ de X6io^ 
deftie que Fatime devoit avoir fur fon chapitre» 
Pourquoi ne le feroit-elle pas ? dit Qiton ^ qui 

Ddij 



'420 LE DON QUICHOTTE 



n'étoit pas content de ce qu'a voit die Pharfamon } 
you3 ^tes bien un Prince , vous. Seigneur; & ù 
pourtant 5 à prendre les chofes à la lettre, vous 
êtes le fils du frère de notre GentiUiomme : je rai^ . 
fonne jufte , ou je fuis un fat • Taifez-vous , ré- 
pondit Pfaarfamon , en fe tournant gravement dit . 
tpté de Clitont ce n'eft point à vous à parler^quand . 
l'y fub. Ce que je dis-là n~eft pas poui* vous fâ- 
cher /répartit Técuyer ; chacun prend le prti de . 
fi. chacune, & je parle à la compagnie qui eft 
bien-aife tle m'entendre» Sans doute , refirit un 
^-l^s Cavaliers , une Princeflè n'eft point autrement : 
faite quie Fatime ; & il ne tiendra qu'à elle d'être 
la miemte* Tout beau ! s'il vous plaît, dit.alors . 
récuyer : il faut que je parle ^ ma langue m'en 
(dût -elle tomber; cVft un morceau trop friand 
jpout vos dents, & il n'y a que l'écuyer del'iU . 
luftre j^rfônnage que voici , qui mérite une telle* 
aubaine. Cette fiiillie ne déplut point à Pharfàmon^ 
qui laiflk pour io!rs ï fon écuyér toute la liberté 
'de défendre fes droits. Mais> Seigneur écuyer> 
répartit le ,CavàUer , fi Mademoifelle vouloit 
m'accepter pour aïnant ^ vous ne fçauries l'en , 
empêcher. Palfembleul je ne l'en çmpêcherai pas> 
fdit brufquemént Cliton : n^ais fi cela arriyoit ^ je 
IQe pendrois de r3ge ^ & nous vemon$ beau ^u t 






■^T" 



MODERNE* 4211 

w. .1 ■ ' ■■ ■ ■ ■ Il ' ■ ' —— I— —— — — 1 

Ne traignez rien , dit alors Fatime , en jettant ua 
xegard confolaht fur fon amant ; ne craignez rien » 
Seigneur : ce Cavalier, n'en fera rien; & quiancf 
il le feroit^je ne fuis point volage ; un amant commo 
vous fait trop d'honneur pour qu*on y renonce. 
Ouf ! dit alors Cliton , j'avois befoin de ces. dou-* 
ces paroles : le Ciel votas tienne en fanté, ma Prînn 
çeflTe j &c vous rende y 'au centuple » ce que vou; 
me donnez : vous me faites plus aife » que fi vous 
ffne cbarouiliiez à la plante des pieds. On dîténr 
core quelque chofefur ce chapitre, où refpritAs 
famour de CHtoji brillèrent toujours également; 
après quoi , Ton fe leva de table. La Dame qui 
devoit donner des chevapx à Pbarfamon » prit 
cobgé dé la compagnie, & G^t monter Pharfampa 
& F^tinle dans fon carrqfTe, pendant que le ma^ 
tre dé li nj^ifon fit fçller :un cheyatl à Clisobj^ 
; que la D^ûie fe charge^ de renvoyer. ' . ' 

' On më demande , fann dpute , compte de 1^^ 
Frinceilb Qid^Ufe; il paroît morne e^raprdî^aire^ 
qu'elle ait pu s'éclipfeft P^r quelle élr^fnge aven-, 
turê, dîra-t-oq, eft-il poflSfc^le qu'elle ne foitpii;» 
retrouvée ? Par upe aventure quç vous pefçavéz 
pas. , Mopfièur le J^eâeu): , mais que vo^s fçau-r 
irez qqapd il me plaira; en attendant <^ voyons 
}pcyj^ (j^S 4eB?? #JÇ plijç prcffé^ ou de vous 



^2B LE DON QUICHOTTE 



informer de ce que fit Pharfamon, ou de vousi 
apprendre ce qu'eft devenue fa Princefle. Ma foi « 
|e ne fçais lequel prendre ; il faut pourtant me 
ééterminer : fulvoqs Pharfamo^ , puifque nous 
içavons QÙ si eft 9 ^ le haiàrd nous remontrera 
Cidalife. 

Le earroilê dans lequel il était , étoit déjà éloi^- 
^né d'une demi-liéue du • Château où lanoces^é-. 
«oit faite j quand y en traverfant un petit bois, Phar- 
famon & la Dame apperçûrent vne jeune pay* 
fimne fuyant un berger qui k pourluivoit, L^ 
feune fiUi^ fefoît de grande cris , & fembloit fuir 
myec la plus grande frayeur celui qui couroit 
après elle. Pharfamon , à cet afpeâ , ctde au co- 
cher d'arrêter ^ faute à bas du carroile Fépée à 
^]a main, ordonne à Cliton de defcendre, qui,^ 
à^ns la précipitation avec laquelle U obéît , cul- 
bute en bas d*un cheval qui lui a volt d^à plus 
d'une fois fait (èrvîr la éroupe de felle. Pharfamon, 
4*une vîteflfe incroyable, fauté fur le cheval, & 
galçppe à toute bride fur le berger : il Tattrapa 
bien vîte; & lui donnant un coup du tranchant 
, de fon épée fur le dos , le renverfa par terre j 
après quoi, U courut & là fille, quls^arrêta cni 
le voyant venir à elle, .^h! Monfieur, lui dit- 
iellc, que l'ai de $i%èes^ rw4r^ k volw g^n^^o- 



ifc—^— Mai*!— J»— !■»—»■»—<— ■ ' l i '— ^M*«^^i— «^— p— — ■ ■ I immmm,^ ^ammmmmmmÊ^ 



M O D E R NE. 4aj 



iité ! Vous me fauvez de$ maîa^ du plus cruel de 
snes ennemis* Venez, belle fiUe , l«i répoçtdit Phaf* 
iamon ; fi j'en crois votre phyfionpmiei,, vois 
n'êtes pas ce que les vils habits que vous par* 
tez vous font paroitre-: acceptez le fecouf$ q^fe 
'. Je vo«s offre » & montes fur ce .cheval qui Voy s 
portera jufqu'à l'endroit où m'attend 419 çarroflè* 
;Après ces mots , il defcendit de cheval , & re* 
sno^ta le plus adroitement du monde. Quand Ja 
jeune pay£infle fut placée > il galoppa avec jia mê^^e 
viteffe jufqu'aucarrofle^y fît monter l-înconnue» 
& prit place lui-même auprès de Fatime » apnès 
avoir rendu, le cheval à Clkon» La frayeur 4e 
l'inconnue avoit été fi grande» qu'à peine pouvoir 
elle en revenir , quoiqu'elle fe vit en fû^té. La 
Dame, à qi^i appartenait le carcoiSb ja| marqiiia tout 
l'intérêt poffible ; & « comme Fhaxfamoo Ta voit 
fort bien rea;iarqué , ççtte jeuae fiUe avoit l'aie 
4e cacher uQe naiâàncç iliuftre (bus les habits 
qui la déguifoient : on ocdonna au coçfaftr d'aUer 
le plus vite qu'il feroit ppflible ; ic une demi- 
heure apr<^s , l'oin arriva chez la Dame qui éçpit 
3ireuve> & qui étoit4anede ces femmes «qyii com<- 
jnençent leur retour , çoquetDe dé|à furannée ^ 
maiç qui ne pouvoit içnonçer aïk plaifirs du bel 
%e ; elle n*avoit pa$ dit i^aad'-chofe daps 1» CQifa^ 

Ddiv 




J l » ■ ■' ' ' ' ' i llllll 

LE DON QUICMOTTE 

pagnie d*où elle venoît : la figure de Pharfamoq 
lui avoit plù beaucoup ; £c la demande qu'elle 
(voit &ite du diamant , n^avoit été que pour Peu- 
gager à venir chez elle , pour eflàyer G elle ne 

< pourroit pas lui faire oublier (k Princeflli perdue; 
elle efpéroit , en lui parlant raifon , de le fairQ 
revenir de (on égarement , & le conduire infên- 
fiblemént à Taimer , à force de bonnes manière»;^ 
enfin à l-époufer j, fe doutant bien qu'il étoit 
homme de naiflànce j & pourvue d'a(Fe^ de bien 

< pour Étire la fortune d*un hommp qui n'en auroit 
point, & qui lui plairoit;(Je dis Tépoufer, car 

c te ne fuis pas d*humeur à meti^re^ fiir la ^ene un 

Cependant on éft arrivé. Uinconnue parut avoir 
befbin de repos; on lui prépara une chambre o^ 
elle fU| long-temps à fe repôièr fur un lit|[ h^ 
fouplrs qû^eile ayoit ^aits le long du'chemin, ne 
^arqu^erit que trop cothbien les raifons qu^etle 
'-' ^V^it d^être affligée , étoiént confidçrables* Phar- 

• - • 

- famon h recommanda à la Dame que j^'appelteral 
Fclonde, & lui témoigna quHl étqlt daiis la re'-r 
foluiioin de partir fur le çlia^np. Ellç $t fembhnt 

c ""de fô mettre en devçjiir de lui faire donner cij 
^u^il demapdoit j^ mais elle eut foin feçrettement 



jr-' ■■ ■ " — 

O " I ^ 



MODERNE, 4ay 

% I ■■■■■■ 

partie d^ fes chevaux à une de fes terres , 8c 
que cçux qui reftaient , n'étoient point propres 
« Tufage ou les voulolt employer Pharfamon ; 
qu'au refle on les ramenerpit le lendemain Taprès* 
dîner. Ce trait d'adreffe fut fuivi d'un difcours , 
où elle lui repréfenta vivement ^ enfe conformant 
à fes idées 9 que Tinconnue qu'il avoit tirée des 
mains de fon ennemi pouvoit avoir encore be^ 
foin de fen fecoùrs dans les fuites , qu'il fallolt 
attendre qu'elle lui eut confié fon hiftoire; Phar* 

* famon qui, malgré l'intérêt de fon amour , étoit 
capable d'arrêter pour cette unique taîfon , coh- 
fentit d'attendre jufqu'au lendemain. On fervit le 
dîner , 8c Ton envoya demander à la payfanne 
iocennue , fi elle vouloit' venir manger. Cette 
jeune fille fe leva du lit où elle s'étoit couchée ^ 
'•le parut dans ta falle, avec cet air languiflTaAt 

* qu'uae vive douleur répand fur le vifage ; elle 
' ffàïoiffoit conftemée. Pharfamon la falua d'un air 
' convenable au myfiéreque fès habits cachoieht 

* (kns doute ;& , malgré ^attirail de payfanne, Fé« 
londe ne laifla pas de lui faire toutes les honnê* 
tetés qu'elle aurpit pu exiger dans un habilletneht 
plus difthigué. Il eft vrai que la jeune payfanne 

~ y répèndoit de manière qu'il étoic aifé de vole 
• j|»9 ÇÇ ^uo Vqn foupçoûoeît dç nQWelTc chez. 



426 LE DON QUICHOTTE 

elle , étolt très -réel ; la beauté qu'on voyolt daos 
' fes traits étoit le moindre 4^ Tes agréments. Ce* 
pendant ces traits compofoient ufie phyiîonomie 
fine & délicate ; c'étoit un teint qu^une payfanne 
lie fç^uroit fe conferver» une main charmante & 

telle qu'une Princefle pourroit la fouhalter , un 

• • • • 

certain gefte, ic je ne fçais quoi dans fa manière 
de remercier» ou de répondre & de n^anger même» 
qui refpiroit une éducation noble. Félonde , en 
dînant 9 eflaya 9 par les difcours les plus obligeants^ 
de calmer fes inquiétudes, Elle parut fenfible aux 
obligeants efibrts que fefoit cette Dame ^ elle le 
contraignit même jufqu'à parler beaucoup plus 
qu'elle n'auroit fait; & ,1e repas étant fini., Fé-* 
Ipnde la con.dui(it avec Fharfamon , Fatime qui 
avoit mangé avec eux, & Cliton à qui on avoit 
donné à manger à part , fous xxn agréable ber>< 
ceau , où Foii avoit ménagé des Ciéges de gazon^ 
On agita d'abord quelques qoeftipa^jodifférentes» 
où la bellç kiconime par^t av<>ir autant de déli- 
. cateiTe dans Tefprk ^ qu'elle en ^voit dans fes 
2raits« Fharfamon^ cependant >■ curieux de fça- 
.voir par quellQ aventure elle fuyoit ce Berger qjui 
la pourfuivoi:t ,&. charmé de l'occaiSon favorable 
<qui s'offroit d'eDtfolenir iès idées, par àes^ aia^ 
tkres CQavc»ables à cq ^u'^$ ixmsm. «pria Xvk- 



«^^I—— ■! ■ m .iii»i iiiiiii ! ■ ■<■■»— ——^if.^ 



' MODERNE. 427 

1 

connue de vouloir bîen leur raconter fon hiftoire * 

* ' ' 

fi elle le pouvoît faire. I^a jeune inconnue répons- 
dit : Je vous ai trop d'obligation , Seigneur , pour 
.vous refufer ce que vous me demandez ; d'ailleurs, 
je n'y vois nul danger: ainC je fuis bien-aife que 
vous me procuriez l'occafion de vous faire plaifir. 
Quand elle eut répondu de cette manière, d'un air 
ÂQ modéftie à infpîrer du refpeâ & de la tendreiÏ9 
pour fa perfoqnÇj^ ellç commença amii« 



/ 



Hifloirc de Tarmiànè. 



^E m'appelle Tarmiane , mon père étoît Lieu * 
tenant de Vaifleau 5 il n'avoit que vingt-deux ans 
lorfqu'il épouf^ mî^ mère ; ils etpiçnt François 
tous deux, La tendreile que ma mère a voit pour 

,ibn mari, la détermina à le fîiivre dans un voyage 
fur mer, qu'il ailoit fs^ire avec quelques valiTeaux 
que le Roi envoyoît dans une ifle où l'on avoit 

^ befoin de François : te commencement du voyage 
fut, dit-on, très -heureux 5 maisr quinze ou feize 
îpur^i avant d'amygi:. çù l'on ailoit ^ d!es vaifleaux 
iJ'un pavillon étranger , avertirent les nôtres qu il 
falloîç fe teflir fur fes gardes. Ces vaifleaux nous 
fy*?* ?PÇer§u5 dç içux Q^ii^ approchèrent i 



■^28 LE DON (QUICHOTTE 

■ ■■■III» ■iiiii I I wmmmmmm^Êmi^mê 

force, de voiles ^ & quand nous fûmes plus près 
les uns des autres , on vît que c'ctoient des Turcs, 
en bien plus grand nombre que les François : ils 
nous attaquent brufquement , cfpérant de con- 
traindre les nôtres à fe rendre bientôt ; mais Hs (e 
trompèrent ; & , malgré l'inégalité , jamals't)n nô 
fê défendit avec tant de valeur : les Turcs « à force 
de monde y demeurèrent cependant viaorieux : 
mais la viâolre leur coûta bien cher , & ils nei 
la remportèrent qu'enfknglantés du fapg de plus 
des deux tiçfs dçs leurs, * 

Mon père fut un de ceux qu'ils admirèrent le 
plus 5 quand ils fe furent rendus maîtres de nos 
vaîffeaux : il s*étoît battu lè dernier contre trois 
jeunes Turcs ^ dont 11 avoît irrité le courage pat 

' Ja vigoureuferçfiftance qu*il fit à leurs effort» pour 
entrer dans fon vaiflcau ; mais enfin il fut percé 
de tant de cpups d'épée qù*il tomba. Après fe 
combat ji on le fit prendre: celui qui commandoît 
les Tûrçs îe fit mettre dans fa tente i par un (entî- 
ment de gçnéroCté naturelle; & qu'excitoît en- 

' côre ce qu*on Jui rapportoit du courage de mon 

' père. Les Turcà firent* foîxante prlfonnîers. te 
butin partagé, Tarmîane , ma meîre, refta au 

. chef dçs Turcs. Ils prirent encore, en s'en retôur- 

^ liant , ^uçJqués'Yaiî&aux march^nàst Pavois atoj 






MODERNE. 42p 



dîx-kuît mois ; & quand nous fûmes débarqués , 
quelque foin que le Corfaire Turc C car c'en étoît 
un ) prît de mon père , il expira de fes bleifures ^ 
entre les bras de fon époufe. 

Le Corfaire Turc 5 qui aura nom Hasbud , 
m'emmena chez lui avec ma mère 5 dont la jeu- 
nèfle & la beauté Tavoient touché dès le premier 
înfiant. Il demeuroit dans un village près de la 
mer : c'écoit un endroit où fon père , qui avoit 
pofledé des emplois confidérablçs auprès du Grand« 
Seigneur , avoit été obligé de fe retirer pour 
éviter des malheurs plus faneftes^ où 9 fans doute » 
l'envie & l'artifice de fes ennemis Tauroient expofé 
dans les fuites. Dans ce lieu , fa femme , encore 
jeune, avoît accouché d'Hasbud, qui y avoit 
toujours été élevé» La mort de fon père & de (a 
mère , qui ne vécurent que trois années après leur 
retraite , l'avoit laifTé fous la conduite d*un fimple 
parent, qui n'a voit pas eu foin de cultiver en lui 
toute la difpofîtion que la nature lui avoit donnée 
pour la vertu* Quoique privé des grands biens que 
la fortune de fon père. lui avoit aoiaffés, il enî 
avoit encore aflèz pour vivre , Cnon en gros Soi- 
gneur^ du moins en particulier puiiTant, Son pa- 
rent mourut comme il n'avoit encore que quinze 
ans. Maît^re. d'un patrimoine plus que médiocre , 



450 LE DON QUICHOTTE 



l'amour & les plaifîrs TaVoîcnt d'abord occupa 
ks premières années. La proximité de la mer & 
le nombre de vaîflèaux Corûires qui abordoient 
près des lieux où il demeuroit, l'encouragèrent 
à tenter fortune comme eux : il s'afibcia à uri 
d'eux avec< qui il courut , quinze années , les 
mers avec tout Je fuccès qu'on peut attendre dani 
ce genre de vie. Ce fuccès l'anima davantage en- 
core. Enfin , après avoir fait long-temps le mé- 
tier de Corfaire par intérêt , il s'en fit une fi 
douce habitude , que dans tes fuites il le cooti- 
i^ua par goût & par inclination* Son aflTocié lut 
tué dans un combat. Ha^ud époufa une de fe^ 
filles 9 & s'empara prefque de tous les biens que 
fon père avoit laiflfés. Chaque année il revenoie 
au lieu de fa naiffance, où il avoit mis fon époufe: 
il aggrandit fes terres , & fe bâtit une maifon fi 
fuperJje, fe fit fervir d'un fi grand nombre d'ef- 
ctaves 9 que , dans tout le pays , Hasbûd étoit 
.cité comme le plus riche & le^plus puiffant. Ce 
fut dans ce lieu qu'il conduifît ma mère & moi: 
mais avant que d'entrer dans le détail de mes 
aventures , & de tout ce qui y a rapport , il e(i 
bon de vous dire dans quelle fituation étoient 
alors la maifon & la famille d'Hasbud. 
' Cet homme étoit âgé de cinquante ans^ S^ 



— w»www— wiMIiÉ—OWÉrtawi^ hiiiu jii» 



MODERNE. ^it 



femme, qu*il avoit époufé très- jeune, n'en avoit 
encore que trente. Elle étoit une des belles 
femmes qu'on put voir ; mais fes inclinations 
étoient cruelles, méchantes, & d'autant plus dan-^^ 
gereufes, qu'elle fçavoît à force d'artifice , & d'un, 
artifice qui ne lui coûtoit rien , cacher le plus 
mauvais caraâere , fous des apparences naïves dd^ 
bonté & de douceur. Elle avoit un fils , & c'é- 
toit le feul enfant qu'elle eût eu d'Hasbud. C© 
Turc , quand nous fûmes arrivés , fit récit à (x 
femme de la valeur de mon père , & de la géné-^ 
rofité qu'il lui avoit fait paroître avant de mou- 
rir: il ajouta que cet homme , avant d'expirer, 
l'avoir prié de traiter doucement fa femme ; ic 
<le lui laiiTer la liberté d'élever fa fille à fon gréw 
Je lui. promis d'exécuter ce dont il me prioit, 
dit-il à fa femme ^ & je veux tenir ma parole : 
ayez foiit d'elle , &. qu'on ne la trouble point 
dans l'éducation qu'elle voudra donner à fa fille. 
Alcaoie, c'étoit ainfi que fe nommoit la femme 
du Corfaire , lui voulut perfuader qu'il n'écoit 
pas néceitaire que cette efclave demeurât dans 
fa maifoD , qu'on n'avoit qu'à l'envoyer dans une 
autre de fes maifons , qu'elle y feroit moins gé^» 
sée , & que ce (éroit auffi pour eux uti embarras 



w» * .. >■ . 



43a LE DON QUICHOTTE 

^— I I I— i^i— *— — ■— ■ * Il ■ ■1M.II1»- 1^ ——11^—1 

de inoin^é Alcanie n'ailéguok ces m(bns que pour 
juger par la réponfe de fon mari, s'il ne s*inté* 
refToit que par générofité pour fa captive : elle 
avoit vu Tarmiane , fa beauté lui avoit paru 
extraordinaire, & les foins qu^Hasbud'ordonnoit 
qu'on prît d'elle pouvoient êtte un effet des 
imprefllons de fa beauté* 

Hasbud répondit à ce qu'elle lui dîfoit ^ qu'il 
ëtoit bien-aife que Tarmiane reftât daûs la oiai* 
fon; qu'on feroit plus à portée de la fer^îr, & 
que ce feroit une mauvaife manière de tenir la 
promefle qu'il avoit faite à fon mari -mourant, 
que de commencer par l'éloigner de lui , & de' 
l'envoyer dans des.lieux où elle n'auroit pas les^ 
agrémeûts qu'elle trouveront chez lui v qu^â»^ refte' 
c'étoit une femme d'une grande condition , qui 
méritoît qu'on refpeâât fou malheurr Sa pafSoi> 
saiiTante , & le deflèiti qu'il avoit de-'trompei^ 
Alcanie , le fefoient- parler en ces termes. Alca-» 
nie ne &it cependant point abuféç : i travers la 
générofité qu'affeâ-oit fou myi-, & qu'elle fçavoift 
bien ne lui être point naturelle, elle démêla la 
véritable raifon des inconvénients qu'il alléguoiu 
Four en être plus certaine , elle ne s'obftina pas 
davantage à lui parler de cet article 9 S: elle diffi^ 

saula^ 



M O D £ R N £i' 433 



■■w»^'^"*"?" 



ttiUU avec, tant d'adfçfle ^ que fop m^rî p^îi; an 
f<mfcnt lô (change, & fru^ Ta^vaif perfuadée à|bii. 

lavantage, :L\.^ r . .' - •< ., 

n Depuis ce moment ,/ Alcanie. traita jTarmîîinôr 

|b plu§ oblig^âmit^t du mQnde. Ma.o^er^ ^ qppir. 

quie. captive j ; n'a v<^t 4*i'à (puJuuteEj ;,, tout xe 
qu^elle vouloitjétoitjfar^le chaipp &(it. à foûgréè 
£lle remercioiit toifs^ Içs }aur$i}asbud*2!ç Ta feramdi 
de la douceur qu^ils avoiertt pour ellei «C'eft^à 
vos -fQiïîs ^n^r^j[i^a,;le^l4iroit*-)BlIe[ 4juç|qjuefois , 
^lieje doifrjaaa vieyvkfPïQfî^tfuaejfterd^^j^^^^ ^ 

&.hp^t^. de ,fl^a.;IiJîeirt^„ ,1'ai^rpietlt -dès .long- 
temps terminée:, Qr rvos l^optés ^ n'avoi^n$> cH^çp^ 
xB;a douleur, Ç'étpiytî.ahm.çiuf,Tarmwgç^ par- 
loit fouyent; : ..: ;. . ^ .^, . . .:' . .. 

,jmi.^rei: uâe Viétitabjy^ paifiQçiarpire.^e;!^ t^miditil 
âujJiisfiM? lefe plu^hb^rdif & les Blu&:Ctudle^ 
Xfoih^di .qupiqu'aççoi^tu^cà .ne trpuysr^janjiaîs 
jtje jéfiftacçei û*avpij fj^fgfadiant ofè, juftiaHci fairg 

4w«Ile3|>à^^:C^p_tiY^^qtQit, R^otjgéje , une ^aa- 
.<6yt nj&j^'Wiii^, empreintefur.fopryi^^, tjj^.je 
^$ Içais q9(9iii9^ ly.i. prêtait de. grand J?i n9l^leflre 
^u co^ur 2&: des fentlments, ; tout cela r^çtenoit k 
Çôjffaîrei.daçsjk^ b^rnefs d«Ja JGmpJç ^honnêlfife! 
Tlp/wtf JSrît Ee 



^ LE BOtf QUICHOTTE' 

té: il TaborHort cent fois dans là réfolutioii de 
lui avouer ce qo'il fentoit, dt cent iais une crainte 
refpeâueufe le mettoit hors d'état de lui en par^ 
1er: mâîs' fa paffion vînt à- ùii 'point ^ ^\jLevfy[ï un 
excès d'amour prévalut fur l'excès de refpeâ qui 
géhoit fon cœur s il réfolut' de Palier trouver d^ 
pur qu'elle fe pfomenoît dans une efpece de la^ 
byrînthe'qui étoît dans im -jardin magnifique joint 
â 11 maîfôn/ 

Jûfqu'ictAlcanie, malgré les foins qu'elle pfe« 
noït d'bbferver fonmarî,' ii'îîvbît encore rien vtt 
qui pût hii prouver qu'il fût amoureux de Tar^ 
miatjei&elle fe difoit quelquefois à éHe^mémey 
qVil ^ùvbit fe faire ^u^'Has^id en ùsftt par gé- 
nérofité pour Tarmiane qui le méritoit^ & par 
reflouvedir de la vertu àt fon mari^ mais |e ha^ 
fardv qui trouble & répare tout fucceflivemeat^ 
lui apprit^ enfin , ce que Pâdi^ile du Coràire i 
fon iggârd,''Ôc fon rdpeft^pbur Târmiâne, lui 
tenoiênt depuis long^'tènibs caché.- Je vous ai 
dit^ Seigneur, continua la jeune inconnue en 
^adref!aht àPhàrlaifadn ,-que Tarmiane k prome- 
iioiif dans un labyrinthe delà maifon: Hasbud sdb 
ly joindre*, croyant (à femme occupée avec feï 
doûleftiques : il entre à^ns ce labyrinthe , Il jette 
ks yeux de tous côtés pouir apperce^voir Taip^ 



fiimmmmm^mtmmk 



M: Q R J^ ii H E< : 45^ 



jxmM V inâi^ le ^(lit. 4»% (bfapi^s- de fofi Q<mx H 

çtQÎt àffife fur. l'Herbe, & a^uyée fur Un brasè 
Votre douleur net Jmira-t-^itej.anï*îï> lui dît-U 
4*ut> ton itial ailuré ^ & avec une rougeur qui 
prédirpit Tiai^enitloâ qui Tamenoij-Î Ne pourra-t-» 
on ^'malgré tsiH^t G<r q;ue l^'oD fa^:. pour >rous fou^ 
kger^ fe flatter d^y réuflîjr? Tarn^ia^» qu'il fuif^r 
^renoit 9 Voulut ie l^ver poulie fal^i^;? :* ina\& U I^ 
fetint avec précif^iitation. Ma douleur 9 ou m^ 
joie y lui répondÂt<-elle , doive^H imporcei^ peu à 
tout le monde ^ Seigneur » & c'eft pouffer vol 
bontés tirop loiti que de fou^aitei? fi ardemment 
de 'Voir Çnit mes ti)&\xx ; vous ayez . fait . pour 
jikùïj & vous ^l^s tous le$ jow» affez pour 
m'eiûpéckef de rc^i^tter ^àa/^rtu^e. p^ffee: m^ii»', 
Selgueur , dje- quel fetow d^ gaîet^é eÛ capsule 
Une fnalheureufe qui a perdu (es bieps ft: fon mari 
qu'elle cbérKTôit plus que toUfte au!(fre ckofe,; f^ 
jDe dis point la liberté ; Tétaç où jje vi^ ne refî- 
fetnble point àire^lavageXrd^e;s> Seigneur, qiu^ 
jl^ i^ecoônoi^nc^e c^ue j'ai pour vou^ me feront 
oublier mes malheurs 5 fi quelque, çhofe pouvoit 
en eâacer le fôuvenir de motl cceur. Mais quoi! 
-Madame» répartie Hasbud» Ui^ j)eu remis de fon 
émotîoa paria douceur . avec laquelle lui ppC' 

E eîj 



»•-*■ 



ii%6 LE DON QUiCffOTTE 

lolt Tarmiane , qutnd on a été une foisr itfalheu-' 
rèux^ doit on rôrre' toujours? Malgré les etforts 
cjue i'on voit faire pour terminer notre infortune , 
ïê temps & Taontié * que nous témoignent nos 
imis , n*eflFacefit-îls pas dan* le toeur de tous les 
hommes un' fu'nefte & fâcheux fouvenir ? Nos 
malheurs i enfin, laîflent-its d'éternelles bléfliires, 
quand tout s'emprefle à leî guérir ? Parlez , Ma- 
dame, Ju{qu*ici , f aï tout employé pcMi'r -adbiiclc 
la fituatiôn où vous êtes ; mais que faut-il faire 
encore? Vos larmes me touchent &'me percent 
le cceur : je ne connoiflbis point avant vous la 
pitié & la compaflion : vous m*infpirez pour vous 
des fentiments que je n'ai jamais éprouvés: vous 
pouvez tout exiger de mol: mes biens, ma vie^ 
mon fang, tout èft fait pour vous* Il y à long- 
temps que je voulôis t^ous le dire , mais je né 
fçais qu'elle crainte me rétenôit en vous abor- 
dant ; & puifque 7'ai commeilcé à parler , je ne 
le cache plus , je vous aime éperdûment ; & c'eft 
Vous dire aflez. Madame , que , fi vous répon- 
dez à mon amôut; votre bonheur , avec le mien ^ 
eft aflfuré pour janiais* Je fuis marié; il eft vrai: 
mais on trouve des remèdes à tout^^DepûIs que 
je vous connoîs , je haïs ma feramei Quelle diff^ 
^^^ce, grands Dieux ! de vous à elle ! Àh ! Ta]>- 



M O D ER NE. 437 



inîane 1 diies un feiil mot dé favorable , & - les 
obAacles qui ^oppofent à ma félicité difparoîtront ; 
car enfin , mon deifeta n'eft pas d*abufer du pou- 
voir que me donne fur vdus votre efclavagé. J'aî 
bien prévu que vous no con&ntîriez pas' à ''mon 
bonheur à moins d*un engagement qui permette 
à votre cœur de fe rendre aux emprefTements 
du mien : encore une fois, dites un mot, Tar^ 
iniane ! gardez le fecret ,- & j'aurai foin de hâter 
aotre félicité. 

Que devint Tarmîane â cette brufque décla- • 
ration d'Hasbud ? L'horreur de ce qu'il lui pro* 
pqfoit fe joignoit dans ce moment au peu de pen<» 
jliant qu'elle avoit pour lui ^ & au mépris qu'elle 
en devoit faire , puifque ce n'étoit pluis qu'à une 
paffion criminelle à laquelle elle devoit des hçn- 
ji^tetés qu'elle avoit cru g^néreufes. D'abord , 
«lie lui répondit avec une efpece de fureur fans 
^clat , mais dont la froideur n'étoitpas moins ex- 
preffive; infenfiblement le .malheur de fa (ituation 
lui arracha des larmes., & ce ne fut plus que par 
desfoupirs& par des mots entrecoupés, qu^elle 
lui marqua tout Feffet que fon difcours avoit pro- 
duit fur elle. Que je fuis malheureufe , s^écrla^ 
}:-elle ! A qui m'adreifer maintenant , ô Ciel , 
pour srvok du fecours "i Ab ! barbare , fi tù m'an 



438 lE DON qUlCIlOTTE 

mts 9 ne devois-tu pas pfi'épargner - le tourment - 
que tu mç fais foufirir ? Enyiikge mon étsit ^ fao^ 
bî^n^; fan^ aoûs^ fans foutien. Jea'avoi^ que toi 
iSc ta feinm^ ; tii ayoi^ fait mes o^alheufs i tu fem^ 
blois les réparçr .pêR Ift généyafitc que je croyois 
voir en loi, Diçux ! cette générôfke o^étoit qu'uoe 
feinte ! il me refte ui^ fille dont la vu^ rautenoit 
ma vie , contre tous. les <:hag;rin$ qui VattafiuotenC, 
Ma Religion eft différente de la tienne : )e {m% 
une miférable captive hors de fon pa^s 9 dans un 
climat barbare, Tes bontés etoiént Tunique ref^ 
fource que me l^iCoit le Ciel. Refiburçe vraîoieDt 
jffreufe t A préjfent, quç 4e vi^fidrairje > A qui me 
plaindre > Je fuis tpn ^fclave ; je n'ai quç.fcoi pogf§ 
}uge; & tu veux être mon bourreau 1 AceteiH 
droit dis fa 9épooik 9 fes faxiglots r«mp$ch^^il 
d'en dire davant^e, £He fe jetta. fur moi ^ qu| 
étois a|(S(b auprès >d'^Ie ? elle m^embra^ ^tqç de^ 
^émiifement^ qui aur<Meitt intérèfff fes pkis infea*^ 
jObles i il fembloit qiie & doutote «voit r^do^ublé 
fon aiiio^r pour xoox^ U* la )ettK)lt même coimnui 
'dans une aliénatîoii d'^i^t. Hasbud eut la conf-f 
tance d^ttendre que cet exçès^ dç défefpc^r contre 
}ui fut raleijti ]{ iç dans le. temps qu'elle paroifibil 
|tre un pçu plus çaliné^, il lui ^\t : je vous bHfe, 
T?.?Wne ^ l^veij 4?. n^ |i^(8c«î. yQu$ ÉMt)plas,4i 



MODERNE, 43P 

. —I L - ' ■ ..1 ■■ . . Il I ■ I. ■■ !■■ 

final que je n'avois envie de vous en faire ; perdez 
cette horreur que vous avez conçue contre moi* 
Votre chagrin me touche fenfiblement. Je ne vous 

.parlerai plus d'une chofe qui ne ferviroit qu*i 
.vous faire perdre , pour moi ^ Teftime q^ie Votts 
aviez conçue ;fe tâcherai d^etouifer ma paffîoii: 

, & 9 pourvu que votre douleur n'éclate point , )e 

.puis vods promettT'e que U £ureur que voqs 
m'avez marquée 9e ditiïinuera en rien les bon- 
tés q«te vous 4ites que fâl jafqu'ici eues poUf 
vous. 

Après, bes mots y il <|uitta Tarmiatie » qui avoit 
écouté ces dernières paroles la tête baiiTée , <&: 

: les yeux fi^és à terre. Fa^ le Cie} ^ lui dit-elle» 
quand il la quitta i que les fentiments que vous 
faites paroltre forent iînceres ! la reconnolffance 

. que j'aurai peur vojus. i^ finira qu'avec ma trifte 
vie,. 

Elle refta ^encore quelque temps dans ce laby- 
rinthe. Hasbud s'en retourna dans la mai(bn, agité 

. de mille paflSons à la foi^ Le repentir qu'il avoit 

.marqué à, Tarmiane ^ n'étoit qu'une feinte dont il 
voulolt fe fervir comnie d'un moyen ptuis fiar jKMjr 
arriver à &s - d^ffeins. Dan^ lé défordre où le jet- 
toient mille réfolulions incertaines, celle de k 
mettre fur çier » & d'eimmener Tarmîane av^c 

Ee iv 



• 

mm 



440 LE DON qUICHOTTE 



tài^m 



lui, étoît celle où fon efprit s*arrêtoît1e plus. Il 

'devoxt, J50ur cet effet, flatter Tàrmîane de Tcf- 

' pérance de revoir fa patrie , & lui dire que, dans 

peu de temps, il prétendoit Ty rendre lui-mèoie. 

Il fçavoit bien que , quand elle feroit dans fon 

vaiffeau , il en (eroitînéniment plus 1^ makré que 

chez lui, où fa fefâme, qu^tl craignoit un p^u, 

* & le défagrémenft de paflier pour un cruel , le rete- 

noient ; mais , comme f ai dit ; le hafard traverfa 

fès.defleins en ih{lrûU$ntËi femme de rav^nti^i^ 

qui s'étoit paflTée entre Tarmiane & lui* 

Alcanie étoit entrée dans le labyrinthe un ma-» 
-meut avant quHasbud y vînt. Elle avoît àpperçu 
<de loin Tarmiane^ au. travers des arbres; maiss 
-je ne fçais par quelle humeur fombre ou mélan* 
colique, ou, peut-être, par un fentiment fecret 
- de jaloufie qu'e lie confervoit contre 'elle , elle 
fie Tavoit point abordée. 

Elle fe promenoît d*un autre côté , qiiând elle 
entendit parler fon mari , qUi effeâivement par- 
loit très-haut. I^ curioiîté dé fçàvoir ce qu^îl di- 
foit à Tarmiane, dans une occafion dent elle pré- 
|ugeoit bien quil fe ferviroit, sll l'aimoit, la fit 
avancer de leur côté; & ne s'approthant qu'au- 
taht qU'il étoIt néceflkire pour écouter ' diftindc- 
Qiçnt çç ^ue diibit fan mari, elte «^e&dit, à 






M O D E R N^E. -\ : '4^1 



•m 



quelques premiers mots près ^ toute ^^a déclaration 
pâilionnée d'Hasbud 9 & les delleit)s violents ^ fans 
doute y quUl avoit contre elle , & qu'il conGoit à 
Tarmiane. Mille fois , la fureur , la rage , te la 
jalouiie , la' pouiToient à parojtre pour accabler 
. Hasbud dé juftes reproches ; mais fon caraâere 
lbur(>e & artificieux l'emporta par întérétpour (k 
^vie^ & pour d*a%tres deileins , fur la rage qui !«. 
tranfportoit. Elle fe retira , quand il eut cefTé de 
parler ^ fans attendre la réponfe de Tarmiane : car 
«lie craignolt que fon mari, par accident ^ ne la 
\ity 6c, par cette raifon, ne méditât pluspromp^ 
ment fa mort. 

Alcanie n'avoit d'abord été jaloufe de Tar- 
fniane , que par un amour (incere pour fon mari ; 
mais lorfqu'elle eût appris qu'il fe. foucioit afiez 
peu d'elle , pour ne point balancer à la facrifier 
aux defîrs qu'il avoit de contenter fa paffion , cet 
amour jaloux s'évanouît entièrement & fit place 
â une résolution emportée de fe venger de lui^ 
avant qu^il eût le temps de fe défaire d'elle : cette 
réfolution fut cachée fous un air content. Il la 
trouva 3 je dis . Hasbud , dans une cour où elle 
ordonnoit quelque chofe à fes, domeftiques : ielle 
. lui demanda , d'un air indifférent ^ d'où il venoit. 
ï| ne lui cacb» point :qu'il fortuit du labyrinthe ^ 



•Ai 



44^ LE DON QUICHOTTE 



wtm 



{OÙ il avok eu un moment de converfation avec 
aTarmiaoe qui y étoit encore. De fon côté , il lui 
dit cela. d'un air libre & naturel, qui ne fervoit 
^'éprouver à Alcameavec quelle prjécipitation 
^lie.devoit prendre desmefures avant les iîenaes. 
La nuit vint , Tarmiane fortit du labyrinthe » & 
iuppoûi une îhdifpofition pour n'être pmnt obli- 
gée de manger ce foir^^là avec HAbud & fa femme. 
>Malgré le feint repentir d'Hasbud y elle avoit été 
frappée d'étonnement ; elle s'étoit trouvée fi fat- 
/ie d'horreur, qu'elle ne pou voit arrêter fes juftc» 
.larmes que lui arraçhoit le fouvenir d'un fi terrible 
compliment. 

Alcanie & Hasbud mai^erent donc feuls à 

table« Alcanie feignit d'être en peine de la Êmté 

de Tarmiane , & quand le repas fut fini , elle fe 

hâta de fortir de la chambre pour aller trouver 

ma mère ; elle y vint e&âtvement. Tarmiane 

^ <toit couchée , & me ferroit entre fes bras ^ quand 

.Alcanie entra dans fa chambre : elle la vit » fon 

vifage appuyé contre le mien, & fondant en 

larmes. Qu'avez- vous donc , Madame , lui dit* 

elle d'un air de pitié maligne ? Votre douleur 

cft bien opiniâtre. Pleurerer-vous toujours ? Je 

ne pleurerai peut-être pas encore Ieng**temps, 

vrépondic Tarmiane. Je vous laifle donc ce fotri 



■5^ 



M O D E R NE, 441 



^mm* 



votre trifteflè , dit Alcanie ; elle aufa plu$ d« 
rçharines pour vouy que ma cQOipagnie, Liaçooi^* 
pagni^ d'AIc^niç me fera toujours un vrai phiGr^ 
. répartit honnêtement Tarmiane» d( dans Técat où )0 
.Tuis , je n'ai point allez de malheur encore , ni aflez 
d'ingratitude pour m'enpuyer de voir ceuK qui 
4ne font du bien^ Ge n*eft poiqt moi , Tarmiane , 
:Iui dit Alcanie » à qui vous devea fçavoir gré de^ 
i'adouciflement qu'on apporte à vo$ malheurs. 
Hasbud,. mon mari ,1 a tout fi^it } ti je n^ai tout 
. fiu plus que Tavantage de voir avec plaiCr tout cq 
qu il fait pour vqus. Adieu , Madame : je m'en 
«,vais lui, rendre compte de votre maladie « & lui 
dire que ce n'eft qu'une douleur ordinaire qui 
.vous rend indifpofée; vous jugez bien qu'il en 
.doit être inquiet. Elle finit là une coQverfation 
•qu'elle auroit encore rendu plus maligne , fi 
-elle s'en étoit crue ; mais elle h'ofoit encore {kûre 
rien deviner; & s'il lui étoit échappé qy^Iqu^ 
çhofe qui dût paroître trop vif, c'étoit fon ret- 
lèntiment contre (on mari, qu^elIe ne pouvoir 
: entièrement contraindre. 

Cependant, elle avoit mis à profit tous lef 
Joftans : fa vengesLnce n^étoit plus i- faire , & Hash 
Itud , I9 fo|r même ^ ai voit été empoifonné. Al-^ 
«i^^ 4ç wtc^ç d« i» çhioafarç à^ T^urmian^^ 






'4^ LE I>ON QUICHOTTE 



téimm 



était ttnttét dans celle d*Ha$bud qui fe trouvoit 
* IhiiU elle en fçavoit bien les raifons; mais ello 
iiie laiiTa p'às que d'aller le foialager , & de lui 
marquer Tallarme la plus vive*. Dans le temps 
qa'elle feignoit d'irïiaginer tout ce qui pourroit 
lui faire du bier>> un Efclave entra. Cétoit un 
homme qui depuis vingt ans étoit à Hasbud « 
qui le fuivoit dans fes courfes , iSc qui le fervoit 
avec une fidélité incorruptible* Cet Èfclave ferma 
là porte fur lui , avec un air effaré : &^ s'appro- 
w chant de Ton maître, avec préci pitation éprenez 
ce breuvage , Seigneur , lui dit41; c'eft un contre- 
pqifûn dont vous avezbefoin; vous êtes mort, 
fi vous ne Tavalez fur le champ. Quoi donc! 
s'écria Hasbud , en fe levant malgré fa foîbleflè » 
je fuis empoifonné? Oui, Seigneur , répliqua 
TEfclave; mais, fans demandercomment, hâtez- 
vous de triompher de |a rage de votre en- 
tiemie. 

' Hasbud :prit Je* verre après ces mots , & . but 

.la.liqueurqui étok .dedans, & le tendant à TEi^ 

clave : Méhella , lui dit-âl ; ce n'eft poiht affez de 

. fauver ton maître, nommembiTennemie qui en 

" veiit à ma vie.lAlcarwie>}û(qjU'icLayoit été.muette, 

interdite ; : tout Ton artifice i\*avoltpu:tenîc cdotre 

un accident imprévu qui. ^roadoitrexécutioa de 



■■■■ET 



M O D E.R NE, 44^ 



tm-, ni ■■> a ■ * ■> air V 



fes de&ids inutiles, & qui ^ félon toiité ap-^ 
pârence , en trahiffaitt fon crime > la tràhiflToit 
elle-même. Cependant elle fit un eiForc fur elle. 
Se fe remettant, autant qu'il lui étoît: poflîble: 
Quelle eft .doinc la malheureûfé perfonne qui eti^ 
Teut à mot» Seigneur ? s'écria-itHelle , en^ èmlft-ailant^ 
Hasbud. L'efclave héfita ^ Quelque temps à ré«' 
pondre , comme un hotniné qùi^ Aifpeiid ce qû^' 
a envie de dire; &' puts^, la' regardant aVec'des^ 

yeux que' 'le fervicfe qtt il - reddoit à foh maître^ 

• • • • 

cnhardiAToît '^r Seij^neia^ ,- : diwl , to s'adreflàrit à^ 
Hasbud , voilà celle » qui Voiis ' aifrachoit 1â vie. 
Moi! infolent, répartit Alcanie, en rougîffant 
plus de rage que de ffayeôt; Vôus-m^m'e i ré-^'^ 
pondit IJefidave , je fçais ^ticiàt-, ^& je vais^ tèut* 
dire. A'-ces'^motS;, HasbEudjetta' des regards' eP-- 
frayknts Xur, fa' femme. Parte ^ dît^H ^à Alé&ëlJ^,-&' 
convaincs cettê'malheuretife de la perfidie qu'elle- 
roéditoit contre 'moi.- AleànfeB-i-t' ces mofc5,'fe'* 
jettz aax pieds 'd'Iïasbuil^poM le dîfTuader de ce 
qu'on lai 'rfifoît contre elle ;' ihais la poiilBnt (îe: 
foh pied i le vè-toi , iui • r^pi>ftdié - il : en v^in- tu" 
tJefFoi?ce$'dp4né>calmer,'tatiô suffiras pcnnt. Ttf 
m'as vouhi :&irè mouiir ^{ Sika m;ourîîas t XLbve--*' 
toi, Solaiffe:: parier ce^fidfela ^erviteu-r, fans qui 
je pexdiMAk xk.HéM^i dit Alhnié.^eh-fë'* 



44< LE DON qUlCtiOTTE 





levant avec (tireur : il eft iautîle ipi^il té f acéâte 
ce que fat fait; jelavoiiey fài voulu, t'ôter la 
vie ; & ^ fî je ^ouvols le.faire , je le teoterois tti^ 
core* Si je me fepetls de quelque diofe, c'eft 
d^avoir été trahie 'y tU iiiéritois la mort ^ puifque 
tu me la pré{>aroi$i yagc^toi toi*voèmtj & vois^ 
quelle réfoliitioD }e. de vois. pcendce*\JF'ai tout 
emetidu » quand (u parlois de ta paffion à Tar- 
miane i fouvieq^ - toi de ce que tù £fois der 
noeuds qu^ Aous attachent Tub &• TaUtre ; U y 
avoit du teniede ,, difois- tu » âc poutîm qu'dlc 
te répondit favQtablem^ot, tu ndbè haïijbis » àc 
les obftacles qu'appof teroit , fans doute ^ fa dé-» 
licateilè dévoient être levés» Tu vois que j'ai 
retenu tes parole^. Quel parti {louvmt prendre ^ 
infâme traître que tu es 1 que pouvott de nuûns 
une femme qui t'a toujours chéri ». Se qui , malgré 
le tendre^ a^ttacheme^t .qu'elle avoit pour toi , (e 
voy oit réçompenf^e de fon amour pat^ une per^ 
fidie? Âb, .cruel 1 va> fais moi n[lourir. le n'ein* 
porte 9 en quittant la yie^ .^on p^ le nbagûh dV 
voir attenta fur la tienne , non pds la jlouleiir de 
perdre ;^ mienne,;: oiai$:le jufte jdéfe^tr . de ne 
t'avoir pas payé de ie$ lâches deâèins cooime ta 
le méritoisw.Fhippe^ftvec toute I-ardèiir d*un 
enneipi . f ruel quitus cette qui te fiereitencpr^ 



mmumtmm»' ! un I » ■ ii m 



M ODER NE. 447 

mourir ^ fi elle- le* po^voit. Ces 'mots furent ptort 
tiODC^s av^ç la rage que peuvent înfpîrer lé dé-^ 
fçQ^oij: 4'^voir mal réiiflî, la haine, la jalouGe, 
tjc le chagrin dp ipourir. 

Hasbud porta la main à fon fabre pour fe dén 
Uvrer, tout d^un coup , de^ juftes reproches 
^\m& femme que la .}ufl:ice de fes plaintes ne 
n&idQk cependant -pas mpinsi criminelie; mais 
Mehi^llgle retint^ S; lui irepréfenta qu'il pouvok 
iê yefige^ , fans s'expafer aux fuites de TacSUoii 
qu'il ^Uoit faire. Seigneur , dit^il, le$. preuves 
4e faperiS^ie (bnt^videntes , elle Ta exécutée} 
& cç n'eil pas fa feute^^fi vous ne qiourez pas ; vous 
êtes empoifo^ne i en faut-il davantage pour la 
faire punir pv 1^ J^S^) ^Q même \ea^p$ il ra^v 
conta à Ha$t>ud de quelle manière il fçavoit 
que fa femme l'ayoit empoifomié. 
. AlcguRÎ^,^ 4i^il^: %fé4uit celui qui prépare i 
Ttjaager. Çomp^ tous.lçs dbmeûiques ici lui font 
dévoués ,relie n'a point eu de peine à le mettra 
dstnsf^ intérêts » ellç Ta engagé par des préfents 
dontdilç l'ar cijmt^le.fur, le champ, par des pier* 
firmes qu'elle hii ra remifes, à jetter dans deux 
plats dçs mêçs que vous . aijçaesp une certain^ 
pQudre'j qui apparemment eft un poiToa bien 



^ ^t ^ I 



«taMàMàMàMdMÉ 



448 LE DON QC/jCffOTTE 

fubtî!, puîfqu^elle lui a dît qtîé* vous fte paflèrie^ 

pas la nuit. Cet homme â pris la poudre , eiï 

promettant de remployer avant <JUêde Ter vif ces 

mets; il a tenu parole. Aprçi le repis^ le hafard 

Ina conduit dans la cuifine. A' quelques pas de 

la porte , f ai apperçu ce cuîfinîer qui parloir 

d'aéèibn à rEfcfavéMurcie; cette éfcfave fembtoîf 

le quereller. Là curiofîté, fais àùtfe dellèin qticr 

^e la fatis&ire, m'a porté à' écouter ce qû^ils 

dîfoîent, fc f ai entendu qu*eîJc dîfoît ûes tnôtsi 

Halty, tû as mal fait de fettér cette poudra èati$ 

les plats: ce'poifon ne fera point fur ton inaîtrer 

iin effet fi prompt , qu'il n'ait le temps defoUp-^ 

çonner ' fi 'femme , par les dôuléti'r* qu'il reffeu^ 

tira , &' de la faire arrêter "flir le ckamp ; lappa^ 

remment''qà% font mal' erifembk. Nbtte- fex« 

eft timide , & montre fouVerit là' pltis grande foi» 

fclefTe , après avoir prouvé lit'^Iùi feimfe réfo» 

ïutîom. Tu ne devoîs poiht feïVÎr fa vengeance; 

'& quand ton maître né s'appéfçefvtofc pas qu'il eft 

'ertipoifôriné ^ ta Kèligîbà'^'éVôit t^en empêcher. 

Tu fçaîs bîeri qii i 'aliiic la'^Vérèùi' 8c que i Maigre 

ton peu de fortuné,- fe né Ae fuis jamatà^ plairitd 

de ton^j)éu de bien; Je '^àî promis de fépooferp' 

quand itton toaîtrt iti'àtitbit donné iatKbert^i 



ar 



S=a 



M O D E R N El 44^ 



1*1 



ïie t*en prends qu'à toi-même fi je te refufe i 
jpréfent, fouillé, cfbmme tu Tes, du plus rioir & 
du plus gr^nd dô tous les crimes, 

■ 

A peine ai-je entendu ces mots , continua Mé?- 
ïiella , que je fuis entré, le fabre à la main , danà . 

ia cuifine pour en frapper ce malheureux cuifiàier^ 

• 

La frayeur qu*il a eue l'a fait tenter de fe fauTerj , 
mais , plus prompt que lui , je fuis forti , & Tai en**- 
JFermé dans la, cuifine avec refclave,.que fa vertu 
liiérite qu'on récompenfe: après cela., j'ai courii 
ie plus proraptement que j'ai pu , chercher de 
ce breuvage , dont je me fouviens qu'un Turc . 
in'avoit fait préfent pour un fervice que je lui 
avois rendu. Il m'en ayoit appris la vertu : j'en 
ai rempli ce verre , & je fuis accouru à vous. Sei-» . 
gneur , vous voyez que leis complices du crime , 
d'Alcanie ne peuvent vous échapper ; pat les pré-^ 
cautions que j'ai prifes> car j'ai la def de l.a ctiH 
fine fur moi. 

Fendant ce récit , Alcanie étoît afCfê dahs U 

• 't.- 

^ofiure d'une femme au défefpoir. Quand elle vi£; 
que Méhella avoit tout dit, elle tirauti petit fctâ 
de papier, de fa poche ^ & le montrant à Hasbud s. , 
vois-tu cela, lui dit-elle? voilà le poifon dont tu» . 
as pris ; mais puifqu'il ne m'a fervi de rien con-« 
tre toi , j*en tirerai du moins l'avantage d'en tef* 
Tomt XL F* 



■■■■ 



4yo LE DON qi/ICHOTTE 



miner ma: vie, contre laquelle tu nepouiras plus 
]âen daM un qi^irt-dlteure. A peine eut- elle fini 
ces mots 9 qu'elle avala toute la* poudre qui étoît 
dans le papier. I/effet de ce poifbn fut bien plus 
prompt qu'elle ne Tavoit dit ; car dès qu'elle leut 
airalë , une pâleur mortelle parut fur fon vifage , 
h bouche devint hideufe , fes yeux jetterent des 
tegards que l'horretu: de la mort , le tourment 
qu'elle fotiâroit , & la rage , rerïdoietxt épouvanta- 
bles ; d'a0reu^ contorfions témoignèrent qu'elle 
tUoit rendre r&me; elle mourut, en dîTant d'un 
ton de voix terrible : que ne peut l'impreffion de 
ton poifon paiïér dans ton co^ur & celui de ta 
captive t A peine eut^-elb prononcé ces mots ^ 
qu'elle e^tpira* 

Cependant , ihs Hnilant même y Hasbud eo 
informa le Juge. Il fe tran(porta lui-même fut 
le lieu. Hasbud , en pluiieurs occafîons, lui avoit 
fait plaifîr. On ouvrit la cuifîne » où. le malheu- 
reux cuifînier^ prévoyant fans doute le fort qui 
fattendok » avoit fini fa vie avec un couteau qu'if 
s'étoit enfoncé dans le cœur. Malgré Thorreur 
que (on crime -avoit infpirée à Tefclave Murcie , 
on la trouva auprès du corps de ce malheureux , 
dans lin état de douleur qu'il ne méritolt pas» 
Hasbud lui donna h liberté & une fomme d'ar- 






MODERNE, 



Ai* 



ir* 



gént confidéraWe. Efle fortit de la maifon, & 
Ton ne fçait ce qu*elle devint dans la fuite: Tar- 
niiane étoit dans fon lit pendant que tout cela 
,fe paflbit. Quand elle fut levée le lendemain, 
Hasbud , charmé d*étre délivré d*une femme dont 
fa propre fureur Tavoît défait, lui envoya Méhella 
l'informer de tout. Vous pouvez aifément imaginer 
quelle fut la furprife de ma mère , quand ellev 
apprît àts accidents fi funeffcs : elle ne répondît 
prefque rien à cet efclave , qui avoît été chargé de 
rapporter à Hasbud la manière dont elle prèndroit 
la chofe, Méhella, voyant qu'elle gardoît un 
profond filence, s'en retourna en informer fon 
maître: mais il e^éra qu'en lui parlant lui-même, 
il la gagneroit à force de douceur & de biens. 
Cependant il jugea à propos de lui laifler le refte 
de la journée , pour lui dônrier le temps de faire 
de férieufes réflexions ; ik fortit même , & ne re- 
vint chez lui que fur le foir: il foupa feuL Tar- 
miane,fçachant qu'il n'étoit point chez lui , s'étoît 
couchée de bonne heure pour fe dîfculper d'aller 
manger avec lui. Mais de quoi lui fervoient ces 
précautions ï Pouvoît-eHe échapper toujours aux 
haïilables emprefifements de cet homme ? Il vint 
la trouver le lendemain, dès qu'il fçut quelle 
étoit levée ; il l'aborda d'un air très-refpedueux. 

Ffij 



4P LE DON qUICHOTTÈ 



Le Ciel 9 dit 'il ^ Madame, m'a défait d'une per-* 
fide qui avoit médité ma mort. De rage d'avoir 
manqué fon coup, elle s'eft empoifonnée elle^ 
même ; & , puifqu'elle n'eft.plus , je puis dire que 
Jamais mon fort ne fut plus heureux. L'aventure 
tragique qui fait périr votre femme , & qui a man^ 
que à vous faire périr vous-même , Seigneur , 
lui répondit Tarmiane , doit vous prouver ce que 
le Ciel , . que vous remerciez injuftement , vous 
prépare , fi vous ne renoncez à vos- criminels def-^ 
feins. Âlcanie n!eft morte que pour avoir voulu 
vous faire mourir; c'eft à vous de voir fi vous 
ne méritez pas. ce qui lui eft arrivé. C'eft un aver- 
tiflement pour vous que fa mort; & je.voi;s con- 
feille d'en profiter. Le Ciel ne met pas au nom- 
bre de nos crimes , répondit Hasbud, ceux qu'une 
paffîon violente nous fait ou entreprendre ou com- • 
mettre. On eft trop peu maître de foi^même pouc 
écouter les remords de fon cœur. Ce que je vou- 
lois exécuter contre Alcanie eft de cette efpece 
de crimes; ainfî , je n'ai rien à appréhender. Mais , 
Madame, je ne venois pas vous troiiver pour 
m'at tirer de mauvais préfages : ma paifion pour 
vous devroît m'épargner le difcours que vous 
me tenez. Vousfçavez la promeffe queje vous* 
aYOJi$ faite 9 de ne vous parler jamais d'un amour 






mmÊnémmmrmÊmmmmmmmmm 



MODE R 'N E. 4/^ 



que mon engagement avec Alcanie me fefoît 
^uftement haïr ; j'auroîs tenumâ promefle , C\ fou 
crime ne m'-eût exempté de tenir mon ferment» 
Jè-ne fuis plus marié : je fuis libre , & vous n'avez 
plus rien à m'alléguer , à moins que vous ne fon- 
diez votre répugnance fur Taverfion que vous 
-avez, peut-être, pour moi;- mais cette répugnance 
leroit injufte, fi elle tenoit contre la recoiïnbif- 
iànce que vous dev^z avoir pour tout ce que 
f aï fait pour vous, & contre les biens dont je 
VôUx à préfent vous combler ; alufi j*efpere. Ma- 
dame,^ que , fi vous y avez mûrement pènfé, vous 
ne vous oppoferez plus à mon bonheur. Ah ! Sei- 
gneur, dit alors Tarmîane, Vous repentez-vous 
.fitôtdes fehtiments que vous m*avez témoignés 
en *me quittant? Penfez^vous que votre fémnie 
.fut îe-feul obftacle légitime qui s'oppofât à ce 
i^ue vdus^ exigiez de moi?* Ma Religion, difFé* 
rente de la vôtre; que vous me forceriez de 
thanger , quand je ferois à vous ; ma fille , dont 
l'éducation m'éft plus chère & plus précieufe que 
tous les biens du monde, & dont je ne ferois plus 
la maitreflè : tout cela ne fuffit-il pas poUr m'ex- 
eufer auprès de vous , fi vous écoutez la raifon ;, 
quand même mon cceur ne fentiroit pas de repu- 
jgdance à fe donner à' vous? Ce fone-là, dit Has» 

Ffiij 



«a 



4^4 LE DON quiCffOTTE 

.bud* , de foibles raifons contre les mieônes, A Vé" 
gard de votrç Religion , il ne tient qu'à moi» 
dès'à- prêtent 9 iàns être votre époux » 4e vous 
obliger à U quitter ; mais , Madame » ençcM'e une 
fois ,^ je ne veux point vous. traiter avec viodence^ 
confu|tez-vous:.}e puis être heureux; & £i je fiç 
le iuis pas 9 a qui voulex-vous que §€ m'eo prenae , 
finoa ï VQU$? Ah » çrir#ll s'^ria ftlo49 mfi adere» 
]e voij^ bien q^ votre -ccMir eft bm c^sipaffioÀ 
pour moi! Pourquoi s'adreCer à mpi paurchoifit 
un objet à votre pai&cHa ? Q^lie £flici(^ peut 
vous donner une infortunée que &( pialhew & 
fa, Situation condamneat i4es Jari^ieç 'éternelles ? 
Jj^ez-moi plutôt finir m&s tdftes ,}<>ur( daes uq 
repos qui eâ Tunîque bien que je fouhaitç» Trailet 
moi comme une ^fçlave , -mais cefle^ dis m'aifner^ 
Je ne fuis point aimabte ; la dbuteur & If^s tbat 
grins oh je fu^s plongeai ^ ae s'atCordmt p^ifit 
9UX idées de bonheur que ve,us atteadjeic 4^ «BOt^ 
£lle alloit continuer à en àkA davantage ^ quand 
^asbud l'interrompant tout^d'un-çoup : Jç n'ef* 
père point ^ dit-il ^ Vous convaincre à force de 
raifonneaoents : je voisbira que vous voulez vous<« 
même être la. ca^fe de votr# peicié ; tnai^» |(a? 
^ame , je yous laifle ^cere deux jours à fo^er 
4 ce q\ie je yens ^i 4it : d«|çf nuin^?- vqH.? » Xm\ 



M O D E R ff E. ^SS 



ce qu€ vous pourrez inagtnèf He pfus fùnêfte , 

ou à faire mon bonheur: c*efl avec regret qjue 
je vous le dis; ^nais ]e fens bien ^ite ma |^^ 

fion eft arrivée à xxn point qui «e peut ptu4 

fupporter )de xéiiftance: Adjsu^ Madame ;iiioar. 

gez-y. 

Après ces mots, il qjuitta au sDeise^ rabi)n« 

donna à tout ce que le défe^ok a de ^plus bor*- 

rible. M^is ie ciel^ ^ui & jouede» 4leiIèiQS des 

hommes , Ai qui fçait arrêter tout ce qu'ils mé^ 

diteat d'illéj^itime i préferva Tarmiane dés §t:ci^ 

dents affreux qui la menaçoient. Un Ëfi^w^^ 

parent du cuifinier ^ outcé 4!s Ja ipor^ de.tet 

homnae auquel . il 4toit joint , noMêutemeiit pai 

les liens du fang ^ ma:îs encore par raaiLtié » St 

qui (e voy oit privé des agréments & des<douceu.t(l 

dont il le cooibloit fouv^nt de Ton écat , réfo» 

lut (ècrettenient de mettre le feu dans Ts^ppar^* 

tetnent d'Hasbad ^ afin qu'il pérît le premier « (ô 

flattant que 5 dans :1e défordre, il pourroit em» 

porter plus qu'il ne lui en ;&lloit pour aller vivre 

ailleurs. IL exécuta fa tf&Àiaùon le foir du fécond 

jour qu'Hasbud avoît donné à Termiane pour 

fônger à ce qu elle devoit faire. Perfonne ne s'ap- 

perçut det précautions qu'il prit pour cela ; 

mais ^ entre minuit & une heure , Hasbud , éveillé 

Ff iv 



^■ l«l IWJ c I ' ' ' ' ' ■ » 

^j6 LJ^ DON qUICHOTTE 



par la fumée qui Tétoufiait , vit^ en ouvrant les 
yeux 5 içs flammes les plus ardentes dévorer les 
ineiibles de fa chambre : il fe levé effrayé, crie^ 
appelle, -Ceux qui couchoient nn peu plus loin 
dé lui 3*éveî11cnt auflS, &' font étonnés de cette 
épaiffe & noire fumée qui rempliffoît déjà la 
maifbn : ils ' fe lèvent pour voir d*oà vient 1^ 
feu : l'appartement d'Hasbud étoit à moitié con^ 
fumé : Hasbud lui-même avoit péri dans \ç.\ 
flammes, malgré fes' efforts pour fe feuver. Son 
fidèle Méhella arrive, fà fidélité le ^it périç 
liii-méme. 

Cependant le feu gagne lé refte de la maîfon* 
Les domeftiques effrayés fuient avec épouvante;^ 
&.font des cris terribles. Tous les voiiîns, éveil- 
lés par le grand bruit, fe lèvent : chacun tâche 
de garantir fon bien & fa maifon de Taccident 
iiinefle qui le menace. Dans ce défordre , 
Fefclave qui avoit pris fes mefures pour em- 
porter cffeftivement de quoi pouvoir aller paf- 
&r & vie ailleurs ^ fuit, & laifTe au refte des 
domefliques & aux voifîns le foin d'éteindr^ 
l'incendie^ 

Fin 4^ la ffuii^im^ P^^M* 



— »— ^— ■^^^^^^^— — — » 

M O D E R N £;. 4^7 

m I I ' : ' " 



^i t^g a ^g^^ 



^%«9Si^sfiK. 




' *»»é*' ' " Hw y 



NEUVIEME PARTIE. 

JIarmiâns^ éveîUce à fon tour par le fra** 
cas que caiife cet embrâfement , dans la frayeur 
qui la tranfporte, fuit, court çà & là , plus 
effrayée pour moi qu'elle tenolt entre fes bras» 
que pour elle*inême; & comme le trouble & 
la confu(}on étoient répandus par-tout , elle s'é- 
gara longtemps dans le jardin , fans fçavoir' où 
elle portoitfes pas : enfin, après s'être- longtemps 
fatiguée à- fuir , elle ^arrive à la porte de la mai* 
fon ; & ,trai}(pdrtee d'épouvante , elle entre nuds«- 
f ieds , & n'ayant qu'une fimple jupe , dans une 
autre maîfon éloignée de foixante pas de celle 
qui brûloit. La maitreflè de cette maifon étoit 
À fa porte; elle attendoit des gens qu'elle avoit 
envoyés pour fçavoir fi Tincenditf étoit dangereux. 
Les flambeaux que quelques' domeftiques te-^ 
tioient pour éclairer leur maitreiïe découvrirent 
la beauté de Tarmian^. D'abord ces domeftiques 
l'arrêtèrent par le bras pour Tempêcher d'entrer* 
rTarxniane alors fe jetta au:; genoux de cette 



4J« LE DON QUICHOTTE 



mm 



femme pour la (upplier 4e la recevoir avec fon 
enfant chez «Ile ; je fuis , s*écria^t-elie , & la 
flâme, & la mort, Se la perte de mon honneur 
qupn veut jji^qtejr,; cacbçz - moi chez, vous » 
Madame. Mais en vatn Tarmime - s'expliquoit^ 
elle de la maniéré du monde la plus pitoyable^ 
la rifiaitfefiè ^'«ntedd^it i^oU^t ^ lan^gu^ •; elle 
opo^prlt fetUe<Bent qw Tatmian^ \ù\ <ieaiandok 
4u -feçotirs : il .n'étok pa« bien difficile <ie k 
^eviner d^ms l'état ofi elle éloi^ -Cette feq^ms 
l^i £t figae de refter ; iic -om^ <|u'eUe avoît ^o- 
lÊffyé voir it feu lui a^y^nt importé q«e les 
^mcs 4imiouoient , 'i^lle entra ^h^ «lie av-ec 
^X*4U^miaae »>à qviredle fit 4om^ une ohaiak^e ; le 
4«â^ 4e la miit fe paflfa jtr^nqpjillefiidnfi. 

lie le«d$ai^in ^ k oiakr>e$Qre 4u logis qai ^» 
soi0Qit riche ^ Se m^t ^voit iiQmb^ <l^;QrcJUtiA^^ 
^ 4o4^laQt que Tarmi^tie pfMrlKHJt Fd^attç^is^ \vi 
fiavpya 110(9: jebnd.FifgnQ^ife;,)^»!: lui demander 
ja ^foii qui rav<»ir f^it fuk :àrw W» d^frayeuiu 
.Taifoûaae ^f li^tta fi^t A i09Me }faiM éUe , & 
lui ^ <s(MiiioiArer ^$ étSkm d-BM$h\xdM CmSR 
|eunf 4£çlai^ 4a ^çmÇ^h ^<ik\^î&t ipitle caiwâèsfi 
M çi»ifffèe% fpiM& fi^., Midameiii |ui tdkm^lfii; fa 

42i taoM d'tiMbvd k rxnm ^ik. m lai jniflftpBbtft 



\ 



MODERNE, ^S9 



mmmmÊ'tK'rim'Êmmnrmrmtmmmimm 



pas. Vous avez trouvé Tafyle le plus s4r ; Se 
quand j'aurai rapporté votre hiftoire à ma mai* 
^eilie « 2c ce cjuç vous êtes; ^ je ne dQut^ point 
qu'elle ne vous traite avec toute Thonnéteté qulk 
yous pourriez attendre de \z piu« charitable de 
toutes les Chrétiennes. 

Cette jeune fille > après avoir aînfi rafliiré Tar» 
niiane^ s'en-alla ^^endre compte â fa maUreil^ de 
ce qu'elle ^vpit appris. Cette vieille ffmrae ^ quç 
j'appellerai Bofaiir ^ fut vérkablement touché^ 
du malheur de cette Dame, iç de la perfidie' 
de fon neveu, £Ile ayqit d^à fça c^'il dMOï% 
péri. 

Le fils d^Hasbud Vétoit cependant fàuVé. Il 
n'avoit encore que (ix fins > U quelques dx>ineflî-^ 
ques fidèles ,rayQient enlevé à la fureur des 
fiâmes. Ce }eu2V9 Mi^t » dès le lendemain de ce^^ 
terrible accident, a voit é(é apport^ chez J^oCo^lfv 
Quelque temp< ap^ » le Ju;ge dç <:es çantonsi 
ayoit chargé cette vieiHe lemof^ ^ & d'autreS^ pa-t . 
rents, du foin de cooferver fes bienv ; il reib^ 
chez Boiinir (|ui ïé^ysi^ 

A l'égard de Tarmîane^ elle vit le repos fyç** 
céder 4 t<xus ces troubles iç \ tous' les danger;! 
qui l'avciient allarmée. Bofmir eut poiir elle les - 
ïÇaQ^erff le^jplus dftuçjeç § les pli» .obligeantes \, 



46o LE D-ON QUICHOTTE 



•0» 



elle vîvoît pàifiblement en m'élevant, & en at- 
tendant la mort. Il ne fe paffii rten d'extraordi- 
naire pendant dix années qui s'écoulèrent encore 
depuis le malheur d'Hasbud. 

Je croiflbis cependant en âge : le fils d'Hasbud 
étoît grand , & me regardoît fourent avec atten- 
tion. Ma fille , me difoit quelquefois Tarmiane , 
lê Ciel a prolongé ma vie autant qiif je le fou- 
kaitois pour vous inftruire de la véritable Re- 
ligion : ceux parmi lefquels vous vivez en pro- 
feflent une abominable. Vous avez treize ans , & 
vous allez entrer dans un âge où mille écueil^ 
menacent votre honneur & la vertu que j'ai tâ- 
ché de vouis infpirer. Ma fànté diminue tous les 
Jours ; je fens que je ne vivrai pas long - temps. 
Ma vie a été nialheureufe ; mais ces malheurs 
qui Tont remplie me paroîflent doux, puîfquHIs 
m'ont appris à adorer la main qui m'affligeoit , 
pour me faire méritej: une récompenfe éternelle* 
Je n'aurois jamais cpénu Dieu comme H le faut^ 
S'il ne m'avoit ifllfe dans un état où fon amour 
étoit lefeul bien qui me reftoit: heureux ceux 
qui fçavent ^n profiter , & qui le regardent commç 
Tunique & le plus grand de tous! Souvenez-! 
vous, ma* chère fille , de tout ce que je vous 
.4Isà prçfent» Hélas! je prévois que vous ferea^ 



MM 



MODERNE. 461 



expofée à bien des dangers : je m'apperçois que 
le filsd'Hasbud vous regarde fouvent; vous avez ' 
peut-être allumé dans fon cœur une paffion qui 
pourroit dans les fuîtes vous être funefte : bien- 
tôt il jouira de tous fes biens : vous lui apparte* 
nez ; il fe verra maître d'une perfonne qu'il atme« 
Ah ! ma fille , promettez-moi de négliger votre 
vie^s'il en veut à votre hoinneur : apprenez , dès-à- 
préfent , à gémir de ces appas dangereux que lé. ' 
Ciel vous a donnés , peut-être moins pour vous 
rendre heureufe pendant votre vie , que pour 
vous donner lés moyens de mériter une félicité 
éternelle. Tout entre dans les defTeins du Ciel; 
déterminez-vous à 'mourir mille fois , plutôt que 
de blefTer en rien votre vertu. Que peut-il vous 
arriver que la mort ? Et la. mort eft-elle un mal , 
quand elle franchit des écueils qui menacent no^ 
tre honneur & qu'elle termine une vie dont I2 
fin commence un bonheur éternellement durable i 
C*étoîent-là les vertueufes inftrudions que Tar- 
iiiianeme fefoit tous les jours. Le fils d'Hasbud 
continuoit à me regarder d'une manière qui me 
prouvoitfa padion. C'étoit un jeune homme bien 
fait: fa phyfionomie étoit belle; il meparoiffoit 
même que toutes les-aâions que je lui voyois fairi^^ 
marquoient par-tout un caraâere de noblefTe &c 



^62 LE DON QUICHOTTE 



4e vertu : infenfiblemeat ii parvint ï fige où il pou- 
voît jouir de (on bien : on le mit en pofleflioti 
des richeflçs qu'avoir laifié fon père. Dans ee temps, 
ma mère tomba malade; Bofmir n'oublia rien pour 
la foulager 5 & pour lui rendre la Êinté^ Cette vieille 
iemme avoit trouva ma roere d'une phyfîonoiâie 
charmante ;. (à paifible langueur Tavoit (1 fort at- 
tendrie que 9 quoiqu'elle n'entendtt point notre 
langue , elle voulcit toujours l'avoir auprès d'elle. 
Cependant malgré tout ce qu'on fit pour lui rendre 
la vie 9 elle mourut entre mes bras, regrettée de 
tous ceux qui l'avoient connue , & particulière- 
méat de Bofmir qui fut touchée fi fenfiblemettt 
de fa mort , qu'une trifteflè fombre s'empara de 
fon câBur y 9c qu'elle ne la perdit qu'avec la vie. 
£lle ne furvécut à, ma mère que d'un an : j'étois 
reftée avec elle depuis la mort de Tarmiane. Le 
fils d'Hasbud^ que j'appellerai comme Ton père, 
en rentrant dans fes biens y avoit pris tous les 
efclaves qui lui appartenoient. Bofmir Tavoit prié 
de me laiflèr aikr auprès d^elie ; & il lui avoil 
accordé cette grâce avec des fentîments poui 
moi fi obligeants, que je n'avois pas laiiïé d'y 
être fenfible, malgré le refTouvenir qui me reïloit 

« 

des paroles de ma mère. 

Bofmir^ -qui, avant de mourir,. avoit donné 









MODERNE, ' 4^ j 



M^ 



la liberté a beaucoup d'efclaves, om témoigaà 
qu^elle étoit aa défefpoir de ne pouvoir me fair^ 
la même grâce. Hasbud , da^is le dxoment, n'étoit 
point avec elle ; car , dans fa maladie , il ne Tavoit 
guères quittée : Bormtr ordonna qu'on all&t la 
chercher. Je veux y dit * elle , en s'adreflant à la 
}eune efclave Françoife qui étoit dans la charn* 
bre, je veux l'engager., avant de moufir, i me: 
promettre qu'il affranchira Célie; cH^toit abii 
qu'on me nommoit. Celui qu'on «nvoyoit cher-^ 
cher Hasbud , partît fur le champ pour l'avertir t 
il fut quelque temps à revenir avec ce jeune Turc, 
& quand ils arrivèrent , Bofmir avoit entièrement 
perdu la parole. Le trouble que la foibleilè jetta 
4ans le cœur de> ceux qui avoient entendu ce qu^elle 

4 

avoit dit pour moi » empêcha qu'on inftruisît Has« 
bud de la raifon pour laquelle cm Tavoit été cher* 
cher. Ce jeune Turc n'en imagina point d'autre » 
que la fpibleflède fa tante ; je lui vis répandre quei^^ 
ques larfiies comme il me regardoit. Hélas ! j'en 
répandofs audî ; car ht reconnoiflànce que j^avoit^ 
pour toutes les bontés de Bofmir , avoit gravé 
dans mon. cœuF une tendre affeâion pour elle* 
Cette bonne Dame mourut y & laUTa tout le 
monde dans l'affliâion. Elle n'avoit pcMut d'ecH 
iàni%. H9$bttd Récita des biens qu'elle avoit» Je 



«MMàatiriMàÉÉikl 



464. LE DON QUICHOTTE 



Al 



reftài etlcore trois jours dans la maifon , conf^ 
ternée & accablée de doulehrs^ fans biens , fansi 
reflburce , à la merci de la volonté d*un maître ^ 
que fon pouvoir fur moi pouvoît enhardir* à bien 
des chofes. Au bout de^ ces trois jours , Hasbud 
entra dans ma chambre où je pleurois. Belle 
Célie y me dit - il en langage turc , quoiqu'il eût 
appris un peu le François- par des efclaves de ce 
pays que Bofmir hii avoit donnés pour Tinfiruire : 
belle Célie , vous perdez par la mort qui vous 
ravit Bofmir 9 une amie qiii vous chérilToit; mais 
ne vous abandonnez poiAt au défefpoir : tout n'efl; 
pas perdu pour vous; le fils d'Hasbud n'eft point 
un maître qui doive vous épouvanter, vous ne 
ferez pas moins bien traitée chez moi , que vous 
Tétiez chez Bofmir : les malheurs de votre fa*' 
mille que je me fuis fait rapporter ^ & les vôtres , 
font des droits qui vous rendent refpèâable à mes 
yeux : calmez votre douleur; c'eft le feul mal qui 
vous refte déformais ^ ic venez chez moi avec 
t;oute la confiance que doit vous donner . la vertu 
que je vous connois. 

Ces paroles , je Tavouerai 5 me furpiirent ; je 
(èntis couler dans mon cœur une douce tranquil-^ 
lité, & je h'en de vois pas moins attendre d'utf 
homme que la vei^tueufe Bofmir avoit éi«vé , & 



mmmrmmmmmmmmÊÊmÊmmmmÊm 



MODERNE. 46y 



à qui eHe avoit eu foin d'infpirer les fentunents 

les plus nobles » tels qu'elle les avoit elle-même* 

Seigneur, lui répondis- je en langage turc, 

que je fçavois fort bien , après ce que vous venez 

de me dire , mon cœur feroit bien injufte , s'il 

confervoU encore quelque crainte à vous fuivre ; 

ce n'eft point • là le langage d'un homme qui 

veuille me faire de li peine , & la bonté que vous 

avez eue de me laiiTer une année entière chez 

Bofmir , quand vous pouviez me faif e paffer 

chez vous, m'eft un garant de la noblêâfe avec 

laquelle vous me promettez . d'en agir av«c moi. 

Après ces moté , je ihe lôvai^ & le fuivis dans fa 

inaifon. Je ne fçauroià vous exprimer là manière 

honnête avec laquelle j']^ fus traitée; je n*avois 

d'efclave que le noèi 2 Hasbud , attentif à tout 

ce qui*poùvoit me faire plaifir, avoit pour moî 

des empréiTémëntà qui aie charmèrent : il gardbit> 

cii nié parlant i un VéritaWe refpeét, & mon cœur 

lui ' en fça voit tout lé gre dont il étoit capable. 

Je >eftai trois mois dans cet état, fans que rien 

m'apprît encore pofitivement qu'il m'aimbit, Jç 

vivois contente: le reflbuvenir de ma merè me 

donnoit quelquefois de la triftelTe ; mais Hasbud 

s'étudioit fi fort à m'en diftraîre , qu'il réùififloit 

par les fentiments de reconnoiilance & d'eftime 
Tome XL Gg ^ 



. ( 



465 LE DON .QUICHOTTE 



qu'il me xionnoit.pour lui. Un jour qu'il pie 
parloit du malheur de inôn père, &jqu'il paroif- 
foit fenfible aux maux que le iien avoit faits à 
Tarmiane : belle Célie , ajouta«t*il , fi j'avois été 
le maître dans ce temps-^là» vous ne me regarder 
riez pas aujourd'hui comme le fî!s du plus cruel 
de vos ennemis. Tarmiane vivroit encore.; j'au- 
rois tâché, en la comblant de biens, de lui faire 
oublier fes malheurs ; & fa £lle ne verrbit en moi , 
à préfent, qu'un ami plus reconnôiflànt des bon- 
tés qu'elle auroit en acceptant ces mêmes biens, 
qu'elle ne Peft elle-même , malgré tout ce qui lui 
parle contre moi dans fon coeur. Les malheurs 
: de Tarmiane, lui répondis- je, avec une. douceur 
où cette reconnoidànce dont il me parloit , & 
peut-être quelque ch<>fe déplus, avoit. part; les 
malheurs de Tarmianie , caufés par le pere«d'Has- 
bud, ne yerfent dans mon cœur aucune inimitié 
contre le fils ; la différence ; de fon caraâere ne 
fert qu'à faire briller davantage fa générofité; & 
la fenfibilité obligeante qu'il témoigne pour le 
palfé, m'eft un fur garant des bontés qu'il doit 
avoir à l'avenir, lui affûre de ma part une par- 
faite reconnoiffance & une eftime éternelle. C'eft 
:me l'accorder trop tôt dette précieufe eftime^ 
répondit Hasbudj J'efpere la mériter un jour: 



/ 



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MODERNE. 457 

— ———^^^— —————— — ■—'■ " ■ ' ■ ——————— ——■^—1—— f 

mais en attendant, belle Célie, que mes manières 
vous engagent à Taccorder telle que je la fou- 
haite ; croyez que mon cœur n'aura jamais de plus 
cher intérêt que celui de la mériter. Ces paroles 
furent prononcées., non pas avec cet emporte- 
ment que donne une paflion qu'on ne gêne plus^ 
mais avec une manière douce & refpeâueufe , & 
telle enfin qu'il le falloît pour trouver le che- 
min de mon ceeur. Je baiilai modeftement les 
yeux j après qu'il eut celTé de parler; & je lui dis : 
Seigneur, ne fouhaitez point (î vivement des 
fentiments de reconnoiflfance d'une malheureufe 
'captive, qui ne peut vous donner que cela, & 
qui fans doute vous le donnera toute fa vie : ce- 
pendant. Seigneur, (i cette reconnoiflànce a quel- 
ques charmes pour vous ,- vous pouvez dèvà- 
préfent être perfuadé que mon cœur en fent une 
infinie. Je ne dis que ces mots. Oui, belle Célie , 
me répondit-il, ce que vous voulez bien me dire 
a des charmés pour moi , & je n'ôfe vous avouer 
encore à quel prix je mets vos paroles: un jour', 
quand mes aâions vous auront prouvé •••».. Il 
s'arrêta-Ià, & parut embarràflé. Non , je n'ôfe 
continuer, belle Célie; je vous quitte,» Scrfen 
ne peut encore, excufer ce que j*ai penfé pro- 
noncer. Il me quitta, Je demeurai interdite , imr 

G g ij 



A 






468 LE DON QUICHOTTE 



mm 



ipaobile , & peut-être tendre i car enfin ce jeune 
TurcQpi^avoit toujours paru eftimable » il joignoit 
9UX qualités de (on ccrvir la figure la plus aima« 
kle $ toutes fe$ aidions avoient une certaine grâce 
q\te je n'avois trouvée qu'à lui feul. Du vivant 
<le lïia mère même » malgré tout ce qu'elle avoit 
pu m'infplrer d'horreur pour la paffion naiffant^ 
d'Hasbud , iquand il jettoit les yeux fur moi , j9 
ne pouvois m^enVp^cher quelquefois de fentic 
une ëtfiotion de plaiiîr , dont je ne CQonoiflbis 
point la vraie ca^fè : il m'étbit n>ê|ne échappé 
^es regards ^ur lui qui n^avoient rien d'ennemi} 
ft àsi^ la fîtuatton où }e me trouvois alors ^ h 
réflexion det manières obligeantes qu'il avoit eues 
{:iour moi , j^oaté^iH; Tannée que j'étois reftée chez 
Bo/âiir après U I90rt . de ma mère » fe joignoit 
encore » & à ce <|u'U lefoit aâ:uellement pour me 
plaire 9 & à c^ ^çret penchant qui me portoit à 
l'aimer. Jt ne laUTai cependant pa$ que de me 
trQuvi;rembàrrafl[ee^ ^andil m'eut quittsfe. Quç 
veux-tu faire 9 me dlfeis*-je ? Hasbuéeft d'une Reli- 
gion ditférente de l^-t^tine } Hasbud eft aimable ^ U 
^sn'aime: mais Hasbud eft41 préférable à la Religion^ 
à 1% vertu, aux (age^ in^ruâionsde ma mère ^ qui 
l&'arecoinmiacndé de ne l'écouter jamais 2 Quel fort 
^étemla^je avec lui? Dieu l^ue je fuis malheureu- 



MODERNE. ' ' ^i^69 



fe ! n'étoit-ce pas aiTez dés malheurs oùje fuis née % 
fans avoir encore celui d'avoir de la foiblefle pout 
un homme *<|ue tout m^ordonne de haïr ? . 

C'eft ainfî que je m'entretins long-temps avèe 
moi-mênie* Dans les fuites Hasbud vécut teih> 
jours avec moi dans la même retenue ; fes yeuii 
ièuls & fes empreflèments me padoient dHme 
tendrede que par refpeâ il renfermoit dans fou 
cœur : nous en étions en ces termes tous deux , 
quand il débarqua un vaiflèau Turc, qui avoit 
fait nombre d'efclaves Chrétiens : on en offrit à 
Hasbud qui en acheta trois ou quatre de différents 
pays de France ; entr*autres , il jr en avoit un qui 
n'avoit que dix-neuf à vingt-ans , beau & bien fait, 
& qu'on di(bit homme de qualité th fon pays. Has- 
bud me le fit voir , & me dit, en me le présentant , 
que ce n'étoit point pour lui qu'il les avoit acKe* 
tés ; mais que , comme il avoit appris qu'Us étoient 
François , il me les donnoit pour que f'euilè le 
plaifir de m'entfetenir avec eux , & leur parler 
ma langue naturelle , qu'il ^croyoit ^ue cel% aaè 
défennuierok de temps en tempâ ^ & (b reioutv- 
fiant en mime temps du coté de ces efciaves: 
)e vous ai achetés , leur dit* il ; mais déformai^s 
voilà votre junique maitreile , ic vous ferez trai- 
tés â proportion de Pardçur avec laquelle vous 

G g iij 



470- LE DON qUICHOTTE 

lui obéirez. On ne pouvoit rien faire de plus 
généreux pour moi; ce dernier trait de bonté 
me charma , & je ne lui avois jamais parlé avec 
tant de marques d'eftime que je fis alors. Les mal- 
heurs de ma vie , Iqi dis-je , Seigneur , feront 
plus que réparés , & vous m'ôterez jufqu'au pou- 
voir de m'en fouvenir : vous m*ave2 ipoins d'obli- 
gation que vous ne penfe^ , me répondit-il » belle 
Célie 5 & c'efl: plus à mon cœur que je fatisfaîs 
en vous obligeant , qu'aux malheurs que vou& 
avez foufiferts de la part de mon père» Ces efcla- 
Ves j depuis ce moment me fervirent » \qs autres 
n'approchèrent plus de moi : & eiTeâivement je 
leur fefois très-fouvent ^parler de leurs pays, je 
in'en fefois raconter les maximes & les mœurs , 
|e leur parlois de notre Religion » & cela ne con- 
tribua pas peu , avec les bontés d'Hasbud , à 
calmer infenfiblement ma triftefTe, Il me demàn*- 
doit 9 ,de temps en temps » (i j'étois cpntente de 
mts efclàves ; c'étoit ainfi qu'il les appellok. Oui 3 
Seigneur , lui répondis-je ; & quand ils n'autoîent 
pour toute qualité que celle d'être un préfent 
de votre part, ma reconnoiflance me les rendroit 
agréables; mais après tout. Seigneur , quand j'au- 
rols à m'en plaindre , je ne fuis pa$ plus qu'aux, 
& ils ne font obligés de fervir que vous feul. 



MODERNE. 471 

— '-— — ■ Il 

Célîe , me répondît-îl , n'ufez plus de ces termes , 
}e vous prie; vous êtes leur maitreflè , & je ne 
connoîs perfonne ici qui ne foit mille fois plus 
efclave que vous ne Têtes : ceux que je vous ai 
donnés , ne font pas tous les vôtres ; & quelque 
jour }e vous en offrirai un que vous ne connoif^ 
fèz pas encore , & qui ne connoît lui-même d'aU-* 
tre bien que fon efclavage- 

II y avoît près de fix mois que ces efclaves* 
me fervoient ; ce jeune homme dont j'ai parlé 
beau & bien fait , étoit celui qui s'empreflbic' 
le plus à me fervir: je remarquoîs qu'il y avoit 

• 

dans fes aâions quelque chofe de plus fort que 
l'amitié. Un jour que j'étoîs feule avec lui& 
que fes camarades étoient occupés à autre chofe : 
c'eft dit-il, un grand bonheur pour moi qi;e d'être 
tombé en partage à Hasbud, puifque j'ai le plai-' 
iîrde fervir la plus aimable maitrefle quW puiflje 
voir. La conformité de fa Religion à la mienne , 
la même patrie, tout contribue à adoucir mes 
fers, & quelquefois même à me les faire préférée 
à la liberté que j'ai perdue , & aux avantages quç 
je pou vois efpérer dans mon pays, fans le mal- 
heur de ma captivité. Je fuis bien-aife lui répon^ 
di$-]e , de Tadouciflèmennt que voui dites que 
j'apporte à votre efclavagè: Cléonce, (c'étoit 

Gg iv 



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•*•• 



47a LE DOif (QUICHOTTE 

aiofi qu'il avoit nom ) il ne tiendra pas à moi 9 

avec le temps 9 de vous procurer la liberté qui 

doit faire votre unique fouci» Ah ! Madame » s'é- 

çria-tril alors» quand vous me feriex rendre cette 

liberté 9 en ferois-je plus libre » puifque je tiens 

plus à vous par les fentiments de mon cœur ^ que 

par les chaînes qu'on m'a données? Cléonce, 

lui dis-je » vous abufez de la confiance que je 

vous al témoignée : fi celui à qui vous appartenez 

fçavoit ou apprenoit jamais ce que vous venei 

de me dine »; je n^ répondrois pas un moment 

de votre vie. Ce feroit » me dit-il , la perdre pour 

une fi belle caufe » quç je ne la regtetterois pas \ 

mais 4 Madame 5 pourquoi prendre de cette ma«< 

niere Taveu que vous fais ? vous êtes Chrétienne, 

\t fuis Chrétien ; j'ai de la naiflance 5 & je n'en 

fuis pas moins. honorable pour avoir des fers ici: 

voyez , Madame 9 & écoutez ce que }e vais vous 

dire. Hasbud vous aime , je le vois. Hasbud nous 

a donnés 4 vous : Tamour de ce Turc pour vous 

ne fçra pas toujours aufli refpçâueux qu^il vous 

le paroît à préfent \ & enfin , tout ce que vous 

pourriez çfpérer de lui , ee feroit. qu'il vous épou- 

fât; mais après ce mariage^ fi vous tenez fincè* 

rement à votre Religion^qu^penfez-vous que vqus 

«^urez à fouflfrir de 1^ p^^rt d'uq honvme^ ^^i vou« 



ribwMMMMwnnMM 



mtf^im^f^^^tmm'immmmm^t^j^^f^^myffmafmm^i^mim» 



MODERNE. 473 



4ra vous faire cœbrafTer la fienne \ & qui , plus 
brutal encore qu'il tfétoît tendre 9 vous y con- 
traindra par tout ce qu'il imaginera de plus vio-- 
lent ? Envifaget cela avec réilexion , & voyez 
maintenant ce que je vous propofe : vous êtes 
nôtre maitreffé > il n'eft ici de loix que celles que 
vous impofez: on vous abandonne à votre con* 
dnite : facilitez mon évafion» confiez- vous à moi; 
& venez dans les lieux de votre nailfance me voir 
' vous jurer une fidélité éternelle. 

Cléonce finit là fon difcours ^ & me regarda 
teitdrement , en attendant ma répônfè. Cléonce ^ 
lui dis- je alors » ce que vous me propofez feroit 
.rai&iinable , fi>-Hasbud étoit tel que vous le pei* 
gnez ; mais je le çonnoîs mieuJr que vous : je 
n'épouferai jamais ce Turc : je fçais que ma Re- 
ligion eft un ooftacle^A: j'efpere qu'il ne me for-^ 
cera jamais , ni au mariage, ni à quitter m^ Re- 
ligion: ajoutez à cijla, que les manières qu'il z, 
pour moi, feroient payées avec bien del'ingra- 
titude 9 S'il n*en remportoit pour prix qu'une petv 
fidie 3 que je puis m'épargner , en le priant de me 
donner ma liberté ; je fuis perfuadée qu'il ne mç 
la refuferott pas: il m'aime, il eft vrai; mais le; 
fentiments qu'il a pour moi , font tels qu'ilaimer 
jK)it loi^ux mç perdre pour jamais que de m'afili^ 



474 ^^ DON QUICHOTTE 

ger : amfi , Cléance , n'efperez pas que f accepte 
jamais le parti que vous me propofez : je haïs les 
ingrats »& je le deviendroismoi-même,(i j'abufois, 
comme vous me le confeillez, de la liberté qu'Has- 
bud me donne. 

Si vous regardez comme une ingratitude de 
vous fauver d'un danger que vous ne voyez pas 
à préfent, mais que vous connoîtrez fans doute 
un jour , dit»il , c'eft une marque , Madame , que 
vos fentiments pour Hasbud prévalent & l'em- 
portent fur la crainte raifonnable que vous devroit 
donner l'avenir : vous Taimez. Je rougis à ce mot: 
hé bien ! Cléonce, lui répondis-je, après tout, 
quand je l'aimerois , ma tendreilè pour lui nuiroit- 
elle à ma vertu? Puiique, quand je Taimerois^il 
ne le fçaît au moins pas encore : c'eft un homme 
à qui j'ai mille obligations ^ & qui me traite moins 
en efclave , qu'en maîtrefle ; qui m'obéir & qui 
n'a d'attention que pour me plaire^ au lieu de la 
dureté dont Tes pareils ufent ordinairement avec 
les miennes. Croyez-vous qu'il me ferait plus par- 
donnable de vous aimer, vous qui, dès la pre- 
mière fols que vous m'avoupz votre amour, me 
propofez une perfidie, &, par-là, me donnez 
à préjuger que vous feriez .peut-être capable de 
devenir un per&de vous-mêpie* Quels droits au- 



■ ■ ' ■ I Il < I I 11 I — — — M» 

M O D E R N E.:. 



47J 



riez- vous , plus que lui, fur mon cœur, à moins 
que vous ne vous imaginiez que'c*en foit un d'a- 
voir été élevé dans une Religion , que peut-être 
vous ne refpeâez guères? Je veux croire que 
vous avez de la naiflance : je vous dirai que j'en 
ai jugé de même; mais je puis me tromper: il eft 
impoffible ici de vous convaincre du contraire , 
& ainlî , à tout examiner , un Turc de Tefpece 
d'Hasbud , quand il a rendu les fervices qu'il m'a 
rendus, vaut bien, Cléonce, un Chrétien qui 
peut ne Têtre que de nom , & dont la naiiTance 
doit paroître fufpeâe* Je ne m'attendois pas, 
répondit Cléonce, à de pareils foupçons, & je 
croyois que c'étoiè ce que j'avois de moins à crain« 
dre: je ne vous parlerai plus, ajoutà-til d'un 
. ton de voix chagrin , d'une paifion qui fera dé-^ 
formais ma pçine: dure à jamais mon efclavage, 
puifque je perds l'efpérance de vous toucher ; 
tout genre de vie m'eft déformais indifiërent; mais 
que dis«je, ajoutart-il en fe reprenant ? Je fens 
bien que , fi je rcftoîs avec vous , je vous fôr- 
cerois par mes importunités à faire terminer une 
vie qui me feroit à charge; épargnez-moi le cha- 
grin de voir un jour ma mort être un effet de 
votre haîne ; épargnez-'vous à vous-même , Ma- 
dame i les remords que yous lai&roit la fin tra- 






47<î LE DON qUICHOTTE 

gique d'un^ mîlÊéniAe que votre indiâiîrence acca« 
ble mille fois plus que fan efclavage: demandez 
ma liberté à Hasbnd» il ne vous la refufera pas. 
Hé bi^l lui répondis-îe alors, je vous promets 
d'employer pour voua tout ce que fa bonté me 
donne de pouvoir fur lui ; je lui parlerai dès*au« 
jourd'hui, & même je ferai en forte que vous 
pulifîe^ retourner chez vous plus aifément« 
Cléonce me remercia d*un air fort trifte. Hasbud 
venoit à nous, & cet eiclave fe retira. Il m'aborda 
en riant: hé bienl me dit-il, Célie, c6t efclave 
vous parle de Ton pays?. Oui, Seigmur, lui dis« 
]e : mais ce n*eft pas lace dont il m'a toujours en« 
tretenu. £t qufe vousdifoit^il, reprit Hasbud, 
avec précipitation? Vous ravoûrai-)e Seigneur, 
dis*je alors ? il aie prioit de vous demander fa 
liberté. Moi ! Madame ,. reprît Hasbud ; ^ ne fçais 
ce que c'eft que liberté; ce n'eft point de moi 
qu'il la doit obtenir : je ne fuis point fon maître ; 
il n'eft point mon efdave , il eft te votre. Ah ! 
Seagneur , toutes vos bontés ne m'aveuglent point , 
répartis-je , & je fçais ici le refpeâr qui vous 
eft dû. Le mot de refp^ pour moi ne convient 
point dans la boimhe de Célie, répondit Hasbud, 
& je la prie de n'en phis parler : à l^'égartd <b h 
liberté de ctttkhM^^'fi vous le fqpete wcme. 



1*1 



MODERNE. 477 



mm 



il eft à vou$ : vous pouvez difpoièr de lui en* 
tierements non-feulement de lui, mais de tous 
ceux qui font à mot. Vous me rédui^z. Seigneur, 
lui répondis-)e , a lui laifler fes fers. Quoi ! Cétie ^ 
me ditHasbud, en me regardant fixement , nft 
voulez- vous pais me donner la fatisfaâion de vous 
les voir rompre vous même ? Ah 1 Seigneut ^ 
mœriai-je , }e les romprai ; cette délicateilè dé 
générofité ne vous fera point inutile, le prix le 
plus digne dent on la puifTe payer , c'eft de Té^ 
coûter : ainlî , Seigneur., cet efclave eft libre* * 
Oui , Cléonce , déformais vous ne dépendrez 
que de vqus ; c'eft moi qui ramps vos chaînes ^ 
& c'eft moi t^ue vous en devez remercier. Vous 
voyez , Seigneur , continuai-je , en m'adreflant 
à Hasbud , voiis veyez fi )e vous refufe le plaifir 
de me vw employer comme vooi le faolHEÎtez 
les bontés que vous ayez pour moi. 

Après ces mots, Cléonce fe jetta à mes pieds, 
& ine remercia ; je te fis relever & j'acceptai 
tous ces remerciments ; je m'appercëvois, pendant 
qu'il me pafloit, qu'Hasbud voyait fon aâioii 
avec , ptaifîr. Votis avez beau, me dit-il, afiram- 
chir des efclaves , belle Câie , il vous en reftera 
toujours; mab, ajoutait'- il, c'eft peu que de 
donner ia liberté i Cléonce^ fi vous, ne luifaçif- 



NM 



478 LE DON qiriCHOTTE 

lite2 les moyens d'en jouir , fans doute, comme 
il le fouhaîte ; mais comme ce feroit un embarras 
pour vous 9 ]t veux bien me charger 9 dit-il en 
riant 9 de ce que vous devriez faire vous me- 
me. Que cet efclave reile encore huit jours ici: 
il part un vaiiTeau dans lequel je le mettrai ; c'eft - 
un vaiffeau marchand, je connoîs celui. à qui 
il appartient , il s'en va en Angleterre , & Cléonce, 
arrivé dans ce pays , n'aura point de peine à paifer 
dans le fien. Après ces mots, Cléonce fe retira. 
Dès le même jour Hasbud lui donna ime fomme 
d'argent considérable , avec des diamants , & 
4'autres pierreries : il faut bien , dit-il 5 qu'un af- 
franchi de Célie ait de quoi prouver qu'ill'a fervie. 
Cléonce accepta tout ce que ce Turc lui donna , 
avec des marques de reconnoiffance^qui aûroient 
trompé. tout lé monde. Le feptieme jour arriva. 
Fendant l'efpace de cç temps , Cléonce n'avoit 
fait que me remetrcier delà grâce que je lui avois 
accordée!* Je tiens de vous une liberté » Ma- 
iiame , me dit-il , que je vous facrifierois pour 
toiijours, fi la haine que vous auriez bien -tôt 
pour moi ne m'interdifoit ce plaifîr. * Le foir du 
feptieme jour il vint me dire adieu ^itecompagné 
^'Hasbud lui-même , qui l'avoît av-errî de fe tenir 
pipét . ppur le lendemain matin à quatre heures , 



MODERNE. 47P 



que k vaifleau dcvoît partir. Je viens, dit-il, à 
vos genoux vous jurer. Madame, une recon- 
noiflance éternelle ; faffe le Ciel que vous foyez 
comblée de tous les biens que je vous fouhaite, 
& que vous méritez! Allez, Cléonpe, lui rér 
pondis-je : c'eft aflèz me faire honneur d*un biei> 
que vous devez au , feul Hasbud ; c'eft lui % 
qui vous devez: toute reconnoiSànce , & fans h 
4g;énérofité à mon égards vous ne me remercia 
riez pas aujourd'hui de la grâce .que je vous ai 

• 4 

faite. ' . ' 

Après ces mots , Cléonce fe retira. Hasbud 
refta avec moi à m'entretenir à fon ordinaire da 
mille chofes agréablesl qu'il racontoit avec tou6 
Tefprit & la vivacité poflîbles : Il étoît charmé i 
quand il s'appercevoit* que &s petites hiftoire$ 
me^divertiiToi^nt. L'heure du fouper arriva; & 
après que nous eûmes mangé , il me ramena dans 
nia chambre qui donnoit dans, le jardin , & dont 
les fenêtres n'étoient que de fept à huit pieds à 
hauteur de terre. O Dieu ! je m'en fouviendrai 
toujours , que cette nuit penfa m'être (unefte ] 
jQue la paillon fait imaginer de chofes à ceux; 
ilont le cœur n'eft pas fait pour n'écouter que 
la vertu! 

* Ce malheureux Cléonce ^ à qui j'avois donn^ 



480 LE DON QUICHOTTE 

m ' . ' ' ' ' ' 

la liberté , m'avoit caché le déiefpoir où Tavoit 
mis la dernière eooverfation que f avôis eue avec 
lui. J'avois cru ^ de bonne foi , qu^it avoit étouffe 
fon amour , & que la liberté même qu^il m'a- 
voit demandée n*étoit qu'un moyen qu'il em- 
ployoit pour fe guérir ; mais le traître avoit bien 
d'autres deilèins. Les huit jours pendant lefquels 
H avoit eu la liberté de fortirr l'argent que lui 
avoit donné Hasbud , lui avoient fervi à gagner 
deux malheureux qu'il avoit trouvés » dont Tun 
étoit auflî un François 9 qu'un naufrage avoit ré- 
duit à demeurer dans ces lieux avec fon cama- 
rade : ils vivoient comme ils pouvoient depuis 
quUls y étoient. Je ne fçais comi&ent ni par quel 
Lazard Qéonce les connue; mais enfin 5 avec 
l'argent que cet efclave'leur avoit dofnné, ils 
avoient acheté , avec nombre d'autres , une cha« 
loupe qui devoity le lendemain» partir une ou 
deux heures après le Vaifleau; ils dévoient , la 
nuit dp feptierae au huitième jour , m'enlever 
de ma chambre , & me forcer ; en étoujGfant mes 
cris 9 à les fuivre & à entrer dans la Chaloupe » 
où perfonne qu'eux ne connoîfS:>h: Cléonce. Les 
mefures qu'ils avoient prtfes pour palier dans le 
jardin, étoient immanquables. Cléonce âvoit prié 

Hasbud de permettre qu'as toudxalfent avec lui 

la 



M O D E R N E, 481 

ianuît defon départ ,parc€ que,^ifoît-îl , c'étoient 

des gens de, fa patrie qui ne fçavoîent où fe ré- 

♦ • • • * 

fugier, qui partoient le lendemain, èc qui depuis 
long-temps vivoient miférables, Cléonce n'eut 
point de peine à obtenir cela d'Hasbud ; ce Turc 
lui accorda mêmç cette grâce avec plaifir, pat 
confidératien pour moi dont il etoit rafFranchiw 
Cléonce fit donc le foir entrer ces deux hom- 
îîies ; il étoit fort tard ; il fit d*abord feinblanè 
de fe retirer avec eu^ dans fa cKarfibre; mais il 
les conduifît dans te jardin par une allée obfcurô 
dont la porte y aboutiffoit:. Il les plaça lui-même ^ 
^ fe tint avec eux j muni de tout ce qui lui 
étoit nécefltaire,'afih de n^être pas obligé de re- 
tourner dans &. chambfe. tl y avoit bien prèi 
die deux heures que j^étois couchée, quand ili 
s'approchèrent de ma fenêtre pour y inonter 8c 
^entrer dans ma chambre : je dotoois alors d^uti 
ibrameil ^ffez profond* Cléohce fut lé premiet 
qui, le poignard à la main, motita par la fe-^ 
nêtre. Il ordotlna aux autres d'en faire autant^ 
<}uand il feroit fauté dans la chambré* Pour êëla 
.il rompit, fans beaucoup de bi'uit, un icârreai^ 
de vitre ^ & n*eut point, de peine aprèi à ouvrir 
la fençtre i.mais, ô Dieu! que ceux qui font 
de mauvailes aâionis doivent trembler! le Cieji 
Tome XL- Hh • 



s|82 LE DON qUICHOTTE 



tés Confond prefqHe toujours dans le temp$ qu'2i 
n'oiit plus qu^un pas à faire pour accomplir leuf 
ttïxnéi Cléonce avoit ouvert ma fenêtre ^ je dor^ 
mois y & (kfiis ddutè que la peur de la mort, la 
furprile & la violence m'auroiént tnife hors d*état 
de lui réfifter; mais en fautant dans ma cham« 
bre 9 fes habits ^ qui s'étôient accrckrhés à la fe-* 
inêtrê y le firent tomber; & finquietiide ordinaire 
qui fuit de pareilles ëntreprifès, ay^t fait ou* 
blier à Cléonce qu'il tencftt un poignard en main^ 
au-lieu de le jetter à terre , tl le garda; & (a chute 
fut fi funefte pour lui , qu^en tombant 3 fe Ten- 
fonça dans lé corps. Le coirp qu'il le donna lui 
fit faire ufi cri terrible. Ses complices' , doût Tua 
«fcaladoit déjà la fenêtre , au cri qu'il . fit , s'en* 
fuirent épouvantés , & ne fçacbant ce qui lui 
étoit arrivé » cherchèrent de tous cotés dans le 
jardin un endroit par où ils puïïènt fbrtir : mais 
lis furent obligés de fe cacher dans un petit bois 
aflè2 touffu 9 n'attehdant que la mort po\ir pfix J 
ce leur efltreprîfe , s'ils étoîent trouvés. 

Cependant Je cri . de Cléoncç & le bruit quil 
jfit en tombant , me réveillèrent ; jô Tentendis 
qui fe plaignoit , & qui difoit ; ah Ciel ! que 
vais -je devenir? La frayeur c^ûî me faifit alors, 
jointe à un refte d'aflbupiirément qui n'étoît pas 



\ 



»{.> , ~^-«. - ♦-. ». *• -? «- ■*" 



Jlf O U £ /î A/^^^^ 4^^ 



tHcore ^iffipii fit qiie }c oe recbiinUs point fâ 
Voix ; je fortis de mon Ht en* fèfant dés cris épou-' 
Vafltàbl€s»tïâsbud , qui togeoît un peu jplus loin 
de moi fur la miême ligne, -'fo îréveîllaj entendit 
trier-, reconnut ma voi^e, & comme un homme 
tjui xrourt pour faùVcr cè'cjaî lùî eft mille fpîà 
pli» chef que fa- vie même, (fa coutume pai' 
fconKeur étoit de larflet tdkite la ïiuit une lampft 
îalluméè)il prend cettcHtampeàVec jJrécipîiâtîon i 
^ ouvre fà pot& lé fabfcS i la main, & çou*» 
Vert d'une robe qu'il m^ttoit le fôif t il ti^averfïk 
toutes les: chambres pout venir Ju(qu*à moi; îl 
«tne trouve tombée & pleine de fàhg à là téte'^ 
d'un coup que je m'étbis dohné th Votaib^nn Ah 
Ciel! dit-il, iavec des yeux j^leitiS "de * téndreffe 
& de fureur i qu'âvei - vous Célie^ ^éïie^ ma 
chère Célîe^ qù*ave2-^vouà ? À peiné Jipuvoîs- 
|e lui ré^ondte , tant la frayeur, tti^avôit faîCe» 
-Àh! Seigneur jhiî dis- je ^ je.nie^fçaîs ce que 
Veft ,' mais au noih*de tout te qùé vous avez 
ideplus cher au monde, n'avancez pas plus avant^ 
'& n'entrez pas dans ma chambre, lîùffê-je y 
ipétîr mille fois, ihé dît- il, je verrai quels font 
les ennemis qùî en veulent à ma chère Célié ; 
feus beau vouloir le retenir alors par la manche 
de fa robe ^ it sMchappa & entra dans ma çham* 

Hhij 



484 LE DON QUICHOTTE 

bre. Quel horrible fpeâacle s'ofïrit à ia$ yeux t 
Cléoncç nageant dans fon (âng qui fortoit à gros 
bouillons de (k bleilure 9 te le poignard qu'il s'étoit 
arraché lui-même , à terre à fes côtés* 

À cet afpeâ Hasbud recula furpris , & Çléonce 
le regardant d'un air mourant : achevé, Hasbud , 
lui dit- il 9 achevé 4'6ter la vie au plqs malheureux ^ 
!de tous le^ hpmmes. Tu vois l'efièt fundle d'une 
pâilion que mon /^ur avoit> conçue pour Celle : 
je n'ai demandé la liberté. que pour tacher. de te 
rcnjever; je.fuîspqnî cje nta perfidie^ je ^naérite 
la mort ; épargne- moi le chagirin devoir Celle mp 
reprocher mon aâion & mon ingratitude : frappe, 
tiasbud. t'endant qu'il parloit ainH , je m'étoi^ 
approchée de. k porte de; ma chambre, pour j\>- 
ger de ce que c^étoit; je reconnus la voix de 
Qéônce aux premières 4)arole$ qu'il prononça,: 
j'entrai^ mais il ne me vit point/ Malheureux ! 
lui répondit Q^sbud, tu. mérites la mort. Xie fang 
coule de fa. tête de celle que tu vouloir enlevei;: 
pèut-étre y kélasj malgré le .geu de fuçqès de ta 
\ perfidie , cette aimable perfonpe ne vit-elle en- 
^ çore que pour quelques inftants : cruel ! comment 
as- tu ofé lui porter le coup dont elle cft bleflee ? 
' Ne devois'tu pas , malgré ta fureur, refpeâer uoe 
"^ vie. qui de volt t*ctre, plus chère que le fuccès le 

'. . i 



MO D E R N E. 4?y 

..■ u ^ !■! I I I I I I * Il r ■! I . „ hiai— — ^ 

plus he.ureux ? Moi ! Hashud , répartît Cléonçe ; 
. jBoi ! j*ai porté des coups à Célie ! Ah ! ma fu- 
r,eur a bien pu me poufler à te l'enlever pour là 
^poiTéder ; maïs mon bras ni mon cœur ne foTnt 
.poîfit capables du coup dont tu parles. Non, 
Hasbad ,. ne te Timagine pas : je meurs , mais je 
.nieurs avecla,ratisfaâk>nderaimerplus que tof, 
2c que perfonne. Ceft un bien que ton jûfte ref* 
ientiment 8e . fon indifférence ne peuvent m'ôter ; 
&: quand je n'aurois que la douceur de fe fentk 
.autant que je le fens, jq ne' me plains plus du 
malheur qui m'arrache, à la vie , & qui enlevé cette 
: aimable perfonne à mon amour. Tu n'es point di- 
ign€ de Taioier autant que tu le fais, répartît 
Hasbud , indigné de tout Tamour dont fe vantoit 
Cléonc^ Çélie aurpit tfop à rougir d'avoir ai<- 
liumé dans ton cœur des feux qui ne doivent brûler 
que dans c{sux qui la refpeâent &: la craignent 
,. autant qu'ils l'aiment ; & de p^jir que ta ne jouïilès 
long-temp^. d'und fati^faâion que:tu ne mériter 
;pas, reiïens,^ du moins, le chagnn.de la perdrt 
.>avec la vie. Après ces n^ots ,, Hasbud levait fon 
^iabie pour tuer Cléonce , quand, préfente & at-- 
lentive è toute leur çonverfation , j'arrêtai foQ 
\)xzs & te priai d^ iaiilor vivre ce malheureux. 
Jffm^ fflç Yjîngeriw nwl^Seignçur, Juldîs-jo s 

Hh iij 



} 



s, ' ' ■ ■ - - . ., ■ F A.t 

^6 LE DON QiriCHaTTE 

puifqu'oti peut encore lui fauveF ht yie , ne me^ 
donnez pas la douleur de le voir expirer a m^ 
veux ; ma Religion & mon caraâere n'approu vôsl 
roient pas raâion funefte que vous voulez faire^^ 
Au nom de ce refpeâ que votre coeur généreusf 
a pour moi ^ tâchons plutôt à feçourir ce m^ 
lieureux. Qu on appelle du monde » qu'on étançhe 
fon fang , & qu'il vive pour fe repentir de <d& 
•qu'il youlpit faire 5 & pouc te corriger de fes fac- 
teurs s «par l'exemple de modâ-ation que vous h» 
donnerez, Ah \ CéKe ^ s'^rb Hasbod ^ je 9'%^ 
voûrai; ta modération que vous m^ordomtes, eft 
la preuve la plus -forte que vous puiflîez jamais 
9(voir dç mon refpeâ : hé F comment pufs-^votr 
ce fang qui coule fiir votre vifage , & n'^r€ pas^ 
animé ^^ verfer çeloi qui le fait couler, & le mieti 
Blême dedéfefpoir? Cependant ^ voilà mon fabre-j^ 
belle Célie :voas[ ne voulez pas que je m'en fefve^ 
^ je ne veux 1)1116^ le tenir. A^tès ces mfots , il apr 
pella du monde. Prefq^ie ^ouis 'les dom^eftiques fe 
levèrent i on iporta Cléonce fur un lit par ordïe 
Ittême d'Hasbud : on arrêta fon fang , il s'étoit éva« 
noui après les dernières paroles qu'il avpit protiock 
cées. Le lendemain on lui donna un -Chirutigien ; 
ia plaie étoit ^ande , ^ais moins dangereufe pat 
flIç r rnêin^'^ ^Ue pat^- ^t^ quantité 4ç fan^ qu'i^ 



Il I > " I I i>* 



MODERNE. 487 



avoît perdu : H demeura évajjpuï mp^ U$ mmi 
4e celui qui mît It premier apparejl h, fa b}^ârvte>, 
J*avois dit aloj» à Hasbud , qjue » q]uaii4 U A^oit 
guéri 9 il faUo^t Je faire partir » & I/b laifler lîbrei 
il doit laire plus de pitié que de cour;x>ui|c » iui 
dis-je ; &5 iàn$ d(Mite » il ne fi^eut plys jrieu cootcs 
moi. 

Cepeodsint 9 fe& deux coQipIiqe^ qui s'étolenc 
cachés dajQS le jard^l , n'avaient encore ofé fortii : 
21 étoit plUjS de huit heures du foir , quand Tun 
d'eux , s'apptTQchant de la msafon -» rapporte à I'âu-t 
tre qu'aifurément les portes étoient fermées , & 
qu'à moins de fe réfoudre à mourir de faim où 
ils étoient ^ ils n'avolent poiot d'autre parti à 
prendre que d*;»ttendte que les domeftiques fu£- 
fent couchés. & d'entrer (ècrettement dans la 
maifon , le lâbi;^ à la main , égorger tout ce qui 
fe préfenteroit devant eux » fi quelqu'un les en- 
tendoit; emporter tout ce qu'ils pourroient, te 
tuer ïlasbud lui-même, s'il fe préfentoit ; dequeU 
quf manière quUlsfuflent 9 ils voyoient leur mort 
aiSirée. 21s.n'héfiter«nt point à exécuter leur pro» 
}et; c'était un.dei&in bien hardi, mais le dé{è(« 
pofr pouvoit engager à bien des chofes , des mal<« 
heureux que la ^fimple avidité du gain avott.fçu 
^ngaççr à unç mécbADts aâion, A l'ég^d d« 

Hhiv 






488 LE DON QCriCJiaTTE 



I . 



.A^ 



leur retraite , ils efpéroient contraindre quelque}» 
' .de la maifon à leur ouvrir la porte ^ & , d'ailleurs , 
ils fçavoient que , quand même la chaloupe qu'ils 
avoient achetée feroit partie , ils pourroient en^ 
' core partir la même nuit avec un vaiflfeau cor- 
iàire , qui devoU k mettre en mer le matin à cinq 
heures, 

Toutes^ces réflexions faîtes ,• ils attendirent que 
rheure d'ej^cuter leur defièin fût venue : & quand 
ils jugereot qu'il étoit temps, ils efcaladerent la 
même fenêtre, par laquelle Cléonce avoit fauté 
dans ma chambre. Qui auroit penfé qu'un acci- 
dent affreux eut été fuivi d'un accident encore 
plus funefte ?' Malheureùfement pour Hasbud, 
il étoit couché , cette nuit , dans la chambre à 
coté de celle où ces deux malheureux étoient 
entrées. Ce }eune Turc avoit changé de lit cette 
nuit-là , pour être plus à, portée (îie me fecourir , 
s'il m'arrivoit encore quelque chofe. Quelque 
peu d'apparence qu'il y eût à un fécond malheur , 
fa tendrefle allarmée lui fefoit prendre cette pré* 
caution, Hasbud n'étoit pas encore- endormi , 
quand ces deux hommes (auterent dans la ohann 
))re.. Il entendit qu'ils parlaient; Dieu! que 3e-f 
vînt-il alors? Quoi } s'écria- t-il , le Ciel me con^ 
^amn^Vil à perdre Célie ? £n-di(kût ces mots^ 



, ,,!■ I mmm 

% - - ' ■ 



M O D^E R N E. 48P 



il fe levé & paro^t de la même manière que la 
nuit précédente : mais hélas 1 bien plus funefte^ 
ment pour lui ; car à peine ouvroit-il fa porte » 
que ces deux hommes , s'avançant , lui donnèrent 
un coup de fabre :il tomba, ils le jugèrent mort» 
& le laiflecent. 

Cependant le bruit qu'ils firent éveilla tous 
ceux qu'Hasbud avoît fait coucher auprès de moi 
pour me garder auifi. Ils fe levèrent tous : il y eit 
avoit qui avoient encore de la lumière , & ils 
iptoient égorgés , dès qu'ils ouvroient leurs portes. 
Je ne fçaurois vous exprimer le carnage que ces 
deux hommes firent dans la maifon ; ils tuèrent 
près de trente perfonnes , & on les trouva pref* 
que tous étendus fur le pas de la porte de leurs 
chambres. Ces deux afiàûins cherchèrent par*toue^ 
ic prirent l'argent qu'ils purent emporter , danf 
.une chambre qu'ils enforcerent, & où Hasbud en 
avofit mis une grsftide quantité; ils s'emparèrent 
auffi d'un nopbre de bijoux fans prix. Quand ils 
curent pillé tout ce qu^ils trouvèrent de meilleur , 
ils parcoururent prefque toutes les chambres fans 
trouver perfonne: car ce qui reftoit de monde 
i^ans la maifon , épouvanté & ignorant le petit 
iipmbrç de ceux qui fefoient tout le carnage g 



4po LE DON QUICHOTTE 



■■ 



m 



n'avoit ofé fortir & parôître. Nos dwx malheu-* 
reux trouvèrent la chambre où étoît Oéonce ; H 
les reconnut tout-tfun-coup ; ils furent furprls dq 
le voir, lui qu'ils croyoient, ou moft^ ou aflaf- 
liné : ils lui dirent en peu de napts tout ce qu% 
avoient fait. Ce jeune homme les pria de T^m*» 
porter avec eux, ayflî^'bîen qu0 moi, dans la 
chambre de qui ilsn'Àoient point encore encr4s« 
(Vous ne ferez point en peine pour nQu$ erome- 
lier avec vous , leur dit-îl , puifque rien ne vous 
a réfifté : ihâte2-vous de faire ce dont je vous prie i 
allez enlever Célie , vçnez me reprendre , & nou$ 
trouverons ici plus de chevaux ^u'il x^m iwt pour 
pous conduire jufqu'à la mer. 

Vous vous étonnerez fans doute , Seigneur ^ 
continua la .jeune inconnue en .parlant à Pharfa- 
mon , qu'une aventure fi tragique ait pu arrivef 
jdaiy une maifon , dans laquelle il y avoit qua* 
rante dqmeftiquiçs, iàns compter un nombre d'e& 
claves , qui , à la vérité , ne pouvaient ni fe dé- 
fendre , ni défendre le$ autres , puifqu'ils étaient 
enchaînés tous les foies par celui qui les gou- 
vemoit , & qui les fefoit travailler , & que méoiQ 
ils étoient dans un endroit féparé de la maifon « 
où les deux aifaflîns n'entrèrent pas âinaiSj^ Sçi* 



MODERNE, 491 

(^eur» le fomm^ avoit endormi tout le mon* 
4e , & le9 dpmeftique^ étoieqt tués j» dès qu'ils pa# 
roiflbient. 

Four revenb à ces deux malheureux , coupai» 
blés de tant de meurtres , ils qe refufereut point 
de fervir Cléonce ils parcoururent encore toutes 
lesdiambres» & arrivèrent enfin à la mienne, £& 
fîmyée du bruit Se des coups de fabre* que j'avoii 
entendu donner , f appellois depuis long-temps au 
fecours , fans ofer quvnr ma portç. Ces deux 
hommeis l'enfoncèrent & y entrèrent le fabre ^ 
la main. Je fus fa;fi à leur vue , & je m'évanouis : 
|e ne fçais «comment ils firent pour m'emporter, 
mais je me trouvai une heure après fur un cheval 
entre les bras 4 'MP d'eux ; pendant que les deux 
autres , je veux dire Qéonce & Tautre ^ mar«> 
choient devant un peu lentement , pour fte point 
incommoder Cléonce ^ qui , arrêté fur fon che- 
val 9 pouvoit à peine en tenir la bride. O Ciel I 
oh fuis-je 9 m'écrlai-^je alors , quand je me re(^on- 
nus i Cléonce m^entendit me plaindre , & tichant 
d'avancer fon cheval du mien : vous êtes , me 
dit-il^ Madame , entre les mains de Cléonce » qu'un 
heureux hafard a fervi ; ne vous inquiétez de rien , 
belle Célie : fi vous ne trouvez point avec moi 
t^Ms les.bjens dont If^^bud ypus pût combien ^ 



mm 



492 LE DON QUICHOTTE 



vous trouverez , en revanche , iine tendreflè plus 
4urable & plus de fidélité que n'eajeût eu Hasbud 
Ah , cruel I m'écriai-je alors , quoi ! c*eft à toi 
que le Ciel a remis mon fort 1 par quel crime , 
grand Dieu ! ai-je donc mérité le dernier des 
malheurs? Madame, me dit alors Qéooce, jo 
n*en attends pas moins des premiers; moments de 
votre douleur ; mais. quand vous ferez défaccou* 
tumée de voir Hasbud, j'efpere :que vous me 
regarderez. avec des yeux différents. Qui? toi, 
malheureux, répondis -je? Ah! fi je t'honora 
d'un de mes regards , ce fera moins par haine ou 
par fureur , que parce que tu. te préfeQteras à mpi 
yeux ^xe que tu fais aujourd'hui , malgré les 
.bontés que j'ai eues pour toi , te rend même 
indigne de mon inimitié ; le hafkrd te fait jouir 
d'un bonheur , que le Ciel eft trop jufte pour te 
laiflèr; &, fi la fortune aujourd'hui. te favorife, 
ce n'eft a,pparemment que pour te faire,. arriver 
au comble des crimes qui.doivent attirer ta pertç. 
Je ne puis réponcke à Téloge que vous faites de 
moi, me répondit-il; aufli--bjien mes réponfes. ^ 
^.quaad je pourrois les continuer , ne feroieot qqe 
vous irriter davantage ; ainfî , Madame , je gaiv 
. derai un profond fîlence jufqu'à ce qu'il foit temps 
.que je parlç. Va, Iwdis-jç, peu pl*imp<Ktç^q^s 



1 IL- ■■ "Il g I n 1 I .1,. I -■ - ■-■ 



« 



MODERNE,' 4PJ. 



•ta 



tu me répondes : les fentîmqpts que j'ai poui* toi 
ne peuvent ni augmenter, ni diminuer; Se quand 
tu m'accablerois des noms les plus odieux , jena< 
t*en haïrai ^ ni ne t'aimerai davan)age« 

Après ces mots il recula : je ne puis exprimen 
Tétat où je mg trouvai alors; il pailb* toute ex-i ' / 
pteffion. Jetoevoyois arrachée d'entre .les mains 
d'un homme, aimable ; & la nobleffe du procédé 
qu'il avoit tenu avec moi, ne m'avoît janiais paru 
plus eftimable & plus digne de ma te^idreile % 
hélas I^que je me repentis de la retenue févere 
jque,)'avois toujours gardée avec lui, dans mes 
paroles ! il me (èmble que j'euffe été confolée ^ ' 
s'il avoit fçu combien je Taimois ; mais la tran-- 
quillit^ avec laquelle j'avoîs vécu chez lui , avoît^ 
pour ainfi dire, dérpbé à mon cœur toute lafeo- 
.lîbilité qu'il m'avoit infpîrée ; je la fentois alors 
toute entière ^ par l'impoffibilité que je voyoîs à 
Ja iui témoigner déformais. Son refped , festen- 
,dres empreffements pour mol vinrent en foule 
,1^'intéreflèc pourlui; jufqu'au fond de mon cœur 
je me le repréfentois avec cet air timide qui le 
retenoit, •& qui modéroit l'excès de- fa |iaflîon : 
il me fembloit lui entendre dire : belle Célie^ 
Souvenez-vous que mon intérêt le plus cher eft 
de mériter votre reconnoiffance* Le» moindres 



4P4 LE DON QUICHOTTE 



m 

thofes qu^il àvoit faites pour moi , & qu'il a^ofé 
accompa^gnées de nobleflè ^ me charmoient & me 
ëéfefpéroietit tout enfemble. Au lieiï de cettel 
fituation tranquille y itiaitreffe d^uti coeur que le 
moindre de iiies deCrs tôuchoit ^ je me regardons 
à la merci d'un malheureux qui n^avoit que fês 
infâmes defîlrs pour règle : Quelle chute i grand 
I3ieu ! & qu'il eft difficile que le défefpoir ne 
s'empare pas âbfoiument d^ùne âiûe en - pareille 
fituation ! 

r 

Cependant nous afrivanies a la mer. Déjà les 
Inatelots étoient rangés , dn alloit partir. Un des 
complices de Cléonce deiilanda à parler au miaîtré 
du VaiiTeaU) qui étoit uni Corikire; il revint uni 
moment après à nous y & nous entrâmes dans le 
irailTeàUé Ah Ciel ! ce fut alors que je ne pus 
conferver cette douleur muette , dans laquelle jei 
m'etois làiffê^ etitraîner jufques-^Ià fans iréfiftance. 
Je fis des cris afFr^x, j'invoquai le Ciel ,* fap-' 
jpellai mille fois la mort, je' priai qu'on me la don- 
nât; mais 9 malgré mes cris &'mes larmes , on 
m'emporta dans une chambre. Le Corfaire , tou- 
ché cependant de mes chagrins , me donna pour 
me fervir une jeune fille > dont la mère y fa cap- 
tîve , étoit morte quelques jours avant. Cette filte 
avoît de la douceur ; fa nàif^nce n'étoit pas it- 



éÉài 



MODERNE. 4p/ 

iuftre, maîi elle étoit cornpatiflànte aux mau^É 
qu'elle me voyoit fouffrir ; cette jeune fille m'aborda 
où j'étois abandonnée aux larmes les plus ameres» 
On me charge. Madame, me dit-elle en langage 
turc , d'avoir foin de vous ; vous aveî: befoin de 
tepos, & je vous confeille de vous mettre au 
lit. Hélas ! mon enfant , lui fépondis-je dans le 
même langage , je n'ai befoin de rien que de la 
inort. Ce ferdît bien dommage , me répondit-elle , 
tf un air îngénU , que la mort finît fitôt la vie d'une 
il jeune & fi belle perfonne : alle2. Madame ^ 
confôle2«vous un peu; il ne nous arrive rîen^ 
xn*a fouvent dît ma mère § que le Ciel ne le per- 
mette. Vous n'aveî point l'air d'une perfonne qui 
doive êtte tobjôurs malheuréufe ; & fans fçavoit 
les fujets de chagrin qui vous affligent, j'ai ufi 
pTeflèntimènt que vous ferez délivrée de vos 
peines. Hélas ! vous tâchez de me perfuader que 
taies maux finiront; faflè le Cîel, 1h*écriai-je , in- 
térieurement ranimée des paroles qu'elle venoît 
de dire ! fafiè le Ciel , que ce que vous dites en 
ice moment par hàfard , m'arrive un jour ! hélas ! 
je ne demande pas que toute la félicité que j'ai per- 
due me foit rendue , pourvu que celui qui fait 
Imes malheurs périlfe , & ne foit pas maître de 
mon fort , je n'en demande pas davantage à ce 



ÊÉàmtÊmÊmmmtÊmmÊÊÊÊmÊmÊÊÊàmmÊÊmmmmmmmà^ÈàÊÉÊmikmiâÊmÉm 

^ I <^mm^^m I I ■ .11 - ■ ■ I I. I ■ Il .1 I I I . I I , 

4p6 LE DON QUICHOTTE 

Ciel , qui permet tout ce qui nous arrive, Aprèi 
ces mots cette fille s'approcha poui? nie désha-» 
biller» je la laiffai faire. Cléonce , ni siucua dé 
fes mifcrables camarades , n^oferent m'approchec 
ce jour-là : je me couchai. Quel. repos ^ grand 
Dieu ! & que le lit ef^ affreux à ceux que le mal-^ 
heur accable I Je ne vous ferai point un détail der 
toutes les penfées triftes qui m'occupèrent refpritî 
il me fuffîra de< vous dire , pour vous donner une 
îufle idée de ma fi(uation , que la vie ^ ce bien fi 
précieux pour lequel on s'expofe^ on renonce à 

tout , on tente tout , me^ parut , de tous les mauîÈ 

• • • 

qui m'accabloientj le pluç épouvantable. Il me 
fembloit que je n*étois née , que ma mère no? 
m'avoit mifé au monde , que poutme faire déteftecî 
le jour qu'elle m'avoit donné. 

Je pafTai toute la journée dans cet état : on eut 
foin , ( & ce fut par Cléonce fans doute ) de m'ap- 
porter à manggr; mais je regardai les mets qu'ori 
me préfenta comme , des moyens dont on fe fer- 
voit pour prolonger mon fuppliçe. Je ne pro- 
nonçai pas alors la moindre parole*. La fille qui 
reftoit avec moi eut beau m'exciter à prendre 
quelque nourriture j pour la fatisFaire^ je tâchai 
d'avaler quelque chofe ; niais je ne pus. Tant de 

douleuc 



f";' " '," '' ^ 



M OD :E R N' £; 4^^ 



douleur ]û fit pl€ui:er. Cette marque de compa& 
fion me trouva fenCble> Ce lùe fut une efpecfe 
de douceur de voîr quelqu'un aflèz humain i, pour 
s'affliger de mes maux , din^s un endroit où tou$ 
ceux qui oCenvironnoient ^ nie fembloieiitcomm^ 
.autant d'ennemis confpirés contré moi* On rem- 
porta les viandes comme on les avoît fervtes.Lst 
nuit vint; la jeune fille coucha auprès de moi^ 
iVous pouvez ju^er dé la nuit que je paffai, Lô, 
miatin , Cléonce me vint voir. Dès que je le vis 
pàroître , je me mis à pleurer ; & je lui dis^éa 
le regardant d'un air déferperé ; que viens^-tu faire 
ici , malheureux Cléonce ? Efperes^tu de me cal-^ 
mer? Hé quoi! oublies- tu. les maux que tu me 
fais ? tu m'arraches à Thoiûme le plus aiâiable i 
qui , malgré le pouvoir qu'il avôît fur moi , m^ 
tràitoit encore avec plius derefpçâ:, que tU n'a^ 
de cruauté & de perfidie^^ Va , miférabla, tu| 
m'as enlevée; jouis, fî tu le peuk, du plaifitdâi 
me rendre malhéureufe s mais n'efpere pas. qu^ 
tes pkifirs aillent plus loin; &«» fi tu es capable 
encore de ^quelque rf mords, ^ fois toi-mêoie aa 
défelpoir d'avoir fait à celte que tu aimes , le4 
ijerniets maux , fans remporter d'autre fruit de 
ta cruauté 5 que le chagrin de la faire mouriic 
Tome XU A 1 



«|p8 LE DON QUICHOTTE 

^ns un âge où tout fembloit me promettre dd 
Fagrément & du bonheur. 

Cléonce fut embarrafle par ces reproches ; il 
t'affit auprès de moi, & fût long- temps fans me 
répondre: je ceflai de parler auffi. Il me regarda 
alors avec un vifage où la fureur, Tamour & Tetn- 
|>ortement étoîent peints. Je l'avoue , me dit-il , 
le défe(poir dont vous me parlez agit fans doute 
fur moi autant que vous le fouhaite/ : plus vou^ 
me faites voir tout le mat dont je vous accable , 
plu6 }e feds la jufttce de vos reprochés, & plus 
ma fureur & mon amour augmentent; cette mort 
même qui fera , dites- vous , le feul fruit de ma 
cruauté, eftune idée. Madame, qui me met hors 
dô moi. Je fuis capable de tout , fî vous me 
teprérentez encore ces chofes-tà auSS vivement» 
jQuoi I j'aurois rendu ce que faimé miférable ! &, 
tndigïè toute ma Fureur, cette même fureur fe* 
toit le fêul fruit qui m'en refferôlt! il s'arrêta à 
Ites mots, de jç lui vi^ faire des gefles & des 
Icontorfiôns qui m'effrayèrent» Infortuné que je 
fuis ! me dit*il après : quoi ! Madame , vous n'au- 
jrez point pitié d'un homme que vous avez vous- 
même rendu criminel ? C'eft à vous que je dois 
tne plaindre de tout ce. que j'ai à me reprocher 



m 



M O D E R N E\ 



^99 



à votre égard ; c eft vous , ce font vos yeux qui 
xn attirent votre haîhe. Je ne dois qu'à vous ces 
çiouvements terribles, ces fentimentsfurîèux qui 
changent mon caradere. Non, Cléonce", lui fé*- 
pondî$-je, ce n'eft point moi qui vous rends crî-*- 
minel : un cœut né pour être vertueux nrcft (point 
capable des extrémités où le vôtre $*eft aban-»- 
donné. Hélas! fans lest. maux i^ue «vgùs /me iaites 
fouffrir^ quand je demandai votre liberté :àHas« 
bud, cette tendreffe que vous m'aviez témoin 
gnée , la promeiTe que. vous me ih&z de tâcher 
de TétoufFet , m'înfpirerent une compaflion pour 
vous que vous méritiez alors ;)e fuis -à vous maîn« 
tenant; &ce fentimetit de pitié, dont votre ref- 
peâ yOus rendok digne, fait place à tcHifce qu^ 
TindifFérence & le mépris peuvent ï:bmpdfer d« 
plus vif driçs une âme». Après ces mo|^,.il fut 
long-temps fans répondre ; j^ me tetire^ .<iit-il ^ 
Madame; je ne fçais que vous répondre : je vous 
aime & je vous haïs av^c ua mélahge d^ ce^ 
deux fentiments qui ne me rend plus snaître de 
xnoi:.;je vou$ trouve cruelle & jitfte dans tout 
ce que vous dites; mon malheur & celui dont jâ 
vous accable , m'irritent ; je ne fçais cei que je 
(uis : confultez -* vous , Madame i m^s emporte'^ 

liij 



■ ■ — ^— Il ■■ ■■ Il I ■ ■ III , I B 

iroo LE DON QUICHOTTE 

inents font votre ouvrage , ne vous plaignez plu^ 
C vous les portez jufqu'à Texcès. Il me quitta après 
xn'avoir dit ces mots d'un ton 5 certainement qui 
marquoit Tégatement où le jettoient ^ & la douleur 
/ dans laquelle il me voyait plongée , & Tindififé^ 
rehce que je lui témoignois. Le dirai-je ? malgré 
toute rhorreur que je fentois pour Qléoiïce , je 
sne trouvai 5 (ans te moins haïr , un mouvement 
fecret de pitié pour lui. Il étoit jeune, ce poii« 
voit être la première paffion; il étoit d\m tem* 
pérament très ^ vif : tout cela pou voit 3 fînon lô 
juftifier , du moins engager à le plaindre; & je 
compris , par le chagrin où me jettoient mes mal- 
heurs , la peine que devoir reffentir un homme 
qui aime éperdûment ^ quand il s'accufe lui*ménié 
d'avoir fait Tinfortune de celle qu'il aime. Cléonce^ 
depuis ce moment , fenibla me traiter plus 
(doucement 5 & avec des marques de quelque re-^ 
pentir» Quelque temps après notre deriitere con* 
irerfation 9 il revint dans un moment où finani^ 
gion , ( car je ne mangeois prefque pas } jointe à 
ma triftelTe » m'avoient rehdu fi foible , qu^il fem-» 
fcloit à la fille qui étoit avec moi ^ que j'allois 
expirer* Elle appella du monde à fon fecours* 
iCléonce & le Corikire accoururent. Ce premiel 



MODERNE. ;oi 



mÊmmi 



fut fi touché de l'état où fétoîs, qu'il s'évanouît 
au pied de mon lit , en prononçant ces mots ; 
ah ! tuez - moi , je ne mérite pas de vivrez Le 
Corfaire le fit emporter. Ma foîblefîè augmen- 
toit ; il s'approcha de mon lit : je prononçoîs Iq 
nom d'Hsfsbud , mais d'an ton de voix fi foîblè ,' 
qp'on n'entendoit pas ce que je difois. Dans m^ 
foibleflfe , je m'imagînois le voir auprès de moîv 
plus touché mille fois de la fituation pitoyable 
où j'étois, qu'il ne l'aurqit été de la perte de 
tous Tes biens, & de fa vie même: }e me le re« 
préfentois avec cet air doux & aimable qu'il avoît^ 
quand ii parloit des malheurs de ma famille ; je 
voyois couler fes larmes ; en un mot , jç me le 
figuroîs tel quil iauroit f^nç doute été, $*il eût 
été préfent. 

Cependant le Corfaire tira de fa poche une 
petite phiole dont il me dit d's^valer une gout^ 
Ce, Je l'entendois qui difbit à ceux qui étoient 
autour de lui. Cçtte Dame me fait une véritable 
compaffîon , je ne fçais ce qui TaiHige ; mais il 
me femble qu'elle n'aime point à voir Cléonce» 
'Après ces mots, il me preffoit d'ouvrir la bou^ 
che pour me faire prendre un goutte de h liqueur 
^ui ç(oit (l4n$ la phiolç : il me le demandoit avec 

li iij 



i« 



jo2 LE DON (QUICHOTTE 

— — i— ^— — i»*"'— — ■ ' I I I I ■ Il I ^ ^— ^— ^IM^ 

tant d'ardeur que je crus qu'il y auroît de l'inr* 
gratitude à lui refufer la f^tisfaâion de m*avoi^ 
foulagée* Je pris de cette liqueur , qui effeâive- 
ment me rendit mes forces : cette grande pâleur ^ 
qui me rendoit comme mpuraote, me quitta^Le 
Corfaire, après ce fecours qu'il m'avoir donné , 
me laii& , & reconunanda à la jeûne fille qui mc^ 
fervoit f d'avoir * bien foin de mol 

Jpin de la ncicyitfnc rartic. 




wfmmmHmmKmaïammmmiÊÊammmimmÊiHMm 

I !• m ii H ' m ii II » Il I M» -Il «Il III 



MODERNE, joj 




^^^: 



DIXIEME PARTIE. 

Jf END A NT qu'on me foulageoît d'un côté,. 
Cléonce fe moUroit prefquc de l'autre: fa plaie , 
qu'un excellent baume qu'il avoîc trouvé dans lô 
Vaifleau avoît prefque refermée i fe rouvrit par 
les efforts des convulfions qui le faîfirent, pen-« 
4iant lefquels il perdit une quantité de fang; enfin ,. 
à force de remède & de fecours on l'arrêta. Il 
revint un peu à lui , & on le coucha. Ah ! mal- 
heureux que je fuis ! s'écrioit-il quelquefois , j'ai 
vu l'état où je réduis Célie ; hélas ! c'eft moi qui 
fuis la caufe des maux qui finiifent fa languiiTante 
vie! Cruelle î difoit-il après, en parlant de moi, 
ma rage contre vous va jufqu'à me venger de 
tout ce que je vous vois fouffrir. Je l'entendois , 
lorfqu'il prononçoit ces paroles; l'endroit où it 
étoit couché joîgnoit celui où Ton m'avoit mile. 
Quelques jours fe pafferent fans qu'il pût fe lever; 
îl demandoit à tous moments comment je me por- 
toîs; je l'entendois fucceflivement fe livrer au 
défefpoîr contre Iqii^, contre moi même, & puU- 

1 1 IV 



•; 



5-04 LE DON QUICHOTTE 



^^ 



•i» 






me demander pardon de$ malheurs où il m'avoit 
}ettée. 

Pendant le temps qu'il refta couché, je prîaî 
la fille qui ctoît auprès de moi ,^de dire au Cor- 
faire qu'il eût la bonté de m'envôyer un des cama- 
raçleç de Qéonce : il me prit unç envie de fçavoîç 
le fort d'Hasbud, à laquelle je ne pus réfifter ^. Se, 
qui me fit vaincre Taverfion que j'avois pour ce^^ 
malheureux. Le Corfaire en avertit un ; il vînt ^ 
& parut devant ipoî avec honte. Ce n*eft point ^ 
lui dis-je , pour vous reprocher votre aâion que. 
]e demande à vous parler; jç ne vçux fçavoir de 
vous qu'une çhofè. Qu'avez-voys f^it d'Hasbud ? 
^Qu'eft-U devenui? 3i vous ^y prenez quelqu'inté- 
rct , Madame , me répondit cçt homme , con-. 
tentez-vous du filence que je garde là-defTus. Ah l 
barbarç , vous l'avez affaflîné ! m'écriai- je alors^ 
Maïs ce^ homn^e, fans me répondre davantage jj 
fe retira , 8c me laifTa défefperée. Quoi I dis-je ^^ 
Pasbud eft mort ! ah! Cielj5,quellerécompenfe pouf 
tant de vertu ! hélas ! que je lui ai été funefte \ 
fans ipoi, Hasbud vivroit content, aimé de tou^ 
le monde; fans moi, Fhomme le plus généreux 
& le plus eftimable refpîreroit encore! cher Has- 
bud, c'eft moi qui finis vos jours ! ce font voç 
t^onté^; poqr moi c^ui youç pnt proçurç la niort | 



MODERNE. s°S 

que ne puis-je vous en payer du moins par Taveu 
le plus tendre , par un aveu que ma délicatefle 
m'a toujours fait retenir ! Mais , c'en eft fait , 
Hasbud , l'aimable Hasbud n'eft plus. Que ces 
réflexions aigriflbient ma douleur ! Que Cléonce 
me paroifToit affreux ! Gémis, gémis, cruel! m'é- 
criâî-je ; quand je l'entendoîs foupîrer ; jamais re-- 
fnords ne fut plus jufte que le tien. 

Pendant que Cléonce étoit encore au lit, oa 
avertit le Corfalre qu'il paroifToit un vaifTeau do 
loin ; en même temps il fît armer & tenir prêts 
tous les (îens. Ce vaifTeau venoit à nous d'abord ; 
maïs dès qu'il eut reconnu notre pavillon , il parut 
qu'il vouloît nous éviter. Le Corfalre , voyant 
le mouvement qu'il fefoit , poufTa le fîen à toutes 
voiles,, nous le )oignîmes.enfîn* C'étoît un vaifTeau 
qui portoit des marchandifes : il y avoît bien foî- 
ocante hommes d'équipage. Notre Corfaîre lui fît 
figne de fe rendre; mais il s'éloignoit toujours. 
JLes foldats, cependant, paroifToient armés fur 
le tillac : on tira d'abord fur eux , & oh les appro- 
cha de (i près , qu'ils furent forcés d'en venir à 
l'abordage. Le combat fut quelque temps afTez 
0piniâtre : ceux qui fe battoient contre nous , 
piontrerent tput ce que le courage & l'intrépi- 



aii«V"i^^nBMiH«pMaHii 



So6 LE DON QUICHOTTE 



m» 



dite ont 4c pliis admirable; ils fe rendirent , ce^ 
pendant , accablés par le nombre des nôtres. 

Malgré la vîdoire que le Corfaire ^voit rem- 
portée , il fut contraint de relâcher dan^ une Ifle, 
pour faire radouber fon vaifleau , quî étoit très- 
cndommagc: mais le gain conïîdérable qu'il tira 
de cette prife , le dédommagea bien du temps 
qu'il perdit. 

On mit pîed à terre, Cléonce , à caufe de (k 
bleflure , refta dans le vaifleau , où fes deux cama* 
rades avoîent foin dejui. Pendant qu*on raccom* 
modoit le vaifleau , le Corfaire régala tous fes 
gens, d'eau-de-vie, de liqueurs, & d'autres pro- 
viHdns quî s'étoient trouvées dans ^celui qu'il, 
avoit pris, La bonne chère U la débauche 
durèrent aflez longtemps pour les endormir touSi» 
La nuit vînt,, les fentinelles qu'on avoit mifes* 
pour veiller à la fureté de$ autres , s'endormirent 
aufli. La jeune fille qu'on m'avoit donnée fe livra,, 
pendant la nuit, au fqmmeil 9 & je me vis feule 
éveillée , parmi tous ces gens étendus , les uns 
à terre , les autres appuyés contre des arbres. 
Mon chagrin , alors , m'infpira un deflein , qui % 
dans un autre temps , m'auroit fait trembler. Je 
réfolus de m'enfuir , & de m'expofer plutôt à étr^ 
dévorée par les bétes farouches , ou à trouveir 



^»l i H I JJ. I ' / ■ I I - II.. I I ■ . ; i .1 1.1 I I II ^ ■, 

MODERNE, J07 

des barbares , qu'à refter davantage à la merci 
de Cléonce. Dès que cette penfèe me fut venue' 
dans refprit , je ne balançai pas un moment à 
rexccuter. Je fuîvis un fentier çoXivert d*arbres, 
& je m'avançai toujours (ans fçavoir où je por- 
tois mjes pas. Ma douleur, & la forte envie' 
d'échapper à Cléonce me donnèrent des forces : • 
je marchai toute la nuit par des chemins prcf- 
que impraticables. Le jour commençolt à pa- 
roître , je me fentis accablée de laffitude-, & je 
m'aifîs fur la pointe d'un rocher qui me décou* 
vroît tout le vafte Océan. Je ne puis exprimer 
la joîe que j'eus d'être éloignée & fauvée de la 
main de Cléonce. La douceur que je trouvois à 
penfer que je ne le reverrois plus, me .cachoit' 
toute l'horreur qui, vraifemblablement , devoit' 
fuivre ma réfolution ; & je me trouvai même fî 
foulagée , que , fans frayeur pour l'état où j'é- 
tois , je m'endormis. 

Il y avoit longtemps que je n'avoîs pris de' 
repos , & je demeurai , autant que je puis en ju- 
ger, près de douze heures en cet état. Je me 
réveillai prefqye fans fçavoir où j'étois ; enfin ^ 
je jettai les yeux de tous côtés , & j'apperçUs , 
çn me levant, une vafte forêt qui commençoit; 
m bas du rocher, & à laquelle je n'avois point 



l'I I -■i«wp»™««»l« 



jo8 LE DON QUICHOTTE 

encore pris garde. Je me fentis alors (àiGe de 
crainte & d'inquiétude. J« defcendis dans cette 
forêt ; je la parcourus prefque toute entière fans 
rencontrer rien qui me marquât que ce. canton 
fût feulement habité par des barbares. Je vis des 
arbres qui portoient une efpece de fruits que 
je ne connoifibis pas ; je me hafardai d'en man* 
ger ; ils me parurent bons. Je r;çtournai fur 
le rocher , & la vue des mers me fit fou^ 
pirer par réflexion aux malheurs qui m'a- 
voient enlevée à ce que faimois le plus. Ma 
fituation me parut alors véritablement horrible s 
je me repréfentois abandonnée à tout ce quo 
le fort peut avoir de plus affreux ; fans défenfQ 
que mes cris & mes larmes , livrée wx infultes 
des Sauvages , qui, fans doute ,. habitoient Tlfle; 
}e m'arrachai de ce lieu pour me retirer dans 
U foret. J'avois déjà fait quelques pas , quand un 
homme, vêtu de la peau d'i^n animal que je ne 
connolffols pas , m'aborda comme furpris de l'a- 
venture qui frappoît fes yçux. J'étais aflfez ma-i 
gnifiquement habillée ; car les camarades de 
Cléonçe, en m'eqlevant, avoientavcceiixempor-t 
té tous mes habits, après m'avoir vêtue d'une 
fimple robe. Ce Sauvage m'effraya ; il avançoil 
v^r$ moi avQç des geftes qui marcjuoUnt foq 



MODERNE, ^Q^ 

ëtpnnemetit : il levoit les mains au Cîel. II m'ap- 
procha 'en riant : il prît un bout de fna robe 
& fembloit Tadmirer, Cependant ce Sauvage 
avoit une trouile de bois pendue fur fes çpaûles, 
avec un nombre de flèches & Tare qui étoîent de- 
dans. Il me vint dans fefprlt de paroître auflï 
charmée de lui qu*il témoignoît Têtfe de moî^ 
& je regardai fa trouffe en le laîflànt examine^ 
ma robe ^ dont Tor, & quelque^ pierreries qui 
la couvroient, lui fefoîent plaifir. Je me hâtai 
d'en détacher un petit diamant qui étoit à mi 
ceinturé, & le lui préfentai, II le prit avec une' 
aftion qui iharquoit la joie que lui fefoît ce pré* 
fent* Je lui fis figne de me donner à tenir quel- 
ques-unes de fes flèches & fon arc. Il fut fi re* 
connoiflfant pour ce que je génois de. lui don- 
lier, qu'il me préfenta ce que je lui demahdoîs: 
j'ajuftai une des flèches fur l'arc. Il fut furprîs 
de ce que je fefois ; mais il fe mit à rire, quand 
il vit que je tirois la flèche en l'air. Je lui té- 
moignai que c'étoit un divertiffement pour moî^ 
& cela, lui fit plaifir. II me parla un langage 
auquel je ne répartis que par des fignes qu'il 
comprit ; car je voulols lui dire que je ne l'en- 
tèndois pas , & il cefla de parler : il me montra 
un chemin ^ qu'il prît' devant moi , après m'avoifi ' 



^* ■ ■ ■ ■ ■ '■'■ 

Sio LE DON qUICHOTTE 



fait figne du doigt de le fulvre : je ne balançai 
point, à le faire. Nous fortînoes de la forêt qui 
âboutifToit à un vallon que nous defcendîmes. 
Dans ce vallon j'apperçus une petite cabane , 
bâtie d'une manière extx^ordinair^ , & çompofée 
de bois, de terre, & de branches d'arbres. £n 
jettant mes yeux par-tout»,. j'en vis encore d'au- 
tres de la même façon. Le Sauvage entra le 
premier dans celle que j'avoîs d'abord apperçue ; 
je le fuivis , réfolue cependant à me fervir des flè- 
ches qu'il m'avpit données , s'il vouloît m'infulter* 
J'entrai dans la cabane après lui , j'y vis une 
femme affez noire, très-petite, &, à fes pieds, 
deux petits Sauvages prefque tout nuds. Cetta 
femme fe leva de terre où elle étoît ajffife, & té- 
moigna tout autant d'étonnement qu'en avoit d'a-r 
bord marqué le Sauvage , que je jugeai être fon 
mari : leurs enfants s'empreflbient à me regarder. 
Le Sauvage parla long-temps à fa femme , & je 
les examinois tous deux avec attention : comme 
je vis , cependant , que leur air ni leurs geftes ne 
fignifioient rien de mauvais, je détachai^ de ma 
cdnture ,. une féconde pierre , que je préfentai à 
fa femme: elle s'enfaifît avecvitefTe, craignant , 
fans doute , que je ne me repentiife de la lui avoir 
préfentée: elle me fit figne de m'afTeoir^ je lui 



MODERNE. 5-iî 



■M 



témoignai que }e h'étois point laife ; alors lis me 
regardèrent avec plus d'attention qu'ils n'avoîent 
encore fait ; je me laiflfai examiner , & leur mar- 
quai même» par quelque^ gêftes, que leur cu« 
riofîté m'obligeCHt« J'oublie de vous dire que je 
gardai toujours entre mes mains , & l'arc , &! 
les flèches* Après qu'ils m'eurent regardée tout 
à leur aife , le Sauvage tira d'une efpece de 
coffre , fait de petites branches d'arbres, de beaux 
fruits doot il me préfenta , & prenant un vafe dé 
terre , il fortit , & s'en-alla puifer de l'eau dans 
une fontaine qui étoit au milieu du vallon ; il me 
le rapporta^ & me le donna pour boire : je bus 
4&£reâivement, & je mangeai même de leurs fruits^ 
Après que j'eus fuffifamment mangé, je vis en- 
trer d'autres Sauvages à qui je caufai les mêmes 
fentîments de furprife , & il fallut , pendant près 
d'une heure , que j'eufTe la complaifance de me 
faire voir, & de leur laifler toucher à tout ce 
qu'ils trouvoient de curieux dans mes habits. Je 
tirai un miroir de ma poche devant eux : je le 
leur montrai : ils s'y virent, & femblerent ne pou^ 
yoir comprendre comment il étoit poflSble que 
cela leur préfentât leur vifage. Cette imagination 
qui m'étoît venue , à force de rêver à tout ce 
qui pouvQÎt leur infpirer de la vénération pour 



5-12 LE DON (QUICHOTTE 

moi , me téuflît plus que tout le refte^ & comme 
dans l'état où j'étois , je ne mê foociok guèreis de 
toutes ces chofes» je le doànal à la femme dit 
Sauvage chez qui j'étois* Les autres furent \à^ 
loux de cette faveur \ ils voulureht Farracbec 
d'entre les mains de cette femme ; &.je vis le 
moment qu'ils s'alloient battre pout Toîr à qui 
Tauroît , quand ^ me fervant de toute ma préfehce 
d'efprît , & de toute l'autorité que l'admiration 
qu'ils avoient pour moi fembloit mé donner fut 
eux , je pris le plus furieux de tous 5 & le re^ 
gardant fièrement ^ en l'arrêtant par le. bras , je 
lui marquai que fa colère me fefoit de la peine • 
A cette aâion il parut adouci tout-d'un-coup , & 
pour faire connoître aux autres que j'avoîs la 
même amitié pour eux tous ^ je fis figne à la 
femme du Sauv.age de me rendre mon miroir* 
Elle le fît (ans héfîter, tant l'opinion que ma 
hardieflTe Se ma figure leur donnoient de itioi étôil 
grande. Je remis mon miroir dans ma poche^ Les 
autres Sauvages parurent contents de l'attention 
que j'avois faite à leur jaloufie ; & pour prouver 
qu'ils étoient auflî bons amis que je le foubaitois^ 
ils fe mirent tout-d'un-coup à danfer autorur de 
moi avec des cris & des'exclamations quiine pa« 
rurent extraordinaires* Us furent long - temps l 

fauter 



\ 






M O D 'E R AT.J?; ^ij 

' \^ ^ 

M i . ■ I 1— — — ■— ■ ' ■■ ■■ I— — ^1^— —— ^w» 

feûtér tle cette iflanîferef. Je leur montrai Un vi- 
fiige rîaht , & ta fittisfâdion que favois de les 
voir fi bien anîs. Qiielques-ùfls fortirént avec pré- 
crpitàtÎDA , & cOXirûrent dkns leurs cabanes pouc 
iki'appOrter dô leuts fruits. Il fallut que je màn- 
gèafTe ùfi peu dé ce quô cËàcun d'eux m^ôffroit \ 
après quoi , ils fe mirent tous à terre , & liian- 
gerei^t le tefté entré eux. Pendant leur repas ^ j e- 
tels afCfe fur une efpece de fiège qu'Us avoîeht 
approché de moi; Qaatid ils eurent mangé» & 
^u*îïs fe fui'cnt patlé lông-témps , ils vinrent tous ^ 
l'un après l'autre; baîfer ma robe. Je les laîflTaî faire j 
& ne leur témoignai aucune furprife ^ je recevoir 
toutes lei marques de refpeft qu'ils me fefoient 
parôîtrè 5 d'un ail: à leur perfuâder que je fçavois 
bien que cda m'étoit dû. Cette manière n'aug- 
imentapa&peu leur vénération y & quand ils ih'eur 
tent rendu tous les honneurs dqnt ils jugeoieiit 
que j'étois digne, ils fortirént tôu$^ à Texcepr 
tion du Sauvage à qui apparteîloit la cabane ; qui 
fe tenôit auprès de moi 5 d'un air fort reipec^ 
tueur. Une demi-heure après-, ils retinrent > led 
uns avec des morceaux de terre où l'herhe tiehoît ^ 
les autres avec des branches d^arbre ; & de grofl^i 
pierres. Je ne fçavois ce qu'ils prêtendoient fairift 
4e tout cela , lôrfque je les vis tous travailler à 
Tome Xl% Kk 



\ 



■MM 



St^ LE £>ON QUICHOTTE 

£Êiire dahti la cabane ^ comme un lit de gazofi ; 
qu'ils ornèrent avec des branches d'arbre , qu'ils 
tournoient de toutes fortes de figures bi&rres , & 
en forme de berceau* Bien-^tôt ce qu'ils préten-^ 
doient faire fut achevé. Ils me marquèrent , par 
des geftes , qu^ils feroient bien-aifes de m'y voir 
placée* Je m'y aflis en effet tomme ils le fouhai« 
toient^ en mettant auprès de moi Tare & iesf 
flèches que )'avois toujours gardés, Quaud je fus 
dans cette pofture , ils commencèrent d'abord à 
mettre à mes pieds chacun leur trouilè, & le 
refte de leurs armes ; & , fe profternant après de« 
vant moi , ils me témoîgnoient , par • là^ qu'ils me 
factifioicat leurs armes , comme à une DéeiTe* 
Dans un autre temps » je me ferois oppofée très^* 
fortement à ces marques de vénération qui ne font 
dues à aucuns mortels , & que mérite feul celui 
de qui ils dépendent ; mais fe crus que , dans la 
fituation où je me trouvois y je peuvois cfoe fervir 
de l'erreur groffiere de ces malheureux Sauvages, 
pour fauver , non-feulement ma vie , mais encore 
'plus mon honneur , des infultes que ces hommes 
auraient pu me faire s je n'empêchai donc point 
ce qu'ils firent pour me prouver leur vénération, 
^près cette adion , ils reprirent tous leurs trouifes } 
«Inàis avant que de les remettre fur leurs épaules. 



-> 



■Ts. -ry yw»> V. •■'J-'' • vV -• 



ii^^là 



M O D E k N E, $1^ 

fchacCm d'euic fit toucher la fîenàe au bout de ma 
robe. A Tégard deis flècîies & de Tare que j*avoîi 
îauprès de moi , ils {Parurent me demanxleîrla permit- 
£on de les prendre ; je les léuf rendis moi-même : 
ialors ils rompirent ^rafc & les flèches ^& enpri« 
rent chacun un petit morceau* 

Gepèndaht -^ )e demeurai dans la pofture où je 
m'étois mife : le Sauvage & deux autres reflerent 
â la porte, comme pour mè garder* La femme 
& les enfants àt celui chez qui j'étois , s^en-allérent 
apparemment dan$ uâe autre cabane ; car elle 
he revint plus dans la fieiine que {5oùt Venir dé 
temps en temps ïne marquer fa vénération » baifèlï 
le bas de ma robe , & la faite baifer i fe$ deux 
fenfanb. Je vécus près dé trois mois de cette ma-^ 
hiere , toujours fuivie d^ùhe foule de Sâuvagei 
& de leurs femmes; Quand je m'allois promener ^ 
ils dailfoient autour dé moi , en jôuànt d'uii cer<^ 
tain . inftrument qui me parut nouveau » & très- 
ingénieur. Quand je m'afféyois quelque part , ils 
fe plaçoient un peu loin de rhoi pat refpéâ y ou 
s'en-alloient arracher de^ branches d'arbre dont il$ 
fe battoîent enfemble j comme pour riié divertir^ 
J'oublioîs de vous dire auflî qu'ils m'âVoîerit fait 
une troufle, mais plus belle que la leur. Elle étoît 
peinte de toutes fortes de couleurs , & travaillée 

iLk ij 



M u I ■ ' ' I - I I I I ■ .1 i.i .mmmmmi^ ■ 

yi6 LE DON QUICHOTTE 

Il I ■- r _ " 1 I ^ 

même aflez délicateiHeDt. A Tégard des flèchei 
& de Tare , ils ayoient âuflî leur ornement par*» 
tîculier. Cette trouffe m'^avoit étë donnée dès le 
troifîeme jour que j'avois été avec eux , & je la 
portois derrière moi , comme eux. 

Un jour^ après un repas codipofé de toutes 
fortes de fruits excellents ; il me prit envie d'aller 
revoir le rocher d'où j'étois defcendue dans la 
foret ; cat , quoique je me vîfle en fureté avec 
les Sauvages à la faveur de. la vénération qu ilî 
avoient pour moi , je ne laiflbis cependant pas 
de foupirer intérieurement du genre de vie par-» 
ticulier que j*étois obligée de tenir avec des créa-* 
tures qui reffembloiènt plus à des ^onftres qu'à 
des hommes. Je fortis donc de mai cabane , ac- 
compagnée» comme à mon ordinaire 5 debeau^ 
coup de Sauvages, & je pris le chemin que je 
jugeai conduire au rocher; j'y arrivai èffeftive- 
ment ^ quand une aventure , qui me parut très-^ 
heureufe pour moi, atrêta tout court les Sau- 
vages qui me fuivoient, & les fit à tous bander 
leur arc» C'étoient (bixahte ou quatre -vingts hom-s- 
mes qui grimpoientle rocher, la plupart mouillés*. 
En bas du rocher j^apperçus un vaiflfeau qu'on 
temettoit en fner , & qu'on avoir apparemment 
radoubé en cet endroit^ . Ceux que nous voyions 



,tJU. ' ' ■ ' w * 



M Q D R R N E. J17 



m 



grimper le rocher , étoient des matelots & dn 
foldats qui avoient travaillé à ce radoub de vaif 
(eau , ^ q^i revenoienç au haut du ro.cher » où 
ils avoient laifTé leurs habits ; on voypît ençorç 
4'autres hommes, qui, étendus à tçcTQ ^ nian- 
géant , , attendoieqt le moipept que le. vaifTeau 
partît» Dès que les matelots & les foldats ap^ 
perçurent 1^ Sauvages avçç leurs s^rçs , ils s*ar«* 
xnerent , les uns de leurs fufîls , les autres de Ieui?s 
fabres & vinrent |KQur les charger* La. ffayeuc 
<ie cef malheureux Sauvages fut (i grande 5 qu*il 
y en eut qui tombèrent en fuyant ,. pendj^nt qud 
}es. autres fe jetterent tous à mespieds^, enfefant 
. figne d'empêcher qu^qn ne leur fît du mal. JV 
yançois alors vers ce^x qui venoientrànous. Ç^ 
lui qui étqit Iç plus ardent étoit un je^ne hopime , 
|;Meq habillé , qui s'arrêta tout - d'un • coup , qq 
. prononçant , p Ciel. . Ces mots qu'il di(bit «en 
françois , *^rent que je lui parlai la mêoie langue : 
Sçignei^r,! hi; dis- jç , accordez une^ grâce aune 
femnnie dont les malheurs vous infpireiTQient de la 
compa^qn, fi vous les fçaviez^ Ces malheureux » 
parmi lefquels j'ai étç obligée de viyre a(|ez l<mg- 
tepips y ont quelque confiance en mpi; vqu) tes 
yoyeZj la plupart p];pfternés \ mes genoux , pour 
ipç priçc dç 1(^9 f^uvçrla vie} faitçs.ea fo|t« 

«.kiî| 






yi8 LE DON qi^IÇ HOTTE 



i^imm 



qu'on ne les pourfuive pas y its ne feront aucun 
9Qal. Quand ils mériterolent qu'on leur ôtât I^ 
vie, me dit ^ il 9 Madame , ilfufit pour les &ir^ 
tefpeâer, qu'une auffi belle personne quç vous, 
^inféreflè à leurs jours. A peine eut41 prononce 
4ces mots y qu'il dit aux autres de céder de pour'* 
fuivre les Sauvagçs ; il lieur fit figoe qu'ils n'a-^ 
voient rien à craindre. Ces malheureux , épo»Un 
vantés , reftoient toujours à mesgènoux,i Je leur 
marquai que je fouhaitoîs ' <^ù'ils s'en retournait. 
fent. Ils fe levèrent en me témoignant qu^s crai:% 
gnoient de. s'en retourner (ans moi : je leur fis 
croire que je les fuivrpis bien-tot. Ils me c^it-. 
* terent al6rs , mais avec chagrin , & en regar* 
4ant toujours fi je ne les fiifvôis pas. Les mar*. 
quës de reconnoiiTance que je receyois de ces 
bommes ^s mœurs , ne làiâèrent pas de me 
- toucher , tant ont de force les moindres fenû^ 
inents du ccèur de quelque part qu'ils viennent. 
Cependant, je dis ati- jeune OflScter (car c'en 
étôît un) que mon deÏÏèîn étoi^ de partir avec 
Iç vaîlTeau. Il iii*sipprît qu'Us s'en retournoient 
teh France", & qu'ils revenoient de , . . • B in% 
nomma un Port qui étort juiftement celui d'oèi 
}e m'étois inîfç çn 91er ^ en quittant la ^aifos^ 
^Hasb^ttd^ Jç treiTaill^ en ^ï ^tèu^^nt no^^ 



|A* 



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m 



) 



MODERNE, : yij 



fmmmmmmmm» 



lAercet endroit. U me donnai la main pour m'ai*- 
der à d^Ccendre du rocher fur le rivage , où, jet* 
tant mes yeux de tous côtés , je vis un bommt 
coudié fur Fherbe , dans la pofture d'une per«i 
fonne qui rêve avec triftefTe.^ Il étoit. tourné rde 
manière que je ne pouvois. voir ion vi(agei nîaîs^, 
6 Ciel ! qui peut compreodce <;e que je devint, 
quand, cet homme s*étant retourné demoncoté^ 
je reconnus Hasbud avec des marques de lalai^ 
gueur la plus tendre ! Je fis un cri en me reçu» 
lant. Celui qui me conduifoit s'apperçut qu^e je 
pâlifToîs, & me foutint entre Tes bras. Je tomba! 
dans une extrême foibleCe, pendant qu'Hasbud^ 
quim'avoit auffi reconnue, ^'étoitlevê avec une 
émotion dont la vivacité le fit avancer vers moi 

comme un homme éperdu 

La belle Célie en étoit-là de fon hiftoire » 
quand on vint annoncer à' la maitreflè de la mai- 
fon, que des Dames, fçachant qu'elle étolt de 
retour , veâoient lui rendre vifîte. 

Pharlâmon vit avec chagrin interrompre une 
hiftoire qu'il trouvoit fi intéreflante. Célie ^ qui 
. avoit long-temps parlé, prit congé de lui pour 
aller , à fon aife , s'affliger* dans fa chambre ; 
ic Pharfafiion fe retira dans la fienne, frappé» 
comme on le peut croire, déboutes les beUes 

Kk iv 



i 



aveotaces que cette belle fiUe venokdej^apportec^ 
- Je dis. belles aventures :. peiûe l voiçl un mot 
iqyjx choque mon Critique.^ & qui lui atiraçhe u« 
ris moqueur. Belles aventuras y ditril i çommetu: 
font xlonc les laides^ ii celle^rci méote/i^ Iq. qoa» 
«de belle^s ? Je nie Xçais. comn^ent elle^ font , le^ 
ctaides, trop împar£un. Crkique : mais je; vais, ga-* 
ger Tendroit le plus, foli de iTion l^oite qu^. 
celles-ci font belles, fioa^ courage, reprend nor 
tre hi(ârre, le, plus joli, endroit dç fon hiftouej* 
il y a donc, du joli âc du beau de répandu ici ? 
iVoilà qui eft à jnervmll^ ! m^ils. il # apparenar 
jpent bien-claif; femé^ ^çe joli, ou ç^ beau ; caj 
le laid Toffuique^ Je ne gagperois jamais contre. 
vous, Monfieur k Gtitiq:ue, & np.usi.ne. réuflir 
rions tous deux, après avoir, bien, conteâé, voùs^, 
qu'à prouver votre méchante bumeut » & .peut- 
être votre peu de goût, ( çajr. il faut biei). qup 
}*ajoute. encore ce mot ) ô{ moi, qu'à ip^trer la 
vanité avec laqujellé je^ne puis m^^mp^çher de regar- 
der moni ouvrage, J'aiçaeroi^. îiutîtntrien , quçde. 

çonjpofer fans, s'applaudir ua p^u foî-çaçroo de œ 
qu'on écrit, & principalement quand on n'écv}^ 
quç pour fe divertir, ^ qy'en VQul^yjt fe divejj- 
fir,. on çrpit s*apperçevoir qu'on plaît • AUon^^^ 
^^/^. î^^ y^^4^9.*^-'^5 %^??. mpfiçftes, je n^ 



:ji3..jarxirac»' 



M O D E R N & rai 

• . . . ■ > » ^ « 

». . ... . , 

ferai qu'uQ Auteur vain j^ mais plu$ (incere , pen« 
'^dtït qu'ils nç font que des hypocrites qui 
joignent au défaut d'une vanité or^uçilleufe , Tart 
.tronopeur de paroîtrefe blâmer eu?^-mêmes. Ma 
foi ! il vaut encore mieux ne tromper perfonne^, 
^ avoir un v^ce de boiine-foî , que de l'aggravée 
par une hypocrifie mille fois plus blâmable, & 
qui eft le raffinement & la quiatçffence des 
vices du çœur« M^is finiffons ma critique moi- 
xnêmie fur les défauts des hypocrites Auteurs; 
ç eft aujourd'hui l'hypocrifie la plus pardonnable* 
Orgon n'aurok jamais eu le chagrin de fe voie 
çhaffer de fa maîfop par '^'a^tuffç, Çc de lui eg- 
tendre fuborner fa femme , s'il n'y avoit eu dans 
]e monde que des hypocrites pareils à ceux que 
l'effronterie de ma vanité ôfe attaquer ici. Re- 
venons où nous en étions, 

FharfàmoQ s'enf(^ipe dans fa chambre , pénétré 
4u bonheur que fon imagination attribue à l'inr 
fortunée Céliç, pour avoir êflTuyç tant de funeftes 
aventures; fon refpeft même pour elle avoit aug- 
^nenté|i chaque accident qu'elle racontoit lui être 
arrivé , & lorfqu'elle rapportoit l'état où elle s'é- 
. çoit ^quvée dans cette ifle habitée par des Sauva- 
.£e$^> ^ cette vénération que ces hommes avoient 



m 



J22 L£ DON QUICHOTTE . 



•*MM«p 



eue pour clle,^ ou bien fa fituatîon déplorable 
dans le temps qu'elle étoît au pouvoir de Cléon- 
ce, peu s*ea falloît qu'intérieurement, & fans 
qu*il s*en apperçût , il ne fouhaîtât que fa prin* 
ceffe Cîdalife fe trouvât pourvue * de l'avantage 
d*avoîr couVu tant de mers , dé $*ctré égarée 
dans des ifles auflî dçfertes , de $*être vu enlevée 
hors de fon lit , & à cheval en pleine campagne 
à la merci d'un homme auflî emporté que Cléon- 
ce ; il tfçtoît pas jufqu'au petit rocher dont Ce- 
lle avoît fait mention , qui ne lui fît envie ; & H 
auroit été charmé, fi, après avoir été féparéde ' 
fa Princeflè, par une aventure auflî funefte quie 
celle qui la lui avoit fait perdre , il pouvoit avoir 
Tagrément romanefque de l'appercevoir fur un 
rocher , en fe retournant aflîs triftcment fur 
rherbe. 

Ces idées , dontl'hîftoiré de Célîe avoît rempli 
rextravagant cerveau de Pharfamon, n'étoîent 
point, dansfôn èfprit, auflî crues que je les lui 
donne ici; c*étoîent de ces réflexions vives qui 
agifloienit imperceptiblement fur lui ; de «s char- 
més intérieurs qu'il appercevoit 4*une vue prompte 
& légère , & qji'il fouhaitoit fecrettement ne de-» 
voir un jour qu'au cours de fei propres aventures. 

Cependant CUton & FatUne avoient afliilé auifi 



y t " ' '■ ■ ■ .. ■ ■' - ■ '■ ' 1. I . !■ ■ ■ ■■ Il I II ■ ■ 

MODERNE, J23 

au récit de Célîe ; îl eft vr^i que je n'ai point 
parlé d'eux , parce que les principaux perfonnage^ 
m'ont entièrement occupé ; les fubalternes ne 
doivent marcher qu'après , & c'eft à préfent ici 
leur légitime place. Or , Fatime & Clîton avoient 
été tous deux trè^-encbantés des incidents qui 
rempliilbient l'aventure de Célîe. Ne vous fem- 
bloit-il pas , dit quelque temps après Cliton i 
Fatimç , que vous lifiez quelqu'un de ces beaux 
livres, où l'on voit de ces Dames & de cesPrin-* 
ceflfes à qui il arrive tant de belles hiftoires ! Pefte î 
Je n'en fçauroîs revenir. Ah î^que c'eft une mer^ 
veîlleufe chofe que de pouvoir être témoin do 
tout cela , le voir de fes deux yeux ! Dame 1 cela 
in'a bien mis le ventre au cœur, On ne peut , 
fans doute ^ rien de plus magnifique , répondit gra- 
vement Fatîme, que ce que nous a raconté la 
belle Célîe. Tout y eft grand , tout y^ eft noble . 
^ extraordinaire ; maïs , Seigneur , chacun a fes 
îiventures particulières , & ce que votis avez en- 
' tendu doit vous prouver à quels événements vous 
^ moi nous fommes réfervés. Hélas ! peut-être le 
fort nous prépare- t-il , & de plus grandes extré- 
mités, & de plus étranges malheurs, Ah ! mor* 
blçu, s'écria Qitop, tout tranfporté d un enthou- 
^fmç d'aventurç dç d'amour, du ton que je vous 



524' lE DON QUICHOTTE 



ty^an 



X* 



çntençlçiçîupîrer, ma foi, vous méritez bien que 
|e fort vQus donne un^ grande réputation : il me 
femble qous voir déjà tous deiix çlqignés l'un dQ 
Tautre ; mo| ^ périr dans les eaux ou d'un coup 
de fufil ; vous , n^ourir de faim fur un rocher: 8( 
puis apr^i; , quand nou^ y fo;xgeons le moins , 
voits rencontrer quelque part, je nç fçais où, 
fur un rçcher ^ qu daçs une çaveç^e , ou fur Teau 
dans un pçtit batteau de quatçç fpls, ou bien 1^ 
dos appuyç co^re quelqu'arbre dans une forêt 5 
pendant que, de mon coté, plus, jaune que de 
Focre, de chagrin de vous avoir perdue , ja ferai 
adis auprçs de quelque rivage ^ lés pieds jufqu'au 
bord de Teau , & regardant rouler les ondées ep 
homme que le froid a. gelé 9^ & qui ne remue plus, 
ni pieds n] pattçs. Dame ! ma Princeile , cela fera 
beau ceja % U jamais cçl^ nous, arrive ! A vous 
dire Iç vrai , pourvu que je trouve à manger pac* 
. tout , je ferai du meilleur accord du nionde avec 
le fort ; car pour jeûner, en vérité, je ne pui$: 
& , fi Taventyre me prenôit de çç çôté*^ , j.e. la 
releverpîs de ft)rfc mauvaifç; grâces; 

Fatime eût été changée de L^ yiy«^:ité avec II- 
quelle TilluAre Clit;dn prononçoit ces mots, s!il 
ne les eût entremêlés de certaines faço.na depî^r 
Içr triviales^ quji cjéshonoroient les belles ^ gtâmipt 




■■■MkMIFV 



M O D E R N Ei S2S 



idées de rocher, de caverne , de batteau, de fo- 
i«t, de rivage; mais elle tâchoît de s'étôurdîr . 
elle-même là-dieffus , à force de difcôurs grands 
& nobles , & de faire rentrer Clitoi;! en lui-même, 
«n lui fefànt appercevoir le défaut de fa maniéré 
de parler , par le contrafte de la fîenne : aimez- 
moi toujours, foyet fidèle. Seigneur, & laifllêz 
le deftin s'intéreiTer en nôtre faveur ; nous fommes , 
fans doute, fes objets lé^ plus confidérabtes, A 
propos de confidérables , répliqua Cliton, fori- 
geons donc à- notre affaire , Madame ; car vous 
voyez que les noms de Seigneur & dé Madame 
forteht de notre bouche plus aifément que T^au 
ne fort d'un pot caffé. Ce diantre de bruit avec 
les marmitoi^s, le combat du diable contfe nous^ 
tout cela nous a mis un peu en oubliance de ce 
que nous avions dit; mais remettons-nous: nous 
ferions bien fous de n'être moi qu*écuyer, & vous 
qu'écuyere > quaftd nous pouvons être plus gros 
Seigneurs 5 & avoir chacun nos domeftiqués au- 
iieu de fervît : & vous feriez une grande bête , 
i& moi un franc aninlal.... Pardonne^, cependant, 
fi je Vous nomme une bête, vous ne Têtes point 
lencore, ne le devenez point. Mais. voyons, conii- 
ment prétendons-nous faire ? Fatime alloît répori* 
dre à Cliton , & examiner ^ fans doute > avec lui^ 



tflif»ÉÉi 



>m.^t 9^ jm 



S26 LE DON QUICHOTTE 

de quelle maDiere ils s'y prendroieiit {jour par- 
venir à la Principauté qu'ils vauloient avoir; mais 
la compagnie qu'ils entendirent fortir de la eour 4 
leur fît remettre à utie autre fois le choix de lai 
iréfolution qu'ils dévoient prendire» Dès que Fé« 
londe fe trouva libre , elle envoya dire à Phar-^ 
famon qu'elle (buhaitdit lui montrer quelques 
beautés de fà maifon ^ & qu'il Tobligcroit de voii ^ 
loir répondre à l'envie qu'elle avoit de Tamufer ^ 
de peur qu'il ne s ennuyât. 

Le domeftique ^ chargé dé cette cômmiffion i 
trouva Pharfamon appuyé fur lîâe fenêtre qui 
donnoit fur le jatdin, La noble ardeur de faits ^ 
d'aventures où le récit de Célicf l'avoit jetté^ lui 
avoit fait Ouvrir cette fenêtre* Cette àâion n'étoii 
|)as indifférente ^ & jamais ^ peut-être , la fêverid 
dans laquelle il étoit enfeveli alors, ii'aVoit été 
plus conforme au grand métier qu'il fefoit. C'eft 
une fituation convenable aux héros rdmatiefques ^ 
qu'une triftefle accompagnée d'une pareille pofture* 
.Tout fe joignoit à cela 5 non-feulement l'air noble 
de fa rêverie à la fenêtre , mais encore la vue de 
cette fenêtre qui offroit aux regards du Cheva* 
valier amoureux, ces mêmes objets qui frappoient 
jadis les yeux de ces antiques héros, quand leu^ 
douleur les fefok rêver. Le commil&onnaire ré^ 



f.m i 1 n "^ ■ • 'H i ^ ni I I ■ Il -1I I M I. É I I I, 

MODERNE. s^y 



péta ce que fa maitrefTe Tavoît chargé de dire* 
point de réponfe. Le Chevalier tfavoit pomc 
d'oreîUe; il étoit dans ce moment, aux genout 
de fa Princefle , dans l'état d'un homme trant- 
porté , qui voit ce qu'il aime , & qui l'a retrouve 
après une longue & cruelle abfence. L'idée du 
rocher dont avoit parlé Celle ^ la rencontre des 
Sauvages, celle de fon cher Hasbud, l'avoîenc 
jette hors de lui-même. Sans cette hiftoire , la perte 
de Cidalife eût , fans doute, affedé fon âme d*ua 
chagrin bien plus grand ; mais le plaifir fecret que 
lui laifToit l'efpérance de retrouver Cidalife d'une 
manière auffi merveilleufe , efpérance fondée fur 
la perte qu'il en avoit faite, & fur l'aventure de 
Célie , qui ne devoit pas être la feule favorîféç 
du Ciel jufqu'à ce point, paroit les grands coups 
dont fon cœur eût été frappé par les malheurs 
qui avoient enlevé cette Princefle à fon amour. 
Or , comme fon imagination travailloit beaucoup 
en peu de temps , & qu'elle étoit même d'ude 
efpece à prévenir le fort fur les avenrures qu*il 
lui réfervoît dans la fuite , notre Chevalier . d^ 
la réflexion à l'hiftoire extraordinaire de Célie 
en étoit venu à une réflexion fur lui - même & 
fur fa fituation. De cette réflexion , il étoit pajK 
infenfiblemçnt au moment heureux qui lui re- 




J28 LE DON QUICHOTTE 



mt 



.montroit CidalUè : & voici tomment il imagthoit 
cela; 

Il voyàgèoît fur hier , ap/cs avoir pafcourd 
tous les Royaumes , & demandé Cidalife à toutes 
les Cours, Villeà, Villages; Fbrêts, Bois, Or- 
nières, BuiiTons, &c. Inutile i-echerche qui n'a* 
voit fervi qu*à redoubler fori défefpoir. Lé mal- 
heur de n'en rien apprendre lui avoit fait pren- 
dre la réfôlution de fe mettre en mer; Il y avoit 
déjà quelque temps qu'il étoit dans uii vaiÛeau^ 
lorfqu'il fe trouva attaqué pair uii Côrfaire, Ort 
en vint à l'abordage. Je laiffe à penfer s'il avoit 
eu moins de valeur que d^amour; Son bras avoit 
porté la mort auflî (uremènt que la foudre ; il 
s'étoît battu contre un brave inconnu ; le ^om* 
bat avoit été long-temps incertain , il avoit même 
fufpendu les coups que fe portoient les autres: 
On peut juger que fon imagination lui cedoit là, 
vidoire. Il avoît renverfé fon eniîenii, il alloit 
lui ôtef la vie ^ ' quand les cris d'uhe femmb l'a- 
voient toutd*un coup arrêté; alors en regardant; 
il avoit vu le Cdrfaîre vouloir fcontraindre cette 
perfonné qui criolt ^ à entrer dafts une pietite 
chaloupe , fous la conduite de deux hommes qui 
i'alloient mettre en fureté , pour fervîr aux in- 
fâmes deliî's de ce Corfàire i mais i à peme cette 

femme 



MODERNE. yat^ 

'•■ '• — ' ' • • - • 1 . 

femme avoit-elle tourné fon vifage de fon côté>^ 
qu'il avoît reconnu la prînceflTe Cidaliie. Alors ,.' 
plus furieux qu'un lion^ il ayoit quitte le, foin 
de fc faire, avouer pour vainqueur par TenAernl 
qu il avoit terjràffé, pour aller, à corps perdu i fe 
jetter au milieu de ceux, qui faifoient violence 
a fa Princeâè. îl en étoit juil^ement là , de foa 
aventure 9 quand le domeftique de Félonde 
entra*. • -- ; 

Ce do^meflique àvoit déjà rçpeté plujfieurs fois 
ce que fa maitreÏÏè lui. avoit ordonné de direj, 
quand Phariamon, légitimement tranfppr té de 
rage & d'emportement <:ontre \ le Çorfaire & 
contre fes indignes fateÙites^ s'écria tout d^un 
coup: Arrêtez^ malheureux! Et toi, bai*bare.^ 
qui ofes* attenter à « la liberté delà pliisjgrande 
Princeife de la terré. • , • , Il s'arrêta après ce^ 
4notSy appaxemmeijt pour V.apoftroplier le Cor*^ 
faire & fes gens qu'à grands coups de . (àbre ;, 
( car on ne peut bien fk battre & haranguej^ en 
même, temps 5) & je fuis pejrluadè qu^il eut bien- 
tôt mis la. troupe infolente en dérouté, oùpoujc 
parler Rom^o s^ntique « en décoùntureh ' \ 

I^ domeftique , qui.etoit un pauvre villageois > 
qui n'avoit jamais entendu d'auttes emportements 
que ceux des Bouviers coatrjê leilffs bcéufs^ ou 
Tomt XU JLi* 



yjb LE DON Q_VICHOTTE 

des Payfans contre leùts femmes ^ & qui étok 
j^Ius corps qu*efprit, épouvanté des grandes & 
êfirayantes paroles de Pharfàtnon ^ recula ]u(qu'à. 
la porte & s'enfuit ^ n'apportant pour toute ré- 
pohfe , à & Maiti^elte , que fa frayeur & l^ex^' 
irâvagancê du Chevalier , qui , Continuant (a 
douce & noble erreur ^ & vainqueur abfolu de 
fes ennemis^ s'étoit )etté tout fanglant, Zctaîmé 
blefTé > aux pieds de fa Maitrefle^ encore i^'eirdué 
de crainte pour foh hontieùr & pour fa vie. Ah ! 
ina divine ^rînceâë , s'écrioitil, lèis Dîeux vous 
rendent donc à iùàti amour ! Quoi ! Vous àlliea»» 
£ins inoiy être livrée à la puiîTancè de rînfime 
dont je viens de l^hir lès jours! Ciéll qu'ai- je 
àredoutèr du fort maintenant^ puKque j'àile plaîfir 
de voir ma PrihceSe en fureté ? Il difôit e^côit 
bien dès chofes que foh' àfnôufeufè fâÛIi^ lui fai- 
îoit prononcer avec 'tranf|)oit9 (j[\lànd lPéh>ndê, 
& qui lé dotheftiqûé effirayié avoit racoAté lei 
terribles mots que Phàrfamon lu! avolt répondii» 
arriva. La poftùrè de Ph^rfathoti la fit ril'e ft 
foupiren Elle plaignît véritablement ce Jeûne 
homme » de l'impreâibn que là leâurè des Ro- 
mans lui avolt làiiléè , & JToh ààioti avôit en 
même temps quelque chôfe de fi fihgulîet ^ qtt^lfë 
ne put s'èmpécher d'éclaW aloirs. 



MkM 



MO D e. RH E, si^ 

Qui diMÎt que la vue dVsh Mtravagaot cMÂme 
Pharfamon fie dût pas ^ i une femme ^e ^on 
goûc^ 4tfe un véritable Arniede d'anioiir. Ge^ 
pendant cette extravagance de Pharfamon ne fit 
point eet efiet fui: Fâonde ; j'ai dit que la fig^ttr* 
*^e Ce jeane hoàiflie lui' avoît pld» & (ui avoic 
paru même fpiritueile ; ajoutez à ùela quo ik 
folie tie ijpvovenbk <qiie d'un fond dé caraâetd 
tendre'9 qui» fe joignant à fa bonne gAct nap- 
tutelle » ie rendait enctn-e plus aimsible à ies 
yeux: ^'aSlewrs^ «tie cTpâroit le faire revenir  
^Ue; ei^n» elte lèfiactuit ; ell&étoit ^en^cote )sSS&l 
belle ; ce qu'elle 4s»rôit ide trop ^en âge pouvok 
être cotrigép^lapmptt extravagance de Phài^ 
'Êimon , qui ne démét^rôit peut-être pas ^ an trai-' 
vers de ch iblk-qui lui fitierok' le» yeux » c«s 
'années de trop qui commençoient à "émouflev ta 
tvivacité de ftfs tr^« Ainfî, eU^ ^étoit abfoln- 
Hment déterminée a fuivfe le penchant qui tel 
j^arloiepour P4bàrravn^n'; Seigneur > lui dit-elle^ 
-pour^i^'accommoderàfesidéeS) vouft4rêve2^qipa- 
Mcnà»ektft voà'midtieikiÀ»^ ia pofture o& je voiis 
%itiff€hé%'y m:^ 1^^ preuve^ J6 l'sfiVûUçral, 
Madame /4'épiiqua Pharfirason» qui rougit ce« 
pendant un peu d'avoir 4té vu dans fon tf aiif- 
-porf :* ils. font adez ^fratids, ces malheurs , poij^r 

Llij 



yja LE DON dUlCHOTTE 

quW me. pardonne tout ce que me felt faire la 
xéflexîoa que f y donne ; & les maux que j'éprou*- 
ve font d'une érpece à pouffer à bout la raiion 
ïà plus folide , & la confiance la plus ferme. Dé* 
tournez, votre efprit.de ces trifies penfêes^ Se!» 
gneur« répliqua Félonde; les réflexions que vous 
faites -aigrilTent vos maux » tâchez au contraire 
de les diffiper ; le Gel travaille peut -»ctre e# 
votre faveur» méritez Tes bienfaits pat une tran« 
quiUite fage & prudente^ . Venez » Sêigneup, je 
vais .vous montrer > dans cette maifon , quelque» 
cûrioiités dont, la = vite ne laiflera pas de vous 
ëifltper. t A CfiS rmotS'^'Félonde donna la mam à 
^hkrfaiHiOQ » & ils,defcendîrent dans le jardin* Toa- 
)P|]r:$.<lçs jardînsJ dira-trOn*. Oui » toujours des 
|ardins* Que ferok-ce^i s^il vous {^aSt, qu'une 
snaifon de câmpggne,^ pu qu'un château fans.jar-' 
diri?. J's4metpi$;RMt^tif'Utie mâCure} & le jardin ^ 
à la canipagne^ n^eft;^^ mqins néce0aire que Ijb 
. vin ou. le gibier pour y f^e bonne chère; Re« 
venptQ$« jCeluldeFélonde étoit un jardin magni- 
fique D'abord s'offrpit.^;|a vuiet un grand & mer- 
, t^ijleuiç jet d'eau, .^ui^'élançoit jufques suix 
cieux : ce jet d'eau éroit fbutenu d'un dieu ma- 
rin $ U repréfènfoit un Fleuye, , dont les cheveux 
jplats & AxouiUés dégouuoient l'eau ^ qui j . d'une 



r 



M O D £ R N E; <^sf 



■*-* 



trne penchée , & fur laquelle il Vappuyoït né- 
gligemment, fembloit donner la fource à Teau^ 
qui fè perdoit dans les aîrs. Après cela , pardiC^ 
foît un vafte patterre , où on voyoîtle Mont-- 
Parnaffe ave fes Habitantes; Apollon étoit au' 
milieu d'elles , (on attitude étoît un fi grand 
cliéf-d*CBUvre de T Art , qu*il fembloît les regarder 
toutes, & leur fourift* Les neuf Mufes avoîent 
chacune leur occupation ; Tune jouott de la lyre^ 
Tautre chantoit, celle»ct faifoit des vers, ainii 
du refte. Au furplus, il fembloît que le Sculp«* 
teur avoit faifî , dans fes différentes figures , la 
dernière perfefHbn. Elles étoient d'une propor* 
tion admirable ; leur afpe£t étoît moins propre 
à amollir le cœur, qu'à infpirer du refpeâ SC' 
de radmiration. Plus loin , on voyoit un petit 
bois touffu , partagé en routes fombres & étroi- 
tes , lieux enchantés pour des coeurs unis par une 
mutuelle tendrefle. Près de ce bois, étoit un 
efpace de terre afièz grand, où naii£)it le gaason ^ 
fiége le plus aimable & \é plu$ doux pour ceux: 
iquî ne refpirent que cette, agréable fîmplîcké 
dont (e pare ta Nature. On y voyoit encore^i^* 
Maïs on ne voyoit plus rien ;* car en voilà 
bien afièz, & ces beautés avoîent aifez de quoi 
iàttsfaire un homme du caraâere de Pbarfamon» 

H iii 



■■•'--' 






534 LE DON Q^VICHOTTÉ 

Le petit bois & le gazott prétereot à l'entre- 
tjea qu'il eut avec Félonde cette tendre douceur 
qtie ^ontraâent les Amante malheureux , quand 
Ui fe promeneat dans des lieux convenables à la 
fituation de leur âme. ' Que dites * Vous de cei 
lieux } l^i dit Fâonde ^ enchantée eUe^même de 
la belle occafîon qui s^offrok i Pfaarfiunon^ s^il 
avoît été d'kumeur à lui conter âeuretteM.« Je dis. 
qu'ils femblent £ire (aîts pour le plaifir du cœur 
^ des yeux : ici le iafte des Rois & leur gran- 
deur ne fèroient nen au prix des tendres dou« 
ceur^ que deux Amants goûteroient dans ce fé- 
jour éloigné du commerce bruyant des villes. Que 
vous Btitttt bien dans ma penfée^ Seigneur, ré* 
partit Félonde ! Hélas ! je n'y viens jamais que je 
ne me fente émue , & je né fçais qpoi , même à 
préfent, m'attendrit plus qu'à l'ordinaire i lafî- 
tuation de votre âme , votre phyfionômie qui ne 
r^fpire que tendrefle , vos paroles , & peut-être 
quelque cfaoi^ de plus y contribuent , C»ns doute. , 
à c<;tte tendrefle qui va jufqu^à mon cceur : & 
qui pourroit y pailèr (t% jours avec un cavalier 
de votre caraâeie » pourroit auffi efpérer de re(« 
fentir tout ce qu'un amour de coeur peut fournir 
d'-apj^as & de charmes» Je ne fçais conunent ré» 
pondre à votre honnêteté t répartit Pharfamoa 



«M 



MODERNE* S3S 



m» 



en rougiflant un pen ; je ne fçais fi mon cai^ç» 
tere eft de ceux qui font faits pour faire fentir ce 
qu'une paflion délicate donne de plaifîrs touchants; 
mais je fçais \>\tn \ Madame , qu'il eft f^it ce c^ 
raâere pour être fufceptible de tout ce que Xzl 
triftefle peut infpirer de plus affreux. Eh ^ quoi I 
Seigneur 9 dit Félonde, ne fortlrez^vousi point de 
cette profonde mélancolie , qui ravit à ceux qui 
font avec vous le plaiGr de vous dire cç <}u'lj(9 
penfent. Vous n'avez qu'à me regarder , Se}gn.eu)r ; 
mes yeux , fi vous les écoutez , vpus diront quçjl 
parti vous pouvez pirendre. Vous cherchez » dites* 
vous 9 une PrinceiTe que vous avez perdue ^ Seir. 
gneur ?'La violence (èule de vptre ^^noui: I4 X^ 
vêtit de cette qualité, & peut-^tre auffi vous If 
peint-elle avec des charmes qu'elle n'a pas. Oùf 
lieux que vous aimez & qui vou5 plaifeQt, il x^ 
tiendra qu'à vpus de les voir , d'y demeurer tou^r 
)Qurs j & d'y pafTer de doux moments avec uop 
perfonne à qui fon penchant pour vous fi^9 iw^ 
tous les efforts imaginables pour que vous y trouf 
viez de vrais plaifirs : voyez*vous ces ^gréat^e^ 
routes que l'amour femble avoir ménagées pmi.c 
n'avoir d'autres témoins que lui-xnême^ où le$ 
doux loupirs & les vifs tranfpotts de deu;!^ 

Lliv 



* 



fS^ LE DON QUICHOTTE 



\ 



"unis fe. confpndroient fans ci:aîntc ; ce gaxon dont 
'la verdure pçînt les. agrénjents wïfs de la Nature , 
'& qui fait ^liffer dans les cœurs cette premiers 
innocence qui , jadis , fe joîgnoît à la fincere ten^ 
^drefTe deç. Amante de ces f;ecles heureux? Ce font- 
U » Seigneur , le? lieux ch^irm^^nts où cçtte pe^ 
fonne vous donnèroît fans celle mille témoigna- 
ges de Tamour le plus tendre ; c'eft-là où vou? 
verriez fes yçux î^ttachés fur le? vôtres , joindrç 
|e langage te plus doux à to.ut ce c^ue la bouche 
prononcerait de vîf ; conful^ez-vous , Seigneur ^ 
mais confultez la raifon , cettç perfonne n'efl: pas 
loin. Ah Dieu I s^écria Pharfamon , (^u'allez-vous 
me proppfer pour cette perfqnne ! Suis-j[e maître 
au cœur qu'elle youdroh tout entier ? Ce$ ^azon$ 
charmants ^ ce bois fait pour Tamour » loin de me 
plaire avec elle j^ redoubleroient Phorreur de 1% 
trifteife que verfe dans mon ânie la perte de Taî-r 
mable Cidalife : non y Madamç , npn; Cijdalife eft la. 
feule capable de m'occuper^f^ns Cidalife je niieurs, 
]e languis par- tout ^ & ma langueur , toute a$reu(Q 
qu'elle eft 9 a mille fois plus de charmas pour ixioî, 
que n^en auroit rafpeâ delaplusaimablQperfbiiQQ 
^ont te cœuji^ à tous moments m*exprimeroit (9 
feiî.drçffe. Au noça 4e? Dieux -^ Madame , Cv vous 






M O D E R NE. 5^37 

avez quelque coxnpaflion pour moi dans Tétat 
0Ù je fuis 9 ne cherchez pointa combattre ma 
douleur : ma Princeilè , dites«vous , n'emprunté 
cette haute qualité que de mon amour! Ah Ciel { 
dites plutôt que , quand eUe ne Tauroit pas ; que p 
quand le Ciel lui auroit refufé l^éclat de cette 
haute naiilance» fes charmes, fa beauté, la no^ 
bleilè & la grandeur de Ton caraâere , fes maU 
Jbeurs même, dites que cela, en dépit du fort , 
lui rendroit ce que fon injuftice lui auroit refufé. 
Ah ! (i vous la voyiez , que vous auriez peu' de 
peine à avouer que jamais les plus grandes Prin* 
ceâes n'ont approché de ce mérite qu'elle poilede 
au-deflus de la naif&nce qui imprime du refpeét 
à tout le monde , & qui s'attirç les hommages 
de toute la terre : mais , Madame , n'en doutez 
point, Cidalife çft née Princeffe; les furprenantes 
liventures dont fes jours font tiiTus , prouvent 
mieux que toute autre chofe , qu'elle eft née d'un 
fang confîdérable , & que le Ciel femble avoir 
deftioé pour fervîr d'exemple de la nobleflfe , d^ 
la grandeur qu'il verfe dans le coeur de cei^x qu'il 
protège* 

Non, Seigneur, répartît Félonde; ne vous 
ink9gine% point dç pareilles chofçs* Cidallfe eft 



^ ■ " m. ' 



Si9 LE DON QUICHOTTE 

£ins doute nit DemoifeUe , je le veux croire ^ 
puifque vous Ttimet; mais Seigneur , voilà tout 
ion rang. Cependant cette Cidalife » vous Tavex 
perdue ï qui fçait fi vous la retrouverez ? Qui 
îçait fi elle, vous fera fidelle ? Vous voulez me 
|>erfiiader en vain » reprit Pharfamon : eh quoi I 
parce que CidalUê eft perdue» il faut que jq cefle 
de Taimer 1 non » non , Madame , ce font des 
épreuves que ces pertes df part & d'autre ; ce 
font des épreuves dignes des caurs de ceux qui 
pous reflemblent; Tamour s'en allarme encore 
plus fortement^ O Ciel 1 ces illuftres Chevaliers^ 
féparés de leurs Maitreflês par des coups du ha« 
fard, en étoient-ils pour cela moins confiants! 
Ah ! vous ne fçavez pas ce que ces cruelles fé- 
paradons préparent de plaifiirs an moment qu'elles 
ceflent A Péf;ard de Tinfidélité, ]e ne puis croire 
que jamais Cidalife pùiflè ei^ être coupable ; mais 
quand cela feroit » ma confiance pour elle en fe^ 
roit plus noble & plus digne d'envie. Oui , toute 
infortunée qu'elle feroit , je la préférerois au chaa** 
Cernent le plus tendre » puifqu'elle m'égaieroîti 
ceux qu'une grandeur d'âme exceffive a même 
difiihgués d'avec leurs pareils. Que je plains donc 
cette perfonne. Seigneur 1 Hélas! elle fe flattoit 



MODERNE* S39 

dVtendrir votre cœur. Seigneur, ajouta- t-elle ^ 
d'un air tendre & féduifant , que le don de votrç 
çceur m^auroit fait de plaifîr ! 

On peut aifément juger du caraâere de la Dame; 
part tout ce qu'elle difoit à Pharfamon ; jamais dif^ 
cours ne pouvoient être plus conformes à la tourr 
nure d'e(prit de notre Chevalier , que ceux dont 
Félonde avoit tâché de fubomer la fidélité de 
ce héros , Se c'étoît peut-être à ce beau langage 
aiTorti aux idées romanefques » qu'elle de voit 
l'air fîmplement touchant avec lequel Pharfamon 
avoit reçu la déclaration détournée qu'elle lui 
avoit faite ; ce lainage lu^ avoit plu , & par un 
fecf et plaifîr de s'entendre dire des çhofes fî con** 
venables à la belle paflion » il s'étoit contenté da 
s'attendrir en l'écoutant , & de repréfenter tout 
l'amour qu'il vouoit à fa Frinceflè ; mais encore 
une fois , comment , dira-t*on , eft-il poûible que 
tant de folie ne rebutât point cette Dame? Au 
contraire 9 c'étoit peut-être à cette tendre foli^ 
de Pharfamon , que fon coeur tenoit le plus. U 
eft des goûts dépravés, &.9fuivantle caraâere^ 
.on aime ou les défauts ou les vices qui ont quel- 
ques rapports au fond dominant de ce caraâere» 
Ajoutez à cela que l'âge de Félonde eft pour let 
femmes l^âge où la raifon femble le plus fouvent^ 



y40 LE DON QUICHOTTE 



«i* 



& dans la plupart 5- s'ëclipfer un peu pour faire 
plac3 à uÀe envie hors de faifon, de plaire 
autant que dans le bel âge ; envie qui fuit un 
ftveu fecret de fimpuiflançe de plaire où les met 
leur déclin: aveu fecret qu'accompagne toujours 
moins de ménagement qu^elles n'en avoient au- 
trefois dans le difcours » & dans leurs efforts pour 
y réuffir; mais revenons à Pharfamon, de peur 
de choquer ces femmes qui compofent une troupe 
t/fez grande 9 & toujours trop fatiguante pour ceux 
que leur ingrate coquetterie attaque; elles tiennent 
un milieu de vie alTez mortifiant pour elles 9 fans 
leur en montrer encore tout le défagrément. Ce 
milieu de vie répand (comme un charme (ur des 
appas qui fubfiflent encore s mais qui ne fubfif* 
tent que pour fervir d'époque à cet argument ^ 
& qu*on préjuge quils avoient par un peu de 
forme qui. leur refle encore. 

Or , les dernières paroles que Félonde pro* 
nonçoit en fon nom , furent dites d^un air à char«» 
mer le plus infenfible , & même à faire quelque 
plaifirà un homme qui» comme Pharfamoa, au«- 
roît été touché de cette paffion tendre 9 plus pro- 
pre â infptrer de la pitié, que de la colère. II 
'la regardoit alors. Quand elle eut ceflfé de parler , 
il rçtira de deflks elle fes yeux ^ mais d^un air 



irn iiitfiiii raaiin -i' .» îini.iiiin .;• 'nT? 



wMHMMMMM 



MODERNE. y^i 

^mbarraffé , de cet aie de noble cru^mté , d-illuftr^ 
ingratitude dont une conftance à Tépreuve armoit 
le ccrur de ce fameu:^ héros , quand il lui arjri-^ 
voit quelque tentation pareille. Hé bien! Seigneur» 
continua-t-eUe, quoi ! me repentirai<-]e de ce qui 
vient de m*échapper ? .si 

Pharfamon alors avoit le^ yeux baifles i il (ça^ 
Yoit (on rôle , & il ne les détacha de terre qu^, 
quand il eut fait .-une réponfe baflè avec un vi** 
làge lérieux S: glacé. Jenefçavois, Madame ^ dc^ 
qui vous vouliez parlçir 9 dit- il; mais vous fçavej; 
ce que j'ai répondu » & il eft inutile d'en dire da-^ 
vantage ; vous pouvez vous en reflou venir : cef-, 
pendant. Madame , permettez que je vous quitte ^^ 
après la réponfe que je vous fais ,, mes yeux fou«: 
tiendroient mal les vôtres. . t! t 

Félonde, qui fçavoît bien que l'empprtemeint' 
en pareille occafion n'étoit pas le. moyen de i:a<«^ 
mener fon cœur à plus de complaifance , lui ait v 
Seigneur , je ne veiix point vous gêner , retireai-i 
vous ; ce que je voué ai dit ne doit point choquer, 
votre délicateflè ; nous ne fommes.point lev maît^ie^: 
des impreffîons qui k font au cœur. pharfamofT/ 
après ces mots, lui fit une grande révérence; ji- 
& la quitta. . ,^> 

Quoique nous ayons dit qjae f barfamon s'qtoijis 



S^» LE pON QUICHOTTE 

■ — — ••■'■■ ■-■■ - ■ ■■ 

éloigné de Félonde » nous n*avotis pzs prétendu 
£iire entendre qu'il Tavoit entièrement quittée. 
En effet , plu^ incertain que jamab fur le parti 
qii'fl devoit prendre , il ne tarda pais i rtetoumet 
dans (on appartement , où je Vàts le laiiferqueU 
. ques moments, pour rendre èompte d'un évdne^ 
ment finguliet , qui contribua i le guérir de (à 
folie. - • 

Son ontle ayant fçU qu^il étoit dans le Château 
et Félondfc , dont 11 Vi'étoit pas connu , mab dont 
3 avbît ettténdu parler comthe d'une veuve fort 
tkhe^ s^é^oit TtiVs en chemin pour te Venir cher* 
dhét". Il avoît paflfS par l'endrôît ôùCidalife âvoît 
été oMïèéè de rcftér a caufe des bleHures qu'elle 
aVoît reçues dans -ce burlefqtie combat qui s*c- 

toit donné dans une * cuifine ' où PhatFamon 9é 

,. • • • 

Clston avait été ïî Kétr étrillés par *tô marmîtorts ; 
& là il avok appris que la mère dé <3idalire étoit! 
vemie ik ^prendre; -qtf elle avoir été^'bk^Faîtemcnt 
giiérie» noft - feûlémetit de fes bteflurés, mais 
cfdcôre dtft ftlie tbifnant^fq^tie » par les Toins dNm 
fâmèuic'B&hj[«i4tJkie^dtîrtit * nbàs parlerons ci-après, 
MSfs poiit îe pas différer \'^ôgc qui eft dû au 
rare ïçavôh^* de cte ^rahd-homttre , îî éft à propos* 
de dire ici qu'il s'étoit diftingué pal* des cures 
aidmkafMes, •& fut-toùr par celle des cerveaux 



/ 



sa 



MODERNE. 



S4i 



dérangés ; ce talent feul aurôh dd faire fa foftun^^ 
mais fuppofé qu'elle ne fût pas eiKore faite, fio^:s 
devons nécellàîrement préfumer qu'eHe f aura éti 
dans la fuite , attendu le grand nombre des tÊoit^ 
dies de cette efpece. 

Retournons à fonde de Pharfamon. Il aïtivd 
dont chez Félonde ; il va d'abord loi rendre fei^ 
devoirs, & la t^mercier dfi Tafyle qu'elle a eu la 
bonté de doiûier à fon neveu , ddnt tes écam K 
mettent au défefpoir. Cette veuve ^ uniquem^ini 
occupée de fon atnout , & enêoire toute émue 
de l'aveu qu'elle Vendit d'en faire > répondit feu* 
leinent qu'elle ét^it fa maltrefle , & qu'eUe foa^ 
haiteroit fort. • • • • On reflé de pudeur la fit itik^ 
ter. L'oncle de Pliatfsataon ^ qui devina la cauâ 
de fon embrrras, MiiMOttvefla fes temerc^ensti^ 
& la quitta poïâr atter Voir fôft tfeVeu^ ^ 

Il entra dans la chambre où il s'étoh tet»ré^ i| 
im parle » il le cobjliYe de lui répôtidf« ( il ^n 
eft écouté^ iii re^ofmu) Cidalife l'occU|K>£t WOt 
étïiiet^ & f<>n%dM étoît te &id 'qui f 0Yt<lit dib A 
bouchts. £nlin , las de tentet ie$ tefibrts U:^^iàS^ 
Il retourne cbez Félonde » dont le cttuir f^ifibli 
pUttage fa douteun Après ayoiii: ^difcou)*tt qâéiqui 
«fmjps-fur te déploraUe état é$ ^PJtwfamoo^ ^«4 



'544 LE DOfJ (QUICHOTTE 

quel qetteveûVe prènoit beaucotip d'intérêt ^ IL 
lui propôfe d'aiToçier aux réfolations qu'il con*: 
vient ^e prendre ce même Empirique dont nous 
avons patlét , 

J'avois oublié de dire , fi^c'eft une fauté qu'il 
eft encore temps- dë.ré()arer;vj*^Vpis, dis-je, ou- 
blié de marquer qù'^iprès la <^ùre furprenante de 
Cidalife^ l'oncle* dé PharfaiDOQ^ .qui' étoit de fe$ 
amis 9 avoic prlé> ^'Empirique .de l'accompagner ^ 
fc que» charmé de montirei: l^ejcçellence de Ton art^ 
il s'étoit faijt un plaifirde le fuiyre. > . 
.. Félonde ne ^doutant point du faccès^ & charr 
mée ett'iecret des fuites qu'il pourroit avoir , ap-* 
plaudit à ctsxè idée> & envoie .oh^icher te Sei-» 
gneur Gérdniibo (o'étoit le noite de l'Empirique*) 
|1 arrive» oa vante beaucoup ion mérite» on lui 
fait des prpppfkioos avantag<$)a&f » & l'on finit 
^^\^i propofeif de guérir Fhd]rCa|]fto&« On va 
»'iâiagioer. ^) dàrite , qu« > Seig^ifùr Géto- 
Vmp^ afifamé de.lduàitges» 6c. phijS avide de gain» 
ya promettre ides ïnèirvëilles i pMDti^.du tout: plus 
jmod^ft^» & mc^nft intérefTé qi^eTes. confrères» il 
9voue franchement q^ie la guénfi^ de Cidalift 
ki'a été que l'eflèt di\ hafard'» 8( qu'il en eft fur^ 
^^ lui*m£me^ ypus êtes ;éfipaoés ,^c(^atinua•t-il j 

de 



i 



MODERNE. S^j; 



■•^— w 



de m'entendre parler de la fortes mais louez ma 
bonnes-foi : à U vérité elle eft rare parmi nous i 
pour moi , je Tai toujours aimée , & quoique je 
fois p^rfuadé que ce n'eO: pas la plus fûre voie 
pour s^enrichir^ je n'ai pas balancé 9 la prendre^ 
pour la feule règle de ma conduite. Grâce au. 
Ciel, je m*en fuis bien trouvé jufquà préfent,' 
& je puis dire, fans vanité, que je me fuis ac- 
quis une grande réputation, fans qu^elle ait été 
jamais traverfée par l^envie ou la jaloufie de mes 
confrères. Il eft vrai que je n'habite pas les gran* 
des Villes où les Médecins font fûrs d'amafTer des. 
xichefTes conOdérables ; mais aufli , content d'une 
médiocre fortune , je cherche plus Tutilité du 
Public que le bien. 

Jamais étonnement ne fut pareil à celui de$ 
deux afliftants.; ils redoublèrent leurs éloges, & 
ne fe lalterent point d'admirer un fi rare exem- 
ple de modeftie, d'honneur & de défintéreflement. 
Félonde dont Tâme étoît tout-d'un-coup devenue 
généreufe , ne fe borna pas à de (impies paroles ; 
elle y joignit encore une bo.urfe alfez bien gar- 
nie , croyant que c'étoit le moyen le plus efficace 
pour engager le Seigneur Géronimo à mettre en' 
ceuyre tout fon fçavoir: mais Jui, loin d'être tent^ 
Tom€ XU Mm 



S^6 LE DON QUICHOTTE 

par cet objet » penfa fe fâcher tout de bon , & 
voulut fortin L*oncle de Pharfamon l'arrêta; & 
enfin , vaincu par les larmes & les inftances réité* 
têts de Tun & de Tautre » il s'appaifa , & pro« 
mit d'agir fur Ilieure. En effet » il fortit pour aller, 
préparer toutes les drogues néceflaires dans une 
opération de cette importance. 

Laiflbns-le travailler ^ & fatisfefons la curiofîté 
du Leâeur , qui aura raifon de me dire qu'il eft 
en peine de ce que font dévenus Cliton & Fa- 
time. La réponfe ne fera pas difficile: ils font 
Tun & Tautre dans le Château de Félonde; & 
comme leur maladie n'eft pas différente de celle 
de Pharfamon , on peut prévoir qu'ils ferviront 
à éprouver les remèdes qu'on veut employer. 

Il ne fallut pas beaucoup de temps au Seigneur 
Géronimo pour raflembler toutes les chofes qui 
lui étoient néceiTalres; il fit d'abord ramaflèr toutes 
les herbes aromatiques qui étoient dans le Qâ^ 
teau , les fit calciner & réduire en poudre ; il j 
Joignit des drogues qu'il portoit toujours avec lui: 
car le parti qu'il avoit pris d'être Médecin vojra- 
geur , l'obligeoit à fe-amnir de bien des cho(ès 
qu'il n'auroit pu trouver au befoin , & dont Ta** 
fage eft indifpenfable dans la diveiiîté dçs ma* 
ladies. 



M O D E R N E. 5-47 

Les préparations étant finies , le Seigneur Gé^^ 
ronimd alla rejoindre h compagnie ; & » fans forr 
tir de Ton caraâere modefte, aflTurà feulement 
qu'il né ixéglrgeroît rien de tout ce qui pourrbit 
contribuer à remplir ce qu'on attendoit de lui* lï 
ajouta en peu de mots^ que le remède dont il 
alloit fe fervir, n'étoit autre chofe que la Fumiga" 
tion 9 don^t les Médecins avoient dans tous le» 
texips, tiré des fecours furprenants; ce qui ve- 
noit d'être juftifié par l'état où fe trouvoit Cida- 
life : mais que ce premier coup d'eifai en déman- 
doit un fécond » & qu*il trouvoit à propos de com« 
xuencer par Cliton &Fat}me; que par ce moyen 
il connoîtroit mieux les dofes qui convenoient; 
que pour cela il iroit la nuit dans leurs chambres , 
& que pendant ^qu'ils feroient bieç endormis , il 
jetteroit dans un brâfîer les drogues qu^il avoit 
préparées; ce qui produiroit une fumée, qui^ 
paflànt daDs le (ang par la voie de la refpiration , 
& , portée au cerveau » le débarrafTeroit des va- 
peurs niélancoliques qui avoient occafionné leur 
fol^. 

Le Seigneur Géronimo ne fe trompa point dans 
ridée avantageufe qu^il avoit eue des.efièts prompts 
&: finguliers de la Fumigation. Au moyen dé ce 
projet qui fut exécuté > Fatime & Cliton fe ré-« 

Mm ij 



^-■* 



548 LE DON qUlCHOTTE 



veillèrent le lendemain avec tout le bon-(èns 
qu'ils avolent avant qu'ils fe fufiènt enrôles dans 
la Chevalerie. 

Félonde & Toncle de Pharfamori les altèrent 
toir. Âuffi-^tôt que Cliton les apperçut , il courut 
au-devant d'eux , leur demanda des nouvelles de 
ion maître ; & 5 fur ce qu'on lui dit qu'il retour'^ 
aeroit chez lui le jour fuivant, & qu'il pouvoit 
Fy aller attendre , il prit congé de la compagnie » 
non avec cette affluence de mauvais propos quU 
avoit tenus fi long temps, mais avec un air fei^é 
qui le rendoit mcconnoiiTable. Fatime, de fon 
coté, ayant apprb que Cidalife étoit chez fa mère , 
demanda en grâce qu'on voulût bien Ty intro-* 
dulre ; ce qui lui fut accordé avec ptaiiir. 

Fclonde & l'oncle de Fharfamân embrailerent 
de tout leur cceur le Seigneur Géronimo , qui 
n'était pas moins furpris qu'eux du miracle qu'il 
venoit d'opérer. Toute la journée le pailà en joie , 
le feul Fbarfamoa n'y prit aucune part , & refta 
d^ns fa chambre^ La nuit étant avancée, ie Seî« 
gneur Géronimo ne mapqua pas de s*y rendjre 9 
& d'y faire les menées cérémonies qu'il* avoit faites 
la^yeille, ayant eu la précaution d'augmenter la 
dofe du remède , attendu que le mal étoit phi& 
gtand; il eut tout lieu de s'ea applaudir. A>peim 



MODERNE, S49 



^■i^*i 



Phatfamon fut- il éveillé , qu il (e fentit refprît 
clégagé de toutes fes . vifiôns romanefques ; lf$ 
portrait même dé Cidalife étoit tellement effacé 
de fon idée qu^il ne le rouyenoit pas de Tavoic 
vue ; & ne fe rappellant que .les .bontés de Fé- 
londe, il brûloit du dedr de la voir^ & goûtoit 
d'avance le plaiGr d'aller retrouver un oncle qu'il 
aimoit tendrement. Plein de ces objets algréables^ 
il s'habilla prçmptement , & fe rendit dans l'ap- 
partemeht de Félonde , à qui il fit un compliment ; 
très-gracieux. Son oncle étant entré dans ce mo« 
xnent, il courut l'embralTer , & le pria de fe )oin« 
dre à lui pour témoigner à leur charmante bô- 
teffe toute la reconnoiflance qu'il devoit avoir 
dé fes bontés; alors la regardant tendrement, il 
joua auprès d'elle le même rôle qu'elle avoit joué 
peu de temps auparavant 9 & cette aimable veuvd 
paroîflbit n'y être pas infenhble. L'oncle de Phar-- 
famon, charmé de tous ces événements fi peu 
attendus, mais craignant que la guérifon ne fût 
pas* certaine, pria Félonde de les laifler partir, 
lui promettant de revenir le plutôt qu'ils pour« 
roient. Leur féparation fut accompagnée de quel- 
ques larmes, que Félonde s'elforça de cacher; 
mais Pharfamon s'en apperçut : il s'apprêtoît i 



SSO LE DON QinCHOTT£»&e. 

■ ■ ■ I • ■ I I I ■ 

la confbler par les plus tendres proteftatîons , 
lorfque fon oncle l'entraîna avec lui, & dans 
finftant le. fît rbofltrer dans une voiture avec 
le Seigneur Géronîmo , qui /éjourna quelques 
Jours avec eux , & les quitta pour aller faire 
connoître au Public Theureufe découvcfrte qu^il 
avoît faîte* 



Fin du Qtv^emi Volume. 



I 



Jj» 




TA BLE 

4 

Des Matières contenues dans ce Volume. 



Le Don Quichotte Moderne $ première 

Partie. Pag, 

Seconde Partie. 
Troijîeme Partie. 
Quatrième Partie. 
Cinquième Partie^ 
Sixième Partie. 
Septième Partie. 
Huitième Partie. 
Neuvième Partie» 
Dixième Partie» 



3 
59 

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Fitt de h Table. 



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